Cadière, Léopold (1869-1955)

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Extraits de la correspondance adressée par Léopold Cadière à Albert Sallet

Cadière Photo Light

Photographie (AAVH J. Cousso) de lettres adressées à Sallet par L. Cadière

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Pour replacer ces extraits de correspondance dans leur contexte, il est utile de se reporter à la biographie de Léopold Cadière dans ce site (Menu : L’Association – Sous menu : Acteurs Principaux – Léopold Cadière)

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18 décembre 1925
…/…Je suis en train de faire, pour la Revue d’Histoire des Colonies, un compte-rendu décennal des travaux de la société. C’est effrayant ce qu’on a fait de choses. Je ne l’aurais jamais cru ! C’est en mettant tout sur fichier qu’on a une idée de l’ensemble de l’œuvre. Nous devons en être fiers, tous, et vous êtes bien entendu en bonne  place…/…
Signé : Cadière

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19 février 1928.
Mon cher Docteur et ami.
Je suis bien en retard avec Tourane, avec vous et surtout avec Madame Sallet. C’est que, pendant une semaine, mon cœur a fait des siennes : faiblesse, menace de syncope à quatre ou cinq reprises et, par suite, fatigue générale. Depuis un jour ou deux, cela va mieux. Excusez-moi donc auprès de Madame Sallet, à qui je dois deux lettres ! Mais vous écrire, c’est lui écrire.
Merci des renseignements que vous me donnez sur Bana (Station d’altitude du centre Annam à quelque 40 km de Tourane, co-fondée par Sallet et Gaide. ndlr). J’espère, si je suis encore en vie, manger les carottes qui poussent là-haut. Je pense aller à Hué dans quelques jours, soit la semaine des Cendres, soit la semaine après. Il pourrait se faire que je file jusqu’à Tourane. J’ai besoin de changer d’air un peu. Mais ne comptez pas trop sur cette promesse, qui n’est qu’une simple velléité !
J’ai commencé un petit travail bien intéressant sur les postes militaires du Quang Tri et de Quang Binh en 1885-90. Ce sera pour le numéro 2 du Bulletin. Y aura-t-il quelque chose de vous ? J’en serais heureux.
Monsieur Gaide devait venir me faire une visite dans les premiers jours de février. Vous vous souvenez que je vous l’avais annoncé. Nous sommes au 15, et toujours rien, sur la route…quand viendra-t-il ? Viendra-t-il même ? Oh, ce bon Docteur !
J’offre mes hommages à madame Sallet, je bénis les trois petites filles bien sages, et vous dis toute mon amitié
 Cadière
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Hué, 26 février 1931
Cher Docteur, cher ami,
Je viens de voir Madame Sallet ; elle m’a dit que Air-Avion partait après demain, et comme je suis en retard, j’en profite. Merci des bonnes nouvelles que vous me donnez à votre sujet. Mais, je le disais à Madame Sallet : vous me dites quelque chose dans votre dernière lettre qui m’a fait de la peine. Vous prévoyez votre installation définitive, l’arrangement de votre vie, à Toulouse. J’en suis peiné pour moi. J’aurais tant voulu que vous retourniez en Indochine ! Enfin, à la volonté de Dieu.
Vous travaillerez partout où vous irez. N’oubliez pas de travailler un peu pour nous, si vous en trouvez les facilités soit à Paris, soit à Toulouse. Pensez à rechercher les correspondances des Français venus ici. Je veux dire à Saïgon, au Tonkin, en Annam… civils ou militaires, depuis les premières années de la conquête. Il doit y avoir des trésors sous ce rapport, dans tous les coins de la France. Tâchez de mettre la main dessus avant qu’ils ne soient définitivement perdus.
La Légion d’Honneur est venue. Il y a quelques années, cela m’aurait fait très grand plaisir, surtout pour ma mère. Maintenant moins, mais plaisir quand même. Ce qui m’a fait surtout plaisir ce sont les témoignages de sympathie et d’estime que j’ai reçus du Nord comme du Sud de l’Indochine. Dans les 200… ! Lettres, cartes, télégrammes etc. la plupart en dehors de toute banalité.
J’ai vu que ma promotion à causé de la joie vraiment, a beaucoup. Peut-être du dépit à quelques-uns… les journaux ont publié des articles élogieux à ce sujet. Cela m’a été d’une grande consolation.
Demain réunion du Vieux Hué, on « m’élogiera »  …et vous ne serez pas là ! Ne manquez pas d’aller à Aix voir ma sœur. Ne tardez pas trop. Il y a aussi à Aix beaucoup de coloniaux. Monsieur Farand (?) Monsieur Delental (?)… et une riche bibliothèque….
Mes hommages respectueux à Mademoiselle Laure. Que Dieu bénisse les enfants, tous les enfants, notamment Monique et leur bonne maman et leur papa.
Comme je voudrais aller vous surprendre un jour rue traversière ;  1000,10 1000 amitiés.
Cadière

