« Mandarins, Marsouins, Missionnaires et Colons » : CD-ROM de 5000 vignettes indexées et commentées

En dix ans, notre association a collecté par reproduction numérique quelque 8000 photographies relatives au Viêt Nam d’autrefois (de 1885 à 1955). La plupart sont inédites et nous ont été confiées par nos membres ou des particuliers amis de l’AAVH. Il s’agit là d’une véritable sauvegarde de la mémoire de l’ancienne Indochine.

A partir de ce patrimoine iconographique, grâce au soutien fidèle du Sénat et à l’aide d’un logiciel spécifique inventé par Christophe Paillard-Perraud, nous avons pu réaliser un CD Rom de 5000 vignettes indexées, dont chacune est accompagnée d’un titre, d’une notice et de mots-clés. Par un système simple d’investigation (un mot, une expression, une date…), l’utilisateur retrouve en quelques secondes les photographies recherchées. Ce CD Rom a été présenté au Sénat en 2003, lors d’un colloque organisé par l’AAVH sur le thème : « Sauvegarde de la mémoire de l’Indochine par les Associations ».

Introduction au CD-ROM par Marie-Hélène DEGROISE, conservateur en chef du Patrimoine au Centre des Archives d’Outre-Mer d’Aix-En-Provence.

Le CD-Rom réalisé par la NAAVH contient 5000 vignettes relatives à l’Indochine.

La formation de l’Indochine française s’est faite de 1859 à 1897, par une série d’explorations de diverses natures et d’expéditions militaires aussi fulgurantes qu’indécises : 1858-1867 (bassin inférieur du Mékong, sud du Vietnam, Cambodge), 1882-1897 (nord du Viêt Nam, Etats Lao, provinces chinoises du Yunnan, du Guangxi et du Guangdong).

Le début de la conquête se fait dans le contexte de la seconde guerre de l’opium (1856-1860) et de la révolte des Taiping (1850-1864). La pression de la Société des missions étrangères et du parti catholique à la cour de Napoléon III pour qu’il impose la liberté religieuse à Huê, par la force militaire s’il le faut, a été l’un des moteurs. Un autre a été le poids des appareils militaires, essentiellement la Marine : notamment le ministre Chasseloup-Laubat dont le ministère dure près de 10 ans (1858-1867). La Marine tient tous les postes administratifs jusqu’en 1879 ; même ensuite, le premier gouverneur général dit « civil » est un ancien enseigne de vaisseau, Le Myre de Vilers.

L’occupation des « échelles indochinoises », entre océans Indien et Pacifique, le projet de créer un « Hong-Kong français » à Saïgon, près du delta du Mékong, reflètent la volonté des gouvernements français successifs de conquérir les espaces encore « libres » de l’Asie du sud-est pour soutenir la concurrence avec l’Angleterre, et pour compenser le déclin de la France face à l’Allemagne.

L’Union indochinoise est créée en 1887. Le protectorat sur le Cambodge est signé en 1863, puis reconnu par le Siam en 1867, tandis que la Chine et la cour de Hué sont contraintes de reconnaître celui sur le Tonkin-Annam en 1885. Enfin, le Siam reconnaît le protectorat français sur le Laos en 1893 et restitue ensuite au Cambodge et au Laos les provinces qu’il s’était appropriées à la fin du XVIIIe siècle.

L’Indochine française (1859-1954) comprend donc une colonie, celle de la Cochinchine, et trois protectorats pour l’Annam-Tonkin, le Cambodge, et le Laos, gardant la fiction de l’indépendance de ces trois royaumes. Elle est dirigée par un gouverneur général installé à Hanoï, qui devient ainsi la capitale de l’Union.

Dès les premières années de la conquête, les photographes s’intéressent à l’Indochine. La mission d’exploration du Mékong, dirigée par Doudart de Lagrée et Garnier comporte au moins deux photographes : Emile Gsell, un professionnel établi à Saïgon et engagé par Doudart, et le jeune marin Louis Delaporte qui commence là sa carrière d’archéologue spécialiste de l’art khmer et de photographe amateur. Quelques années plus tard la « mission Pavie »( de son vrai nom "mission hydrographique du Mékong") explore le Laos : outre son chef, Auguste Pavie, ses membres les plus éminents comme Cupet, Malglaive, Mazeran, Trumelet se feront les historiens de l’expédition par le biais de la photographie.

La mobilisation est générale ; elle est soutenue par les grandes institutions scientifiques : Muséum d’Histoire naturelle, Société nationale d’acclimatation, Fondation Albert Kahn, Sociétés de Géographie (notamment celles de Paris et de Lyon), missionnaires comme le père Guesdon, journalistes comme Gervais-Courtellemont, voyageurs comme Pierre de Barthélémy, médecins comme Harmand, Hocquard ou Néis, explorateurs comme Baudesson, négociants comme Jean Dupuis, administrateurs coloniaux comme André-Firmin Salles, ingénieurs comme Jean-Marc Bel y participent.

