Hermant, Paul-Hippolyte (Dates ?)

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Extrait de la correspondance de Paul Hermant adressée à Albert Sallet

Cul18

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Ministère des colonies
Paris, le 16 février 1932
Mon cher,
Très bien ton bouquin. Bien édité et par extraordinaire écrit en français non torturé comme tu le fais trop souvent hélas ! Ton article dans le journal des herboristes est typique de ce que tu peux produire dans le genre des phrases à contorsions. Mets cela dans ta poche en passant. Et maintenant je n’ai plus que des compliments à te faire. !
Lasnet est parti à Alger et reviendra en avril. Il fera sans doute de la politique ensuite et te servira peu pour tout ce qu’il t’a promis (…/…)
Pour un prix à l’Académie, c’est par Perrot que tu arriveras le plus facilement, mais il sera bon que tu me dises celui que tu envisagerais. Je vais me tuyauter sur les possibilités ; un exemplaire à Pasquier, naturellement, un à Le Roy des Barres et un à Thalannes pour réserver l’avenir.
Il faudra que tu me dises si le cas échéant tu accepterais de venir poursuivre les travaux à Hanoi à l’Ecole de Médecine. Ceci pour que je sache s’il y a une action à entreprendre auprès de Pasquier. Tu réfléchiras à cela et tu en parleras à Amélie à son retour pour me renseigner.
Si tu peux m’envoyer un exemplaire pour la Société des Nations, je l’enverrai à Royès pour lui signaler qu’en fait de médecine sino-annamite nous avons un (????) et que s’il en avait besoin pour sa commission de la pharmacopée chinoise, il est à pied d’oeuvre.
Pour ce qui est de la correction de ton travail reparti au Tonkin, la parution en fascicules est la seule à envisager si on ne veut pas ramasser un bec, et en ce moment avec la crise économique il ne faut pas espérer obtenir quelque crédit en 1932. Ce sera à voir sur place.
(…/…)
Guillon a pris ses fonctions complètement et il t’envoie ses amitiés. Je me détache progressivement et sans regret de la boîte Oudinot. Lolny reste, faute de pouvoir reprendre une place qui lui agréerait en Cochinchine. C’est la mouise là-bas et on m’écrit pour pleurer misère.
Tout va cahin caha, à part cela et je suis toujours dans le l’incertitude quant à ma désignation. Cela viendra toujours trop tôt (…?…)

Cul18

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Le 25 septembre 1938
Wall, par Le Parc
Mon vieux Sallet
Je ne t’apprends rien en te disant qu’ici c’est le marasme absolue : on ne se fait aucune illusion sur ce qu’il va advenir, et la ruée des gens qui fuient les régions industrielles, les mesures d’évacuation forcée déjà prises, la concentration des troupes dissiperait toute incertitude s’il y en avait encore. Paul et Pierre ne sont pas encore rappelés bien qu’appartenant à la D.C.A. Béatrice ira dans une Croix-Rouge quelconque, moi je filerai à 50 km dans un hôpital complémentaire et ma femme resterait ici avec sa sœur à attendre dans l’angoisse les nouvelles catastrophiques qui se préparent. C’est du joli travail que font  là les gouvernements !
Bien entendu il n’est pas question de repartir à Paris. La famille devrait y partir le 1er octobre, moi restant ici, car j’ai Paris en horreur et je trouve mieux à m’occuper ici que là-bas. Si par bonheur la guerre n’éclatait pas et que tu fasses le voyage à Paris en novembre, il faudrait me faire signe pour que je vienne te rencontrer ou mieux encore que tu viennes passer quelques jours ici. Mais quel projet peut-on encore faire un appareil moment ?!
…/…
…Mon ancien adjoint Codenas, qui est à Qui Nhon, a vu passer Vladimir, regagnant Hué. J’espère qu’il est arrivé en bonne forme et qu’il s’y maintiendra. Encore faudrait-il qu’il s’arrache régulièrement à ses affaires pour avoir le repos nécessaire à un effort aussi considérable le sien. Pour ses enfants, il me semble qu’il a la partie belle qui est de les mettre au travail d’une façon régulière et suivi en leur faisant sentir que leur collaboration à la prospérité de l’affaire est indispensable. S’il arrive à leur créer à chacun une spécialisation qui leur permette de mettre en œuvre rapidement leur personnalité, il gagnera la partie. Trois fils dans une affaire, ça doit représenter un facteur considérable de succès, si on y met entente et bonne humeur. Le tout est que le père sache les mener adroitement et que les fils le considèrent comme leur meilleur ami…/…
Au revoir mon cher ami et quoi qu’il advienne, bonne chance et ne nous laissez pas sans nouvelles. Toute la famille non encore disloquée vous envoie à tous ses amitiés auxquelles je joins ma bonne affection.
Dr Hermant

