Mus, Paul (1902-1969)

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Lettre extraite de la correspondance de Paul Mus adressée à Albert Sallet

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Le 21 novembre ; année non définie (1928 ?)
Cher Docteur
« Pour votre œil discret,
Annamites,
Ni mythes
N’ont plus de secret ;
 
Vous êtes le père
Du Cham, et
Il m’est
Par là presqu’un frère,
 
Docteur, comme est la
Médecine
De Chine
Votre b-a-ba ;
 
Mais la botanique
Reste enfin
L’or fin,
Votre perle unique.
 
Ou m’avez-vous pris
Ce ton d’ondes
Profondes
Dont tels sont surpris ?
 
Une ampleur si pleine
Ne sied qu’aux
Echos
De La Souterraine
 
On n’oit sans émoi
à Tourane
L’organe
Dont je dis en moi,
 
Quand une voix telle-
Ment creuse ois :
« Creusois
N’est race mortelle ! »
Je suis donc sur vos terres…. et sans avoir pu prendre de vous les conseils que j’attendais de votre amitié et de votre expérience.
Madame Sallet, qui m’a reçu avec une bonté dont j’ai été très touché, a dû vous faire part de mon désappointement. Et je ne saurais vous dire si ma reconnaissance l’emporte sur mon mécontentement de moi-même en recevant votre bonne lettre avant même de vous avoir écrit !
Mon but actuel est assez restreint : je veux parler.
Je crois qu’il est nécessaire de reprendre le cham par la base. Les traductions (et les textes) publiés à ce jour sont, sauf celles du R. P. Durand, de seconde main, et – j’ai déjà pu m’en rendre compte – risquent de vous égarer plutôt que de vous instruire. Le Dictionnaire, par contre, semble un monument. Les bons Père n’y sont-ils pas pour quelque chose ? Suivant votre bon conseil je vais me mettre en relation avec eux : ces notes du R. P. Villaume, seront sans doute précieuses.
Je voudrais pouvoir atteindre les Chams directement, sans personne interposée et, dès maintenant, je puis un peu m’entendre avec eux. Ces deux mois seront une simple prise de contact : nul ne sait mieux que vous qu’il ne faut ici rien brusquer et semer longtemps à l’avance. Je n’espère récolter que dans quelques années. En tout cas je pense que vous me confirmerez dans cette supposition, qu’il faut avoir vécu (aux besoins par tranches successives) une année complète avec un peuple pour le connaître. Sa vie est tellement autre au temps des pluies et aux mois secs, à l’époque des labours, à la récolte, et après la récolte !
Vous voyez comme mon projet fait la part belle aux « facteurs temps » et que je pourrai me pénétrer des enseignements que vous voulez bien me promettre. Mes projets ultérieurs sont essentiellement la publication et la traduction de tout ce qui existe (60 MSS. à Paris, don d’Aymonnier à la Société Asiatique) et de tout ce qui pourrait se retrouver de textes chams. Avec les doubles, je crois que cela pourrait faire cinq à six volumes des publications de l’Ecole. Mener parallèlement une enquête approfondie in situ. Améliorer en même temps notre lexique. Coedès ayant du Cambodge et du Siam une connaissance dont nul n’a jamais approché, si je pouvais avancer un peu de mon côté en cham, l’Ecole serait bien à jour quant à l’Indochine non annamite.
J’ai été mis en relation ici avec le Huyên cham, un bon lettré avec qui j’ai déjà battu un peu de besogne. Savez-vous quel est actuellement le document le plus intéressant dont je dispose ? C’est une paire de cahiers, l’un rouge et l’autre bleu, d’une belle main chame, qui portent ce titre en français : « histoire de Cham », et cette mention : « envoi de Madame Letel ( ?) à Monsieur Sallet, docteur à Phan Thiet. » Ces documents, dont la venue à l’Ecole reste mystérieuse, m’ont été remis par Monsieur Finot qui les avait retrouvés dans un tiroir ! Ils portent actuellement le numéro 42 du nouvel inventaire que j’ai fait de notre fonds cham.
Ils donnent en particulier un long récit des aventures du Roi Baleine (Cabaton, Nouvelles recherches, pp. 117-118) et une légende de démon qui se change en Margouillat pour épier le départ d’un Roi, puis prend l’aspect de ce bon homme, et sa femme du même coup !
J’ai vu un Nap Kunanu ( ?), le sacrifice du buffle, rite barbare mais qui ne manque pas de grandeur, au matin, dans la belle lumière de ce Sud Annam. J’ai vu des cérémonies Bani, et je suis allé jusqu’à Son Hai « Montmer », où il y a un temple annamite du Roi Baleine que les Chams fréquentent.
Je commençe à être connu et peu à peu on me montrera tout, je crois. Mais je crois que le grand point est de ne jamais faire de questions, que sur ce qui se passe en votre présence. Si l’on pose des questions précises sur des choses que l’on ne peut tâter, on court au trou !
J’ai essayé de les interroger sur des points connus de nous et j’en ai vu assez pour être désormais en garde. Par exemple, vous savez mieux que moi que le Kalan est la Tour, le « Bumon », la hutte de matériaux légers. Interrogé, et un peu pressé, un Cham répond sans sourciller : « c’est la même chose ! C’est une tour comme celle de Po Klaun Garai, mais les hommes disent « Kalan » et les femmes disent « Bumon » !
J’ai écrit à Monsieur Levadoux pour lui demander quelles sont les possibilités de séjour de travail dans sa province. Je partirai sans doute d’ici pour Phan Thiet au début de décembre.
Soyez bien sûr que ce n’est point sans quelque émotion amicale que je me trouverai pour la première fois au contact de ce pays qui a tant compté pour vous, et auquel vous conserverez encore une préférence !
Veuillez présenter mes hommages respectueux Madame Sallet et me croire, cher Docteur, votre très reconnaissant et très dévoué.
Paul Mus