Sur place, des sociétés savantes et des instituts de recherches sont créés : ainsi la Mission archéologique de l’Indochine, créée en 1898, qui devient en 1900 l’Ecole française d’Extrême-Orient, ainsi la Société des Etudes Indochinoises successeur du Comité Agricole et Industriel, ainsi l’Association des Amis du Vieux Hué en 1914.

Les fonds photographiques conservés aujourd’hui par le Centre des archives d’outre-mer, comme par le musée Guimet ou par la Société de Géographie, portent la preuve de l’enthousiasme soulevé par ces territoires de l’Union indochinoise et leurs anciennes civilisations. La photographie apporte une contribution objective à la connaissance. Des flots d’images permettent une nouvelle approche des peuples de l’Indochine. L’étonnement, l’émotion, l’intérêt et l’admiration ne faibliront pas une fois passée la période de la conquête.

Le "Dictionnaire des photographes de l’Outre-mer (1850-1940)" que je suis en train d’élaborer, dans le cadre du programme de conservation des fonds photographiques détenus par le CAOM, comprend déjà plusieurs centaines de noms. Les photographes ayant produit des clichés sur l’Indochine y sont déjà au nombre de 217 sur 756 recensés. Encore n’y ai-je pas compté les opérateurs de l’Aéronautique militaire en Indochine, ni ceux de l’Agence générale de l’Indochine (l’organe d’information, de propagande et de documentation du gouvernement général), ni Têtard et Brun, les deux opérateurs de la Mission cinéphotographique de l’Indochine (1919-1925), ni ceux des Missions étrangères. Chaque jour en apporte de nouveaux.

C’est dire que tout au long de la présence française en Asie du sud-est, de 1858 à 1954, des hommes et des femmes ont traduit leur intérêt pour ces territoires en réalisant croquis, dessins, gravures et prises de vues par milliers, ou en les diffusant.

Reprenant l’œuvre des premiers Amis du Vieux Hué, la nouvelle association, créée à Bordeaux en 1996, marche dans les pas de ses prédécesseurs. Les images que nous révèle la NAAVH complètent leur point de vue. L’ancienne AAVH avait été créée dans le cadre colonial et avait accueilli Français et Vietnamiens, menant les batailles nécessaires pour préserver la civilisation du Viêt Nam. Son héritière fait de même.

De la somme impressionnante des travaux et des recherches entrepris par les membres de la première, qui a toujours su garder son indépendance vis-à-vis de l’administration française, entre 1914 et 1944, la seconde exhume en premier lieu les archives des membres fondateurs.

Pas n’importe quelles archives : celles qu’ils ont élues, par le miracle d’une chambre obscure, de plaques de verre, et de produits chimiques que le climat tropical aurait pu détruire aussitôt, ou à l’aide de crayons et de pinceaux. Là aussi la nouvelle association reprend une mission que s’était assignée la première : la constitution d’une photothèque.

Deux points essentiels doivent être notés. Tout d’abord, ces images ne concernent pas seulement Hué, ni même l’Annam, mais aussi l’ensemble de l’Indochine. D’autre part il s’agit de collections rassemblées par des acteurs de la vie indochinoise : ils ne sont pas toujours les auteurs des clichés ni les dessinateurs dans le cas des peintures ou des dessins, mais leurs collections sont le reflet de leurs activités.

Des pères fondateurs de la première association, quatre sont au rendez-vous et nous livrent les témoignages qu’ils ont tenu à rassembler : le docteur Albert Sallet, spécialiste de la pharmacopée traditionnelle ; Henri Cosserat père et fils ; et enfin Léon Sogny, à qui sa position de chef de la Sécurité à la Cour Impériale a permis de suivre les activités politiques et mondaines de l’empereur Khaï Dinh puis de son successeur Bao Daï. A eux quatre, ils fournissent plus de 2000 images sur les 5000 que compte le CD-Rom.

L’une des autres collections figurant dans celui-ci est, elle aussi, exemplaire à plus d’un titre : il s’agit de la collection Pierre Bonnet. Elle est composée de plaques de verre de formats et de dates divers dont 410 sur les 1350 ont été choisies : celles concernant le Viêt Nam. Elles datent toutes de l’entre-deux guerres (1921-1935) et sont l’œuvre de Pierre Bonnet, ingénieur chimiste à la Société française des Distilleries de l’Indochine. Le traitement de cette collection a suivi la méthode scientifique rigoureuse que nous utilisons au CAOM : tirage des plaques sur papier, de façon à éviter les manipulations dangereuses des originaux ; reconstitution de l’ordre de la collection, conditionnement en albums ; rédaction d’un répertoire contenant en outre une bibliographie, des cartes et plans, des notes de présentation et des documents associés comme des cartes postales ou des extraits d’ouvrages ou de journaux.