Cul18

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Assistance Médicale
Vinh, le 5 novembre 1925
Mon cher ami.
J’arriverai jeudi soir à Tourane pour m’embarquer le lendemain sur le Claude Chappe et aller perdre à Singapour 7 jours qui auraient été autrement mieux employés ici. Je l’ai su ce matin et force m’est de bousculer mes emballeurs. Comme je vais faire le voyage tout d’une traite de Vinh a Hué avec deux heures d’arrêt seulement pour saluer Wladimir, Valette, Hong Khang et deux ou trois autres si j’en ai le temps, je vous demanderai de m’excuser si je n’arrive pas beaucoup avant huit heures. Et même si le Claude Chappe dont je ne connais pas les habitudes ne partait pas l’après-midi de Tourane, vous seriez bien chic de m’en prévenir pour le cas où une panne m’immobiliserait en route au m’obligerait à coucher à Hué.
A très bientôt donc ; je vous charge d’embrasser mes petites amies (les 3 filles d’Albert Sallet).
Tout affectueusement.
Signé : Herman

Cul18

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Carlton Hotel
Lucknow, Inde (Ville située au nord de l’Inde dans l’état d’Uttar Pradesh, au pied de l’Himalaya – NDLR)
Le 12 janvier 1927
Mon cher Sallet,
Quelques mots pour te dire que malgré la distance et un programme abusivement chargé, on pense tout de même aux bons amis.
La preuve c’est que ci-joint, tu trouveras la carte d’un brave père des Missions Etrangères désireux d’entrer en relation avec toi. Ce bon père qui est chef de laboratoire de pharmacologie du Haffkin Institute (c’est pas banal n’est-ce pas qu’un institut analogue à l’Institut Pasteur de Saïgon ait à Bombay comme chef de laboratoire un missionnaire français) ; ce bon père, dis-je, s’occupe de pharmacopée indienne et, à ce titre, s’intéresse aux travaux de même nature réalisés dans les autres pays. Il serait enchanté d’entrer en rapport avec toi, non au point de vue religieux car je lui ai dit que tu étais franc-maçon, mais sur ce qui vous intéresse, et d’échanger vos élucubrations. Donc réserve-lui un tiré à part, pas le mien, mais celui que tu destinais à un sauvage quelconque, pensant l’épater.
Le père est un joyeux type, genre Mouzel. Dépêche-toi de lui envoyer un mot pour la prise de contact et je crois que tu ne t’en repentiras pas. Je voudrais te voir changer, non pas ta ceinture mais ton horizon scientifique.
J’espère que vous allez tous bien. Pour moi, après un mois encore du métier abrutissant qu’on nous faite faire, je serai mûr pour un congé bien tassé.
Nous voyageons la nuit en chemin de fer et visitons le jour un tas de choses hétéroclites : installation d’eau, prison, égouts, écoles, université, village, subissant discours, interrogations et dîner de toutes sortes. Nous avons fait à ce jour 3500 miles, c’est-à-dire 5400 km à peu près. C’est fou. J’ai des compagnons de voyage aimables dont quelques uns étaient connus depuis 2 ans. Jourdran (?) est un vieillard qui redevient enfant, enfant rageur et jaloux. Je le laisse de côté pour n’avoir pas à lui dire des choses qu’il n’aimerait pas entendre : le respect de vieillards est une chose dont il faut se préoccuper à notre âge.
Je m’embarquerai à Bombay le 25 février. Le consul empoté de Calcutta n’a pas fait suivre mes lettres et j’ai hâte d’aller les prendre moi-même, le 20 janvier prochain. Tu peux me répondre à Bombay à l’adresse :
« Consul de France à Bombay.
Pays surfait que l’Inde. Si ces gens là avaient quelque chose qui les rapproche d’Angkor, quel raffut ils feraient !!
…/…
Signé : Herman
P.S. Dis a Wladimir qu’un voyage dans l’Inde lui ferait un rude plaisir. Il trouverait dans l’organisation des hôtels et de la répartition du meuble national, qui est dans le pays britannique le pot de chambre, des motifs de comparaison qui le raviraient.

