Pirey, Henri Arnoulx de (1867-1932)

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Extrait de la correspondance de Henri de Pirey adressée à Albert Sallet

Cul00

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Dong Hoi, le 2 juin 1931
Bien cher Docteur
Je ne sais pas pourquoi tout le monde, et vous aussi, veulent me faire passer pour un as, un savant qui sait tout. C’est une grosse erreur car je ne suis pas plus calé que ça. J’ai eu de la veine, j’ai trouvé un tas de choses et on a de suite pensé que j’étais un Phœnix ! Il faut dire aussi que je n’ai rien gardé pour moi et que c’est l’Ecole (E.E.F.O., ndlr) qui a bénéficié de mes recherches.
Pour votre pensum, ça me semble bien dur ! Que voulez-vous que je vous dise et comment répondre à vos questions, alors que vous savez bien qu’ici toutes ces questions ont fait peu de chemin et qu’il y a tant d’hypothèses !
Je vais donc essayer surtout de vous indiquer des sources ou des ouvrages où vous pourrez puiser des renseignements plus sûrs que les miens :
1/ Non locaux : « Da Sam Set » = Pierre de foudre, Pierre de tonnerre. Il n’y a pas d’autres noms à ma connaissance. Soit pour la pierre, soit pour le bronze.
2/ Croyances : pendant l’orage, lorsque la foudre tombe sur un arbre, il faut avoir soin de remarquer l’endroit. Au bout de 100 jours (ou d’après d’autres personnes 104 jours) en fouille au pied de l’arbre et on recueille un « Da Set » infailliblement… Quand on pousse les questions et que l’on démontre par des objections le peu fondé de cette croyance, alors l’Annamite qui est au bout de ses arguments vous dira que c’est le « Troi qui a Sinh ce caillou », cela vient du ciel : « Troi Sinh» signifie que le ciel a enfanté, produit ce caillou. Ou bien « Coi Troi Sa Xuong » ; c’est-à-dire « tombé du ciel » ; c’est tout ce qu’on peut tirer de ces pauvres Annamites qui ne savent pas ce que représente cette pierre qui affecte toujours les mêmes formes ; et toutes les fois qu’il ne sait comment expliquer une chose, c’est ainsi qu’il s’en tire en disant que c’est le ciel qui a produit cette chose là…
3/ Quant aux « Kjokken Mödding », ils sont tout à fait ignorants et n’ont jamais su ou compris ce que c’était. Ils s’en servent pour prendre les coquilles et cuire de la chaux, comme à Som Rong Sen au Cambodge.
Mais pour eux, aucun intérêt : « Ignoti Nulla Cupido ».
4/ Grottes : Il y a ici et au Tonkin, un très grand nombre de grottes dans les calcaires ou aussi des abris sous roche qui ont été habitées par les Néolithiques.
Le grand malheur est que presque personne ne connaît ces grottes et que très peu d’entre elles ont été fouillées.
Il faut citer les travaux de Mademoiselle Colani au Tonkin et de Monsieur Fromager au Quang Binh. Mais, hélas ! Je n’ai pas le bulletin du Service Géologique qui paraît à Hanoi.
Il y aurait belle moisson à faire en cherchant dans les grottes. On ne trouverait pas des peintures comme en Espagne et au sud de la France, mais une quantité d’objets des parures, des os, et des squelettes, des morceaux d’ivoire ou de cornes, des os de tortues etc.
Monsieur Fromaget  avait trouvé, il y a 4 ou 5 ans, derrière la grotte de Cu Lac, un abri sous roche. Il a creusé jusqu’à 4 à 5 m et a trouvé plusieurs objets marquant plusieurs époques. Je ne sais pas si vous pourrez trouver le bulletin du Service Géologique, mais en tout cas il vous rendrait bien service en ce travail, soit par les recherches de Fromaget, soit par celles de Mademoiselle Colani à Hoa Binh…
Vous savez bien aussi que dans ce pays d’Annam, il est bien probable que l’âge de la pierre a duré jusqu’à nos époques modernes. Actuellement les sauvages de Kon Tum ont encore de ces « Da Set » et en font des fétiches. À chaque fois qu’ils font un sacrifice au génie du lieu, ils enduisent de sang et de graisse chaque Da Set  fétiche. Quand ils se convertissent à la religion, les Pères exigent qu’ils apportent tous leurs fétiches, et c’est de cette façon que j’ai eu pas mal de Da Set venant de Kon Tum. Ces misérables Pères ont eu le culot de jeter à la rivière des paniers entiers de Da Set .
En tout cas je veux signaler que l’âge de pierre a duré ici jusqu’à nos jours ou presque et en même temps quasi que l’âge de bronze ; cet âge de bronze semble bien coudoyer les temps historiques.
Je ne puis rien vous dire des légendes car il s’agit de lieux mal connus des Annamites ; le plus souvent livrés à la brousse, ils ne savent pas ce que représentent ces coquilles, ces Da Set .
Voyez à Tam Toa, la fouille faite par le capitaine Patte en 1923. Il y avait des débris de « marmites paniers » en surface et toutes sortes de coquilles et de débris de toutes espèces… Mais les gens ne savaient pas du tout ce que cela représentait !
À Som Rong Sen, ils ne voyaient que leur intérêt et prenaient les coquilles pour cuire de la chaux.
Pour les Kalan chams, c’est la même histoire : ils prennent les briques et beaucoup d’individus vont vous affirmer que c’est un four à briques (souligné dans le texte) du temps jadis.
Voilà en somme tout ce que je sais et vous voyez que ce n’est pas bien scientifique.
Voyez donc le Père Cadière : « Les Pierres de Foudre », et l’article des Amis du Vieux Hué de Monsieur Holbé sur les Pierres de Foudre récoltées par lui en 1915.
Il y a encore la fouille du capitaine Patte à Tam Hoa en 1923. Ce capitaine est en France et pourrait vous donner des précisions. Il habite au 27 rues des Carmes à Poitiers dans la Vienne.
Je termine brusquement parce qu’on vient encore me déranger et je ne sais si je pourrai m’en tirer bien vite.
Adieu cher Docteur, bien à vous et mes respects
Cul00