La mise au point d’un instrument de recherche informatisé tel que celui qui nous est présenté aujourd’hui a demandé une normalisation des données, des listes d’autorités (noms de personnes, noms géographiques, règles typographiques, etc.) et de l’indexation. C’est la rigueur méthodologique de cette mise au point qui donne toute leur valeur aux 5000 images que contient le CD-Rom.

En effet, le comité de rédaction, composé du président Cousso et de messieurs Roger Bonnet et Jean Despierres, a effectué des recherches d’une importance considérable pour replacer ces images dans leur contexte historique. Tous les chercheurs dignes de ce nom savent qu’une image extraite de son cadre historique ne veut plus rien dire. Le comité de rédaction s’est attaché à restituer l’ensemble de ce cadre, à en vérifier l’exactitude.

Il s’agit donc là d’un travail de recherche historique de premier ordre.

(*) Cette introduction au CD-Rom a fait l’objet d’une intervention au Palais du Luxembourg dans le cadre du colloque organisé par l’AAVH autour du thème : « Le Rôle des Associations dans la Sauvegarde de la Mémoire de l'Indochine » le 25 octobre 2003, sous le haut patronage de Monsieur Christian Poncelet, Président du Sénat.

Précision sur la Rédaction des Notices des 500 Vignettes
Un comité de rédaction des notices, composé de MM. Roger Bonnet, Jean Cousso et Jean Despierres, s'est chargé de coordonner la réalisation des notices relatives aux 5000 vignettes à partir de quatre sources d'information :

  • Les indications apportées directement sur l'image ou sur un document qui lui est rattaché ;
  • Les témoignages vécus ;
  • Les notices inédites ;
  • Les autres sources.

Sur les 5000 images numérisées, à peu près 40% ne comportent aucune indication. Or, une image sans indication minimum d'auteur, de date, de lieu et de légende n'a plus qu'un intérêt esthétique : elle perd l'essentiel de sa valeur en tant que témoignage historique. Ces quelque 2.000 images ont nécessité un travail de Sherlock Holmes pour être plus ou moins complètement identifiées. Encore trouvera-t-on beaucoup de points d'interrogation à la fin des dates, des lieux ou des domaines que nous leur avons attribués.

A l'inverse, pour les 3000 images sur lesquelles existent des informations, il a fallu, dans la mesure du possible, rectifier les erreurs commises, quelquefois par leurs auteurs et, plus souvent, par ceux qui en avaient hérité.

C'est dire l'ampleur et la difficulté de la tâche qui incombait au comité de rédaction, lui-même sujet à des erreurs ou des doutes. La diffusion de ce CD-Rom n'est donc pas une fin et le comité saura gré à tous ceux qui le consulteront de lui signaler la moindre erreur pour la rectifier dans une prochaine édition.

Les indications apportées directement sur l'image ou un document qui lui est rattaché
La notice est avant tout rédigée à partir des commentaires ou des annotations des auteurs ou des commanditaires des images, inscrits le plus souvent au verso de la photo ou en marge du recto (papier ou plaque de verre – sur ces dernières, à l'aide d'une encre indélébile), ou sous l'image lorsqu'il s'est agi d'albums. Quelquefois, les photos illustrent un texte ou un article desquels il n'y a plus qu'à extraire les passages relatifs à la photographie (ainsi, les photos du fonds Sallet relatifs à la pharmacopée ou celles du fonds Denis Frères sur le voyage de Paul Caron).

Ces éléments d'information sont généralement très courts voire lapidaires. C'est le cas pour les cartes postales, au nombre de 399 ; c'est le cas pour les dessins du fonds Schneyder-Geuthner.

Mais ces éléments peuvent être quelquefois très riches de renseignements, par exemple lorsqu'ils reprennent les noms et les titres des personnages d'un groupe. Ainsi la notice de la vignette AP000654 intitulée : "Les voeux du Résident Supérieur au Co Mât " (lors de la fête du Têt). Premier rang : de g. à d. : S.E. Buu Thach (Protocole et Rites) ; Huong De ; S.E. Pham Quynh ; Prince Buu Liem ; R.S. Maurice Graffeuil ; S.E. Thai Van Toan (Ministre de l'Intérieur) ; S.E. Ho Dac Khai (Finances) ; S.E Ung Uy (Phu Doan - titre officiel donné au gouverneur de la ville royale de Thua Thien) etc. Autre exemple, les noms des élèves des classes de Philo et de Maths au Lycée Khai Dinh à Hué (1940-1941) dans la notice AP001086.