Cul18

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Bombay, Taj Mahal Hotel
Le 23 février 1928
Mon cher Sallet,
Merci pour l’envoi de ton article sur les « manifestations volcaniques en Annam ». Par ce temps de chaleur excessive, le jet oblique d’une température atténuée m’a fait le plus grand bien.
Je ne me rappelle plus si je vous ai envoyé de Saïgon, avec ma tête, une épreuve tirée à Vinh (Nord Annam – NDLR) de la photo de ma famille. Si oui vous en aurez deux.
J’ai fini avec l’Inde, et je pars ce soir par train pour m’embarquer à Karachi, gagnerai Barrah, Bagdad. Enfin ! Je vais tout de même rentrer ; je pense être à Marseille le 18 mars. J’irai passer une heure ou deux à Aix et donner de vos nouvelles ou plutôt en avoir. Ma femme m’attendra à Paris ; aussi je ne moisirai pas dans le midi, malgré mon grand désir de revoir les amis au passage. Je m’imagine que, déjà, vous vous proposez de remonter à Bana (station d’altitude du Centre Annam fondée par Sallet – NDLR). Je me l’imagine d’autant plus facilement qu’on a peine à comprendre qu’on peut avoir froid ailleurs.
Bombay me plairait beaucoup si j’avais à y rester, je crois. C’est une ville formidable qui dépasse Marseille.
Nous sommes dans un hôtel immense, 400 chambres, six étages. Actuellement c’est rempli d’Américains. Un groupe de 350 qui fait le tour du monde à bord d’un grand bateau et passe 8 jours à Bombay. Il paraît d’ailleurs que c’est toujours plein tant le mouvement voyageur est considérable. Cela donne une animation extraordinaire à l’établissement et fait la joie de tous les marchands de perles, de pierres et de tapis. Mais je partirai toujours convaincu qu’au point de vue monuments historiques, rien ne vaut les ruines d’Angkor.
Reçu une carte de Gaide …/… Il me dit aussi que l’Annam peut espérer voir revenir Normet pour une nouvelle période de trois ans après son congé administratif. C’est un grand bonheur pour tous. Il ne me dit pas quel sera mon successeur à Vinh. Ce doit être décidé maintenant.
Au revoir, l’Américan Express Company envoie prendre mes bagages et il faut vider les lieux.
…/…
Signé : Herman
N’oublie pas le père Caïus si ça t’intéresse de communiquer avec lui…

Cul18

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Carlton Hotel –  Lucknow
26 janvier 1928
Mes chers amis,
Merci de votre affectueuse lettre. Vous êtes avec Monsieur Valette les premiers à m’annoncer une bonne nouvelle et cela double mon plaisir. Ce n’est pas que j’attache une importance excessive à ces distinctions que je n’ai jamais recherchées. Mais il paraît que c’est une arme excellente dans la lutte médicale en France ; nous verrons si c’est exact.
Notre voyage se poursuit dans des conditions excellentes mais particulièrement rapides, qui ne nous laissent pas assez de liberté pour faire notre correspondance. Aussi je vais m’arrêter un jour à Calcutta pour mettre un peu d’ordre dans mes affaires.
Nous sommes pour deux jours à Darjeeling ou l’étude des conditions sanitaires a été un prétexte bien choisi pour nous montrer le mont Everest. Darjeeling reçoit de mars à octobre 4 à 5000 anglais y séjournant 7 mois. Aussi on y a fait des installations formidables. L’évacuation des ordures ménagères se fait par un transbordeur aérien dans le fond d’un ravin. C’est vous dire qu’on n’a pas lésiné. Marché bien approvisionné en viande, légumes et poissons. Eau en abondance. Malgré cela les gens sont sales et les hôtels tout juste propres. Le pot de chambre national règne ici comme dans tout l’Empire britannique.
Le prix des hôtels varie entre 12 et 14 roupies, repas compris. Café à 6h du matin avec pain grillé ; breakfast copieux (poisson, viande, légumes, confiture, café) à 9h ; Lunch également copieux à 13h ; thé à 16h et dîner à 20h. Bonne cuisine généralement, mais pour le service des chambres : personne. Il faut avoir son boy particulier qui vous suit partout. Les lits n’ont pas de couverture. Vous voyez quelle complication et quelle source de dépenses pour un si long voyage. Je me demande comment font ceux qui ne parlent pas l’anglais.
J’espère que les travaux entrepris continuent
…/…
Au revoir, je vous écrirai de Bombay. Je vous embrasse bien affectueusement.
Signé : Hermant

