Coral-Rémusat, Gilberte de (1903-1943)

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Extraits de la correspondance de Gilberte de Coral-Remusat adressée à Albert Sallet

Pour comprendre les données de cette  correspondance, se reporter à celle de « l’ASAL Amicale des Savants et Artistes de Lafitte (1931 – 1937, Toulouse) »

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Lettre du 16 Septembre 1931
…/… »Cher Monsieur Sallet : Quelle imprudence n’avez-vous pas commise en me parlant  de votre bibliothèque Came et surtout en m’assurant que je pourrais, sans trop d’indiscrétion, la mettre à contribution !.. J’avoue que j’aurais quelques scrupules à vous écrire, si mes deux gurus ne m’en avaient donné l’ordre formel. » « M. Finot m’encourage vivement à tenter mes recherches sur Dông Du’o’ng et vous détenez les oeuvres complètes de Parmentier… vous devinez où je veux en venir !  Mais je suppose que vous êtes à la campagne. Pourriez-vous être assez bodhisattva pour me dire à partir de quelle date vous pensez vous réinstaller à Toulouse et quand je pourrai vous y faire une visite ?
Golou s’embarque aujourd’hui, et j’ai le cœur gros de le voir repartir à peine remis des crises de l’hiver dernier. J’ai été lui dire au revoir à Toulon et nous avons parlé de vous. Je viens actuellement de Poitiers ; Georgette Naudin me laisse espérer sa visite en Novembre avant son départ pour regagner son poste à Saïgon. J’espère vraiment n’être pas trop indiscrète en me rappelant ainsi à vous, cher docteur ; vous m’y avez encouragée en me témoignant trop de sympathie… vous vous en repentirez. Croyez je vous prie à mes sentiments les meilleurs et d’avance reconnaissants.  C tesse H. de Coral. »
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Lettre du 2 avril 1932
…/… »Stern raconte partout, jusque dans ses cours, que je suis en train de bouleverser la chronologie Came, et cette réputation n’est pas sans m’encombrer beaucoup, en attendant je vous donne bien du mal avec mes questions. Je compte aller à Toulouse jeudi prochain, j’ai une foule de choses à vous demander et de perplexités à vous soumettre à propos d’art Cam. »
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Lettre du 2 janvier 1932
…/… »Quelques jours bien angoissants comme infirmière inexpérimentée d’un petit chauffeur qui a fait une pneumonie double compliquée d’œdème du poumon. Je n’ai donc pas bougé de Lafitte et me trouve bien en retard pour mon séjour à Paris… » Et le 10 janvier : « J’espère que 1932 nous sera plus favorable (en rencontres à Toulouse ou Lafitte ou Paris) et je vous ferai signe si je reviens à Pâques ou à la Trinité… Je joins quelques-unes des conférences faites par le Père Sanson à Notre-Dame. C’est une manière hypocrite de vous rappeler la promesse charitable que vous avez bien voulu faire au « Monde des malades » et de tous ceux qui sont  abonnés à sa revue Revivre… et puis, je crois que si vous ne la connaissez pas vous serez ému par la parole de ce grand prédicateur de la souffrance… Ne m’oubliez pas auprès de tous les vôtres, croyez à mes sentiments infiniment sympathiques. G. de Coral. »…/…
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Lettre du 2 avril 1932
…/… »Je vous donne bien du mal avec mon guerrier sortant d’un makara !… J’ai été contente d’avoir par vous des nouvelles de M. Finot. Pensez-vous qu’il daignera quitter son ermitage ce printemps pour venir jeter un coup d’œil sur nos transformations de Guimet ? Je sais que l’inauguration du Musée Louis Finot a été un gros succès… »
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 Lettre du 15 avril 1932
…/… »pour une question d’auto, je n’irai pas moi-même à Toulouse, mais je ferai prendre chez vous, ce jour-là, les livres précieux que vous voulez bien me prêter, c’est-à-dire les 2 Parmentier, avec planches correspondantes, et peut-être aussi l’Ars Asiatica du Musée de Tourane si cela ne vous gêne pas. Je crois qu’avec ces 5 unités je pourrai occuper mon été. »….
