Extrême-Asie – Georges Mignon

 

 

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Extrait de la correspondance de Georges Mignon adressée à Albert Sallet

Cul18

Saigon le 7 novembre 1924
Monsieur G. Mignon, Directeur de la revue Extrême-Asie
A
Monsieur le docteur Sallet à Tourane (Annam)
…/…
D’ailleurs n’avez-vous pas compris, cher Docteur et ami, ce qui m’a mis en retard pour vous écrire? Le motif est écrit plus haut en caractères imprimés clairs, infiniment plus clairs que ne le sont hélas, mes pattes de mouches. Ce motif s’appelle Extrême-Asie, Extrême-Asie qui, depuis mon retour de Phan Thiet, ne m’a pas laissé une seule heure de véritables loisirs, Extrême-Asie qui voit le jour en ce moment : naissance tardive et laborieuse, mais naissance parfaite, je crois. Paternité spirituelle qui m’a, je vous assure, accaparé et absorbé à un point que je ne saurais dire : lettres innombrables dictées à la sténodactylo et envoyées dans tous les coins de l’Asie et du monde ; à des collaborateurs ou à des abonnés éventuels, à des annonciers, à des photographes, à la presse, etc. C’est une bonne chose la sténodactylo mais vraiment on ne peut dicter ainsi une lettre amicale et intime comme celle-ci à la dame qui écrit sur la dictée. Quand inventera-t-on des machines sténodactylo ? Enfin les commerçants à voir pour s’assurer que l’annonce n’a pas été trahie, les bandes à préparer pour l’expédition de 3000 numéros, les arrangements avec la poste… Et les typos, ces terribles typos avec lesquels il faut compter une quintuple correction des épreuves et une mise en page laborieuse et constamment surveillée. Tout cela en plus de mon travail habituel de Professeur, en pleine période de composition trimestriel. Aussi ai-je passé blanches pas mal de nuits…
Voilà cher Docteur et ami l’excuse de mon péché, quelque grave qu’il soit. Comme vous le voyez, je suis pris dans une sorte d’engrenage : j’avais eu l’intention de faire une petite revue tout intellectuelle et désintéressé, et voilà que, par la force des choses, parceque (je suis) connu à cause du journal « L’Impartial », j’ai réussi à rassembler une somme mensuelle de publicité très importante et que je veux dépenser ce revenu non pour moi qui ne veut pas être commerçant et « gagner » mais pour l’œuvre elle-même, voilà, dis-je, que je suis contraint de lancer en grand une affaire qui semblait d’abord toute petite et qui va être grosse…
Aussi, voilà que je vous envie, vous, le directeur, vous qui en dépit de la lourde tâche et de la médiocrité d’un poste indochinois, connaissez les pures joies de la recherche intellectuelle faite pour elle-même, qui avez le temps de méditer et de transposer, en une forme littéraire infiniment suggestive et puissante à mon avis – tant pis si vous prenez cela pour un compliment – c’est une constatation et une opinion, ces légendes du passé d’Annam, tout ce folklore de religiosité et de rêve qui mérite d’être connu.
Et pour faire cela vous êtes en possession de la bonne méthode, de la méthode scientifique, alors que moi, esprit profondément gâté, j’ai la manie (je pensais le « vice ») de tout considérer …
Dans cette courte promenade aux alentours de chez vous, à la découverte de fleurs et d’animaux, vous m’avez révélé totalement, d’une manière objective et directe, un monde que vous connaissez parce que vous l’avez observé en savant et que pour cela vous avez vu …/…
Cul18e
Monsieur G. Mignon, Directeur de la revue Extrême-Asie
Le 6 juin 1928
A
Monsieur le docteur Sallet à Tourane (Annam)
…/…
Cette excellente lettre m’a rassuré sur tous les points : sur votre santé et celle des chers vôtres, sur les reproches que j’ai mérités et que votre affectueuse indulgence a voulu épargner au pauvre invalide, enfin, vous l’avouerai-je, sur les résultats de vos activités : j’avais peur… je puis bien le dire maintenant, que les soucis matériels et les soucis de la famille vous aient empêché, depuis votre retour à Tourane, de poursuivre les travaux dont je vous ai dit naguère le très vif intérêt ; je veux parler de vos recherches sur le folk-lore. Je vois que mes craintes étaient vaines et que vous avez su concilier le « Vivere et le philosophare ». En l’espèce, le philosophari était précieux. Du fait de la carence de l’E.F.E.O. qui paraît vouloir se spécialiser de plus en plus dans le domaine linguistique et historique, les études du folk-lore sont complètement délaissées en ce pays ; vous êtes le seul – pour la partie sino annamite – qui puissiez faire oeuvre utile. Il ne faut à aucun prix abandonner votre tâche. Si vous ne trouvez pas, auprès de l’institution savante officielle, les appuis et les encouragements auxquels vous avez droit, on saura vous les donner ailleurs. Je vous ai déjà dit ce que j’étais vivement désireux de publier vos travaux de folk-lore en un ou plusieurs volumes d’ensemble. Je viens vous dire aujourd’hui que mon désir devient une possibilité. Les éditions d’Extrême-Asie viennent de créer, sous la direction de mon excellent ami René Nicolas, professeur à l’université Chulalankarana de Bangkok, une collection qui prendra titre : « Contribution à l’etude du folk-lore et des littérature populaires d’Extrême Asie ».
Le premier volume de cette collection sera : « le Ramayana siamois : analyse et traductions des épisodes spécifiquement siamois ». Le second sera l’édition du texte et la traduction du Ramayana cambodgien. Nous avons retrouvé le Vagiranana de Bangkok, un manuscrite khmer ancien du Ramayana ; or, jamais le Ramayana cambodgien n’a été étudié ni publié par l’E.F.E.O., alors que cependant les bas reliefs d’Angkor et d’ailleurs ne sont compréhensibles en certaines parties que grâce a la version spécifiquement khmère ou « Keam Ke ».
Le premier volume de la dite collection pourrait être : « Docteur Albert Sallet : contribution à l’étude du folk-lore du Sud et du centre Annam ». Je vous demanderais de nous envoyer, au fur et à mesure qu’ils seront au point, vos divers articles en préparation sur le folk-lore. Nous les passerons ; il pourrait y en avoir à chaque mois, ce pourrait être une rubrique régulièrement alimentée…/…
…/…Si bien qu’en un an pourra sortir un volume déjà important qui réunira ce qui, sans cela, serait disséminé dans la revue ou dans d’autres publications. Dites-moi ce que vous pensez de ma proposition, et si elle vous convient et si vous avez les matériaux suffisants …/… Vous avez déjà le travail sur les plantes carnivores qui est prêt. J’ai encore la deuxième partie de votre Tien-Y-A-Na.
Envoyez-moi tout ce que vous avez de prêt, de façon que nous puissions prévoir l’alimentation régulière d’une rubrique et d’un tirage à part automatique.
Vous savez aussi bien que moi que l’édition de la collection en question n’est pas une affaire : c’est une œuvre utile que notre petite société osera mener à bien puisque nul autre ne veut s’intéresser réellement aux documents humains de ce pays. Je ne vous promets pas que les droits d’auteur que nous vous verserons sur la vente du volume – il y a en aura quelques centaines vendus tout en plus – constitueront une fortune.
Je reviens juste de Bokor et je suis désolé d’avoir manqué le passage du père Cadière ; les nouvelles que vous m’en donnez m’attristent vivement. J’aurais bien voulu lui serrer la main avant son départ. Vous êtes tout à fait chic d’avoir accepté de vous occuper en son absence du Bulletin des Amis du Vieux Hué. Mais je fais des vœux pour que les travaux et soucis d’une publication ne vous empêchent pas de poursuivre une œuvre infiniment plus vivante est plus intéressante.
Merci vivement de ce que vous me dites touchant la revue Ran Dông (Extrême Asie en édition annamite – NDLR).  Elle me donne mille ennuis. Votre remarque (le détail m’avait échappé) me démontre une fois de plus la nécessité de la faire surveiller par quelqu’un de sûr. Mais il faut le trouver, et les amis ne sont pas ici monnaie courante. Connaissez-vous en Cochinchine quelqu’un que cette surveillance n’ennuierait pas trop ? Cela ne m’empêcherait pas de vous faire un service régulier et de vous demander conseil de temps en temps ; mais je ne voudrais pas vous faire perdre votre temps alors que déjà je regrette que vous ne puissiez pas vous donner tout entier à votre travail de folk-lore. Il faudrait pour Rang Dông ce qui existe pour Srok Khmer (Extrême Asie en édition cambodgienne – NDLR) un Rédacteur en chef comme Ménétrier ; aussi notre revue Cambodgienne est-elle actuellement si prospère. J’ajoute que je sais maintenant suffisamment le cambodgien pour être à même de le lire et de constater sa belle tenue. Mais au Cambodge tout est égal, clair, sympathique, tandis qu’avec ce tortueux, craintif et réticent esprit annamite, on ne sait jamais à quoi s’en tenir.
Vu Finot, chez les Parmentier, à notre passage à Phnom-Penh. Les chaleurs de la plaine me paraissent pénibles à la descente du Bokor. Clos, Myriam et moi y avons pris une bonne mine…./…

Cul18