Cul18

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Le 5 juin 1944
Centre hospitalier et secteur du Touquet
Le médecin chef
Mon vieux frère
Nous sommes dans le bain évidemment, mais jusqu’à présent ça ne se passe pas trop mal, le village n’ayant pas d’ouvrages de défense importants comme ceux sur les hauteurs voisine contre lesquels s’acharnent sur nos allemands les aviateurs anglo-américain, avec un lot de bombes impressionnant. Jusqu’à présent il n’est rien tombé à moins de 500 m des habitations du village, mais combien d’autres entièrement détruits ! Une de nos fermes complètement aplatie, une seconde en partie démolie, une troisième reste indemne jusqu’à présent mais plusieurs pièces de terre sont retournées. Pas de blessés ni de tués heureusement. Ces fermiers sont admirables et travaillent la nuit et de bon matin avant l’arrivée des oiseaux de malheur. En ce qui nous concerne nous serions presque rassurés si le château voisin n’abritait pas un nombreux état-major allemand et s’il n’y avait dans la maison un bureau allemand très fréquenté et de nombreux locataires hommes et femmes. Ces messieurs en sont aux délices de Capoue, et c’est un mauvais présage.
Un château d’un village proche qui abritait un officier allemand et des travailleurs requis a été bombardé ces jours derniers et incendié. Il ne reste rien et la propriétaire retrouvée sous les décombres avec sa cuisinière n’a que des blessures insignifiantes, mais plus rien à se mettre : ni une chemise ni un mouchoir. Pour éviter pareille mésaventure nous avons réparti une bonne partie de notre linge de maison et des vêtements. Mais nous ne songeons pas à partir à moins que les Allemands ne nous contraignent… nous sommes isolés du monde extérieur. Plus de radio ni de journaux qui ont huit jours de retard. Plus de téléphone et de relations postales : presque toujours interrompus.
Ta carte du 22 mai est arrivé avant-hier 3 juin avec un tas de lettres restées en souffrance dont une qui me dit qu’on est tranquille à Marseille, alors que, depuis, il y a eu un embrouillement monstre que nous avons appris hier par les journaux du 30 et 31 mai. J’espère que comme nous il est dans la zone indemne. Et à la grâce de Dieu. Nous avons eu de vives inquiétudes au sujet de (….) qui a failli il y a un mois se trouver dans le bombardement Des voies ferrées du pas de calais et que nous savions parti de Paris le 25 avril à destination est pas arrivé le 29. Finalement tout s’est expliqué. (…..) avait pris une autre direction : le centre de la France, pour y visiter des centres éventuels d’accueil de réfugiés du Pas de Calais et la lettre et le télégramme par lequel elle nous a informé de ce changement d’orientation nous sont venus avec huit jours de retard. On a eu chaud ! Aurons-nous bientôt une attaque frontale du littoral de la Manche et du détroit du Pas-de-Calais ? Les Allemands semblent y croire et on continue à travailler ferme ; régulièrement on creuse le long des routes des trous d’abri individuel tous les 50 m, refuges indiqués pour les voyageurs en cas de bombardements des routes…. qui a été commencé. Mais il faut s’attendre à une rude pagaille car, avec les entraves de toutes sortes à la circulation on aura du mal pour assumer vie économique et transport des blessés dans les hôpitaux déjà encombrés.
Nous nous considérons encore comme très favorisés vu que mes fils sont indemnes et qu’à présent c’est nous qui accueillons des réfugiés au lieu d’être réfugiés nous-mêmes. Nous avons un jardin et une basse-cour qui pourvoient au ravitaillement qui complète ma clientèle volontairement restreinte. Et j’espère que nous ne franchirons, sans y laisser d’autres plume, que des pertes matérielles en cette période tourmentée
Espérons que Toulouse n’aura pas le sort affreux de Rouen et d’Amiens ; il n’y a pas les mêmes raisons mais sait-on jamais avec les variations de cette drôle de guerre.  Je crois en tout cas que lorsqu’on n’est pas proche d’un objectif évident, le plus sage est de rester où on est et de ne pas s’emballer sous les abris, mais, en cas de bombardements, de se tapir simplement dans un angle de la pièce où on se trouve et d’y attendre la fin de l’alerte. Ici on arrive à ne plus réagir quand on a des avions au-dessus de soi toute la journée et la nuit ; ce sont les passagers à destination où au retour d’Allemagne.
Heureux des bonnes nouvelles de tous les tiens et surtout de celle de Denise et d’Aimée.
Nous t’envoyons ainsi qu’à madame Laure et aux jeunes filles nos affectueuses pensées.

Cul18

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