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Le 20 juin 1932
…/… »Je vais regagner Lafitte vers le 1er juillet et puisque je me suis embarquée dans un article pour le Bulletin de la Commission Archéologique de l’Indochine, il se pourrait que dès mon arrivée je sois forcée d’avoir recours à vous. Naturellement, si votre lettre comportait seulement le mot « Zut » je ne m’en offusquerais pas le moins du monde. Le guru Finot soigne à Vichy un arthritisme qui devient menaçant mais j’espère bien qu’il viendra nous voir cet été. Le guru Golou se dit florissant. » Et le 5 juillet : « Mes méditations sur le Campa ont abouti à un article dont le manuscrit est à ce moment à Toulon, sous les yeux du guru. Il n’en laissera rien je suppose. » ( Mais bien au contraire Louis Finot laisse Gilberte écrire ses certitudes et aussi ses doutes. En bon maître, lucide et tolérant, Finot a approuvé le texte). Et le 1er septembre, retour à Sallet : « Vous êtes bien silencieux, nous espérions tous vous voir poindre à l’horizon avec Madame Sallet. J’espère qu’aucune cause fâcheuse n’est venue entraver vos projets. Le guru est désolé de vous avoir manqué, et il repart déjà pour aller embourber, dans les boues de Dax, un rhumatisme au bras, qui se montre récalcitrant aux traitements les plus divers. Cela n’empêche pas du reste notre Finot d’être alerte et vif comme jamais (…) J’ai fort peu travaillé et profité de vos livres. Je me suis laissée envahir par toutes sortes de distractions futiles et je crois que je ne travaillerai bien qu’à l’automne. Nous serons absents une partie de septembre et je compte passer quelques jours à Santaram, le bien nommé « ermitage paisible ». Ce qui m’inquiète le plus c’est la santé de notre Georgette, aussi courageuse moralement que déprimée physiquement. Vous devriez lui envoyer quelques conseils pour qu’elle prenne son congé à Dalat, et ne se laisse pas gagner par l’anémie, sans lui dire bien entendu que je vous ai soufflé mot de tout ceci… »
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 Lettre du 23 novembre 1932
…/… »Puis-je aller jusqu’à vous samedi ? Mon mari sera ce jour-là à Toulouse et je l’accompagnerai. Je vous dois une demande de pain et de sel (ou de riz et de curry)… et je compte sur une égale liberté de votre part pour me répondre « non » si mon indiscrète demande doit causer à Mademoiselle Morin le moindre dérangement… » et le 9 décembre : « Je reviens d’un séjour à Paris où j’ai vu tous nos amis orientalistes, ceux de la Société Asiatique, qui m’ont accueillie comme si déjà j’étais l’une des leurs. J’aimerais un jour vous parler d’eux et parler aussi de ceux qui sont loin, en Indochine. Pour Golou les nouvelles sont excellentes,  il se couvre de gloire, et l’existence de la Goloupura ne peut plus être contestée par personne … J’espère que la santé de  Mme Sallet s’améliore enfin, et transmettez- lui l’assurance de mon soutien et mes meilleurs sentiments… »
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Lettre du Janvier 1932
…/… »Je reçois votre précieux manuscrit pour notre ami le père Sanson, et le laisse à ma mère pour le remettre à qui de droit, mais dès maintenant  je vous remercie vivement au nom de « Revivre » pour cet article charmant  autant qu’approprié. Je vous dirai bientôt, moi-même, notre reconnaissance. Que de choses à vous conter ! Je suis tout à fait désolée de ce que vous me dites à propos de Mme Sallet. Elle souffre, et tout votre amour et vos bons soins peinent à améliorer son état. Tenez-moi, je vous en prie très amicalement, au courant de l’évolution de son quotidien…et le 30 avril, J’espère que votre Monique va mieux, et que son asthme n’est plus pour vous une cause de soucis…L’un de mes collègues de Guimet, qui fait un travail sur le Buddha représenté en Indochine m’a posé la question suivante : « existe-t-il au Champa d’autres images du Buddha que celles de Dong Du’o’ng ? » Je ne crois pas devoir répondre sans vous avoir consulté sur ce point, car vous connaissez toutes les sculptures chames par leur nom…Georgette enfin, est de plus en plus lancée dans l’ethnographie où elle semble fort bien réussir (Golou dixit !)… « 
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Lettre de Décembre 1932
…/…«…élection du Guru à l’Institut m’a fait grand plaisir et à lui aussi, je crois, malgré ses airs détachés. Son rival était vous le savez, M.Calmette  de la faculté de Toulouse, qui doit être assez marri…Je vous verrai donc le 7. En réalité je parlerai pour vous seul et pour vos amis de l’Indochine, car je ne crois pas les purs toulousains très réceptifs en ce qui concerne l’Asie !… Puisque nous serons à la Société de Géographie, je vous fais envoyer une demi-douzaine de cartes. Le titre de cette conférence pourrait être « Les activités archéologiques en Indochine » assez vague pour ne point rebuter, qu’en pensez-vous ?