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Le 18 décembre 1931
Mon cher Docteur, mon cher ami
J’ai trouvé votre amicale lettre hier en rentrant de Nha Trang. Il faut que je vous réponde tout de suite, sinon, si j’attends seulement un jour, c’est fini… /…Il y a plus d’un mois …/…que j’avais promis à Madame Sallet de vous écrire. Et vous n’avez rien reçu ! En tout cas, lors du passage du ministre, j’ai fait établir la feuille qui vous habilite comme notre représentant en France. Vous connaissez les signatures : Normet, Cadière, Cosserat, Berge ( ?).
La société va toujours « à la va comme je te pousse »…  Malheureusement, le cercle des actifs se rétrécit de plus en plus. Monsieur Sogny de retour de France ne veut plus rien savoir…. Tout repose sur monsieur Cosserat et sur moi : c’est lourd. J’ai 63 ans dans deux mois ! Nous nous ingénions comme nous pouvons. Envoyez-nous quelques articles pour ne pas perdre le contact. J’ai beaucoup de matériaux, mais il me faut tout remettre à plat, tout chapeauter, bref …etc. et cela me coûte beaucoup. Aussi, de temps en temps…des retards. Cette année, le numéro 1 paraîtra presque fin 1931. La cause : la crise. L’IDEO (Imprimerie d’Extrême-Orient  à Hanoi – ndlr) reste les bras ballants et demande du travail, mais ils ne baissent pas leurs prix.
Monsieur (Paul) Reynaud est passé. Grand tralala ! Réunions solennelles ! Discours. Allocutions ! Reporters, photos, magnésium etc. Au point de vue politique on lui a tourné la tête dans une direction, et on a tâché qui il ne la détourne pas de tout son voyage, afin qu’il ne vît que ce qu’on voulait lui faire voir et qu’il entendît fort peu, le moins possible, ce qu’on ne voulait pas qu’il entende. On y a réussi !
Nous sommes en panne pour le Président (de l’AAVH – Ndlr). Monsieur Délétie a refusé. Peut-être a-t-il bien fait ! Nous prendrons monsieur (?) ou Monsieur Colombon. Au point de vue financier, ça va très bien, et même il faut être discret sur ce chapitre, car dans la crise, on pourrait bien me rogner, et nous mettre dans l’embarras pour plus tard.
J’ai vu madame Sallet il y a quelque temps à Tourane. Monsieur Gaide était à Saïgon quand je suis allé à Hanoi dernièrement. Je n’ai pas rencontré non plus Monsieur et Madame Manet ( ?). J’ai été là pour le Congrès Eucharistique. Je suis allé à Nha Trang grâce à l’obligeance de Monsieur Breda, pour étudier les lieux, les vieux tombeaux chrétiens et païens.
Sachez utiliser votre titre de représentant du vieux Hué pour nous procurer des correspondances d’officiers, de fonctionnaires, qui ont vécu en Indochine depuis la Conquête, en 1860, 1880-1885, etc. Mettez-vous sur la piste. Reynard, Brière, ( ?) les amiraux, voyez si vous ne pourriez pas dénicher les héritiers Boyeur ( ?), et leur acheter des peintures annamites, type scène historique,  qu’ils avaient fait faire par le père de L’Ong Thu ( ?). Il en avait plusieurs albums. (…/…)
Bonne année, bonnes amitiés, écrivez-nous souvent !
Cadière
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Bana, le 31 août 1933
Cher Docteur,
Rions un peu ! Vous savez, la petite grenouille que vous vous plaisiez à me montrer, plaquée sur un rocher en contre bas de l’hôtel Morin, elle est toujours là, et la même, je l’ai reconnue. Elle m’a peut-être reconnu, elle aussi. Mais c’est la vie, elle a blanchi et elle ne fait plus qu’un tout petit saut quand on la dérange. Pensez, sept ans ! C’est sans doute une vie de grenouilles, elle doit approcher de sa fin… Et nous aussi cher Docteur, et nous aussi ! Bonne grenouille, je l’ai revue avec plaisir et c’est avec plaisir, avec grand peine aussi que j’ai refait cette promenade que nous avions faite si souvent ensemble.
Je suis monté à Bana pour plusieurs raisons : pour voir un peu l’état de la maison… pas fameux ! Pour me refaire quelques globules rouges, aussi, peut-être surtout, pour chercher des bégonias. Mais j’en ai trouvé !!! Mais il faut descendre un peu, de 2 ou 300 m, des bégonias monstrueux jusqu’à 1,60 m de hauteur, …jolies grappes rose. Mais je n’ai pas trouvé le « bégonia Rex », ou espèce affine. Il est à Cha Pa… (station d’altitude du Tonkin – ndlr) peut-être, mais il n’est pas ici, ou je n’ai pas bien cherché. Actuellement ma marotte avec les palmiers ce sont les bégonias. Hony soit qui mal y pense. Pas vous docteur.
Il y a longtemps que je n’ai pas eu de vos nouvelles. Je vous ai écrit il y a un mois ou deux, sitôt reçue la triste nouvelle. J’espère que le bon Dieu vous a un peu plus cajolé. Bon courage, cher Docteur, cher ami, bon courage.
Cadière