Les témoignages vécus
L'un des intérêts premiers du CD-Rom est d'avoir rassemblé des témoignages directs, oculaires, vécus, d'une époque qui s'éloigne trop rapidement dans le temps. Les notices constituent alors une façon de doubler l'image d'un autre "original" qui l'enrichit considérablement. Il y a une forme de miracle à retrouver quelqu'un qui "était là à ce moment-là". Surtout lorsque sa mémoire est restée intacte pour décrire les coulisses de la scène dont on n'aperçoit qu'un fragile élément. C'est le cas de Mme Cosserat, veuve d'Henri Cosserat fils, qui, à 95 ans, commente des clichés pris lors du siège de Hué en 1946. Ainsi, cet impact d'obus que l'on n’avait pas remarqué, sur le mur de la terrasse de La Providence, avait son histoire :

"…/… On voit sur le mur, au dernier étage, l'impact de l'obus qui est tombé sur la cloison. Il avait été tiré depuis le parvis de la cathédrale, en direction de la fenêtre du Capitaine Pacull. Nous avons accueilli dans notre chambre abîmée Mme Barras, Mme Rouher et son bébé. Le capitaine Barras commandait le 6° escadron du 5° régiment de cuirassiers…/…". (AP001055).

La recherche "plein-texte" du CD-Rom permet donc d'accéder non seulement aux photographies mais aussi aux auteurs et aux textes des notices, ces derniers étant toujours suivi du nom de l’auteur. En interrogeant ces rares témoins de l'époque, qui ont répondu de bonne grâce à nos questions, nous sommes convaincus d'avoir participé à une sauvegarde de mémoire qui ne fait qu'ajouter à l'intérêt de ce CD-Rom.

Les textes explicatifs inédits
Jean Despierres, Roger Bonnet et quelques autres, membres ou amis de la NAAVH, ont réalisé, pour des vignettes non légendées, une série de notices originales, à partir de leurs souvenirs, de documents personnels et d'ouvrages sur des thèmes aussi variés que l'aviateur Marc Pourpe, les Messageries Maritimes, les congés en France, les pagodes des environs de Hanoï, l'atelier de l'IDEO de Hanoï, etc.

Importance des "notules"
Une notule est un texte de présentation général qui peut "couvrir" plusieurs notices. Elle peut être d’ordre historique, géographique, ethnographique ou même anecdotique. Elle n’existe par principe qu’une fois, accrochée le plus souvent à la première vignette concernée ; elle fait l’objet de plusieurs renvois dans les notices.

Ainsi, la Notule Tran Vu ou Pagode du " Grand Bouddha " n’existe que dans la notice de la vignette AP003363. Toutes les autres images relatives à cette pagode contiendront, outre la notice particulière à chacune, un renvoi à la notule générique par la mention : Voir AP003363.

A ce jour, plus de 300 notules ont été réalisées, soit rédigées par le comité de rédaction, soit extraites d’ouvrages de référence de l’époque, avec les autorisations requises.

Les autres sources
De très nombreuses notices ont été réalisées à partir de documents de l'époque (livres, manuscrits, journaux, archives…) systématiquement datés et référenciés. C'est un choix délibéré du comité de rédaction : les notices complètent mieux ainsi les images fixes. Elle "sont" une partie de la photographie. Le comité de rédaction ne saurait trop insister sur la nécessité de replacer ces informations dans leur contexte, sous peine de considérer ces informations comme "actuelles". En effet, en un demi siècle, des progrès remarquables ont été réalisés, qui permettent de mieux connaître les civilisations et l'histoire contemporaine du Viêt Nam.

  • Extraits des publications de l'époque : le "Bulletin des Amis du Vieux Hué" et la "Collection du Vieux Hué". Imprimerie d'Extrême-Orient (1914 – 1945) – Les "Guides Madrolle" : Indochine du Nord 1923 et Indochine du Sud 1926 (Librairie Hachette) – "Guide de Colonies Française" 1931 (S.E. Géogr. Marit. et Coloniales) – Publications de Henri Cosserat, Albert Sallet et Léon Sogny hors BAVH – "L'œuvre des Amis du Vieux Hué" 1925 (Soc. d'Hist. des Colonies Françaises) – "L'Officine sino-annamite en Annam". A. Sallet. Ed. Van Oest 1931 – "Monographie dessinée de l'Indochine" 1937 (Librairie Paul Geuthner) – "Connaissance du Viêt Nam" par Pierre Huard et Maurice Durand" 1952 - "L'Exotisme indochinois dans la littérature française", Louis Malleret, 1937 – "L'Indochine Moderne" de Teston et Percheron, 1931, Librairie de France.
  • Documents et archives privés : fonds Albert Sallet – Fonds Henri Cosserat Fils – Fonds Sogny-Marien – "Evocations et Promenades Indochinoises" de Roger Bonnet 2002 – etc.