… » Oui l’homme le plus à la mode à Paris en ce moment est Malraux, prix Goncourt « à l’unanimité » pour « la Condition Humaine », le 1er décembre. Les critiques le traitent « d’écrivain intègre ». C’est comique ou révoltant ! Je vous livre l’opinion de notre plus éminent témoin, notre cher Guru, dont vous avez peut-être reçu quelques échos : «  L’attribution du prix Goncourt à Malraux peut être diversement appréciée, selon les idées que l’on se fait des rapports de l’art avec la morale. Il y a là matière à de belles discussions. Quant à Ajalbert pour qui la question ne se posera jamais, car il n’est pas plus estimable par le caractère que par le talent, son enthousiasme pour Malraux pourrait, en effet, se rattacher à sa vieille animosité pour l’Ecole. Il fut jadis à partir de 1909, un des membres les plus en vue de la bande de pirates (Farjenel, Blocher, Vinson, Oger, etc.) qui s’était formée pour naufrager l’Ecole Française et s’emparer de cette belle proie. Le gang fut vivement refoulé, sans les honneurs de la guerre. De là, une rancune tenace… » Je vous fais passer — avec la bienveillante approbation de l’auteur — un projet de publication de Golou sur l’origine des tambours métalliques ; notre génial ami propose l’hypothèse que les tambours en bronze sont l’interprétation des tambours en bois et peau, posés sur leur support… »
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Le 2 janvier 1934 « au cher docteur »  la lettre d’une «  infirmière sur le front de la grippe » qui sévit cette année-là : « Excusez ce lapin bien involontaire…la grippe a frappé Lafitte, et j’ai deux domestiques couchés avec 40°5 et menacés de broncho-pneumonie. Alors j’abandonne momentanément la plume en faveur de canules, seringues et ventouses. Si on les en sort, tout ira bien. Je vous récrirai et vous envoie avec mes vrais regrets mes pensées les meilleures. Des nouvelles transmises à Gilberte par Louis Finot (et qu’elle va passer à Sallet) le 8 mars : « Golou est à Angkor où il continue de fouiller pour mettre au jour les vestiges de sa fameuse capitale Goloupura dont le plan se précise de plus en plus. Il est plein d’énavans et d’estrambord comme on dit ici, et même sa santé est excellente pour le moment à ce qu’il assure… « 
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 Lettre du 6 avril 1934
…/… »Cher docteur : Je repars jeudi 12, mon train est à 10h20 le matin mais Hugues doit me déposer à 9h30 à la gare… J’ose donc vous proposer de venir me voir pendant trois quarts d’heure dans le hall de l’hôtel de la Cie. du Midi si vous n’avez rien de mieux à faire… Nous parlerons de vos projections. C’est Mlle Bruhl, attachée au Musée Guimet, qui s’occupe du service photographique. Comme j’ai quotidiennement à faire avec elle, je m’occuperai bien volontiers de l’envoi que vous souhaitez mais nous avons surtout des vues archéologiques… pour les Cams d’aujourd’hui, je crois que nous n’avons à peu près rien… « . Il s’agit bien là de la conférence du Dr Sallet dont Louis Finot écrivait : « Les Cams, pauvres types ! ils ne se doutent guère qu’on parle d’eux en Languedoc et s’ils l’apprenaient, il n’en seraient pas médiocrement fiers !… « 
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Paris, le 31 mai 1934 :  » Notre Golou est arrivé. Son aspect est bon et malgré tout ce qu’on sait de grave sur l’état de son cœur, je trouve qu’il n’a pas pris un jour. Et puis il est couronné de gloire, sa Goloupura ou 1ère Angkor s’avérant maintenant comme une grande ville, beaucoup plus importante qu’on ne l’avait cru tout d’abord, il va faire là-dessus conférences et rapports. Il viendra cet été à Lafitte et compte bien vous y voir… Nous avons, mon mari et moi, une pensée toute particulière pour vous en ces jours de douloureux anniversaire. Quel courage il doit vous falloir pour demeurer homme d’action avec une telle souffrance dans le cœur… « 
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Paris, le 10 juin 1934 : …/…« Mon cher Golou », Palace Hôtel, Paris 6e.  » Pour les photos que vous me ramenez des pièces exhumées de Thap-Mam par Claeys ( c’est sensationnel !  il parle de plus de 50 tonnes de sculptures de qualité ! ) je retiens surtout pour mes modestes recherches, qu’elles s’apparentent à Dong Du’o’ng avec des apports des arts khmer et annamite et que cela confirmerait mes suppositions d’un Dong Du’o’ng plus tardif qu’on ne le pensait. Nous en reparlerons à Lafitte dès que vous et notre cher guru aurez posé pied à terre… « 
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Laffite, le 26 octobre 1934
…/… « cher docteur, j’aurais voulu aller vous voir depuis la rentrée mais je me trouve sans auto, ce qui ne facilite pas les déplacements ; en effet en rentrant de Toulon au début d’octobre nous avons eu à Nîmes un petit accident. La voiture seule a eu besoin de l’hôpital mais elle n’en est pas encore sortie. A Toulon, les deux gurus se portaient à merveille… Pour les photos des pièces exhumées par Claeys dans la région de Chaban, savez-vous qu’elles s’apparentent à la fois à Dong Du’o’ng, à l’art khmer et à l’art annamite, et confirment mes suppositions d’un Dong Du’o’ng plus tardif qu’on ne le pensait… » 
En décembre, à part une carte reçue de Golou « Le bassin de la Joliette », contresignée de Finot le 5 « Amitiés et souvenirs « , et le 29 un petit mot amical au cher Docteur Sallet « N’oubliez pas de présenter mes bons vœux à Mlle Morin  » Nous n’avons rien d’autre dans nos archives et une fin d’année sans trouble particulier ; des fêtes familiales et amicales « normales » juste avant la grande agitation de 1935.