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Cadière à Sallet
Feuille non datée (Vers 1943 ?)
Il y a une chose que vous pouvez, que vous devez espérer, sur laquelle il ne faut faire aucune suspicions, exprimé aucun soupçon, c’est l’estime et l’affection que j’ai pour vous.
Le pauvre vieux Hué s’endort de plus en plus ; le Bulletin paraît toujours et paraîtra encore, je pense, tant que je vivrai. Mais nos réunions de jadis, où sont-elles ? Mes forces vives s’en vont. Heureusement que j’ai de la matière à en revendre. Mais quand même, si vous avez quelque chose, envoyez le moi, pour varier un peu le nom des auteurs.
Quand je vais à Hué, (si rarement !), je vois le dessinateur en train de s’occuper des dessins des Urnes Dynastiques. Je crois même qu’il a fini. Mais, le malheureux, il est bien bas, parce que sur sa fin…, nous le gardons pas pitié, poitrinaire au dernier degré…/…
Je ne vous dis rien des événements de Hué on en parle beaucoup. Que sortira-t-il de la ? En attendant, les gens cherchent leur assise.
Cadière
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Cua Tung, Annam – 15 décembre 1937
Cher Docteur et ami,
Oui ça a été une rude secousse pour moi, cette mort du vieil ami Cosserat. J’étais un peu comme les gens qui dans les cas semblables redisent : «  mais ce n’est pas possible… ! »
À la peine que me causait cette disparition se joignait le souci pour les Amis du Vieux Hué. Heureusement que l’ami Sogny a pris bénévolement la succession, au moins temporairement. Ça marchera encore quelques années, si Dieu le veut.
Nous allons consacrer la prochaine séance à la mémoire de Henry Cosserat. Dans quelques temps on en consacrera peut-être une à mon souvenir…! Ça s’approche à grands pas
Il a fait la mort d’un sage, acceptant tout, préparant tout. J’avais prié Monsieur Sogny de voir si on pourrait régulariser la situation matrimoniale au point de vue religieux ; il a tout très bien accepté et s’est mis en règle jusqu’au bout. Il a eu des obsèques qui, on peut le dire, ont été un triomphe. Il méritait cette mort par la vie, non seulement d’honnête homme, mais de brave homme par le bien qu’il a fait. Que Dieu lui soit miséricordieux.
Envoyez-moi tout ce que vous voudrez ; j’ai des matériaux en réserve, pour au moins deux ans de bulletins ! Mais je serai toujours heureux de publier et les Amis du Vieux Hué seront  toujours heureux de lire les travaux du Docteur Sallet.
Avez-vous fait quelque chose sur les dessins des Urnes Dynastiques ? Dites à Monsieur Morin que sa lettre est venu me trouver à Chapa où j’ai été invité et qu’il m’a été impossible, vu le retard, de lui répondre à temps avant un embarquement. 1000 amitiés et 1000 respects.
Cadière
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Mission de Hué
10 novembre 1944
Mon cher vieil ami,
Vous ne sauriez croire quelle joie, quelle grande joie à été pour moi l’arrivée de votre petit mot. Bien des fois, nous aussi, ici, nous pensons aux amis de France. Les dernières nouvelles à votre sujet disaient que, lors de l’invasion allemande, ???… avait été détruit complètement, et que vous vous étiez réfugié dans le centre de la France ; mais il a couru tant de bobards, pendant ces tristes dernières années !
Je suis heureux que vous ayez trouvé un havre tranquillisé ; nous avons été, je ne cesse de le répéter, relativement moins, beaucoup moins maltraités qu’ailleurs. Il y a quatre ans : arrivée des Japonais par la frontière chinoise et par Haiphong. Me voilà d’abord plus ou moins bien arrêté à la frontière, et il y a eu des combats et des morts à Lang Son. Puis on est arrêtés (et on) fait un pacte fictif de collaboration : ils nous aidaient à défendre l’Indochine contre nos ennemis communs. Lesquels ???