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7 décembre 1928
Bien cher Docteur, je vous aime beaucoup ; mais ce qui me chiffonne, c’est que vous écrivez diablement mal, comme du reste tous les médecins. J’ai donc péniblement déchiffré votre aimable lettre du 29 septembre et je vais répondre bien vite.
Je n’ai encore rien fait pour vous ! Je m’en accuse avec honte et repentir et je m’excuse sur le dos de Monseigneur Allys qui m’a donné un surcroît de travail en m’expédiant un gentil petit nouveau tout frais sortant du Séminaire de Paris et originaire du Nord. Il a fallu l’installer, lui trouver bien vite ce qui lui manquait et le mettre à son aise.
Je vous enverrai en petite vitesse les pieds de la statue. J’attends un ouvrier qui doit venir me faire une caisse pour l’expédition. Je pense vous l’envoyer en port dû si vous me le permettez.
Pour votre voyage au Quang Binh, ne venez pas quand il fera trop froid.
Vous avez en Monsieur Gey un excellent homme qui ne demande pas mieux que de s’occuper de toutes les questions qui peuvent nous intéresser. Il vient d’écrire à Monsieur Jabouille (Résuper de Hué – Ndlr) au sujet de vieux pots déposés dans son bureau et qui viennent de Cao Lao Ha, au bord du Song Giang ( ?).
Qu’est-ce que c’est que cette blague que vous lancez à propos de statues ?
Un chapeau bergère ! Un sujet de pendule ! Horreur. Où allez-vous mettre ça ?
Monsieur et Madame Gey vont bien. Rien ici de bien nouveau. Je pense aller à Hué pour la retraite de janvier et voir le cher frère Max.
Vous avez entendu dire que Monseigneur a été opéré de la cataracte. Mais, hélas l’œil a coulé et cet œil est perdu !
J’ai vu Monsieur Fauconnet. Il tient toujours la caisse et voudrait bien la passer à un autre. Il est toujours le même ; cependant le fond de son cœur semble bien triste. Je l’aime bien et je le plains de tout cœur.
Mes respects à Monsieur Emile Morin et à vous en attendant votre arrivée, et une prière pour toute votre famille.
Cul00

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