En fait, ils ont occupé en maître toute l’Indochine, mais ils nous traitaient extérieurement comme des associés. Alors que les Anglais, les Américains, les Australiens, les Hollandais, vaincus, étaient tous parqués dans des camps de concentration et d’emprisonnement, et que beaucoup, des milliers, déchargeaient les cargos et coltinaient les munitions et les marchandises sur les quais de Saigon, de Singapour, de Shanghai et de tout le Japon.
Quelle honte quelle déchéance pour la race blanche ! Ça a duré plus de trois ans. L’amiral Decoux nous a évité cet affront. Une politique différente, c’est à dire si les Japonais avaient été libres d’agir en Indochine comme ils ont pu agir ailleurs, ç’en était fait de l’influence française. Il n’en restait plus rien.
En mars dernier, après l’effondrement de l’Allemagne, les Japonais, sans doute par peur, ont voulu avoir le commandement absolu en Indochine. Ils ont attaqué nos troupes qui se sont défendus fort bien en quelques endroits, plus mollement ailleurs ; en réalité nous n’avions pas ce qu’il fallait pour résister d’une façon efficace, ni en troupes, ni en munitions, ni peut-être en volonté guerrière. Bref on a été battus. Et les Annamites …/… se sont déclarés indépendants. À ce premier parti, violemment antifrançais, a succédé un parti antijaponais et un parti communiste. Ce dernier vient de céder la place à la partie modéré à tendances « profrancaises ».
Ce que je vous dis là, c’est un résumé très large, très grossier de la situation, qui est passablement floue et très changeante, soit à cause de raisons Internes, soit à cause de ce qui se passe en Chine. Le roi a été d’une veulerie incroyable. Beaucoup de ces créatures ont montré une ingratitude inexcusable. La grande masse n’a pas changé. Il n’y a qu’une clique d’agitateurs suivis surtout de la jeunesse des écoles, de tous les ratés comme nous prenons plaisir est dont nous nous faisons l’honneur d’augmenter le nombre chaque année. Bref tous les Européens ont été confinés dans 7 centres. À Hanoi et à Saïgon, il y a eu de la casse. À Hué, nous sommes restés tranquilles. Nous sommes encore ici, tantôt dans les 1700, maintenant dans les 1200. Les Anglais sont venus désarmer les Japonais au-dessus du 16eme parallèle. Les Chinois aux nord de ce parallèle. Nous avons ici des Chinois pour nous protéger. La Cochinchine, jusqu’à Phan Thiet et le Cambodge sont de nouveau sous la domination française et nous espérons qu’aucune complication internationale ne nous empêchera d’être délivrés. Mais évidemment, notre statut sera modifié et la douceur de vivre que nous avons connue ne reviendra plus. Nous y avons laissé des plumes. Nous deux évêques du Laos, Monseigneur Tiburine (?) et Monseigneur Gorcier (?), avec le résident Colin (?) et d’autres, ont été sauvagement massacrés. Haelewyn (Résident Supérieur à Hué – ndlr) les deux Delsalle : massacrés. Cinq ou six missionnaires massacrés au Tonkin, en Annam, à Saïgon. Groslier, de Phnom Pen, mort dans les supplices, son cadavre brûlé ; beaucoup torturés par la sûreté japonaise, qui fut terrible. Beaucoup ont trouvé la mort à Hanoi et à Saïgon pendant les troubles, et d’autres ont disparu sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus.
../… En général les Français d’ici ont tout perdu…/… Qu’en est-il maintenant (de Hué), a-t-elle été pillé, musée, bibliothèque… je n’en sais rien. Sogny a failli mourir voici dix mois. Rétabli. Guibier, gaillard, mais se maintient. Claeys souffre des poumons. Tous sont ici. Mois aussi je me maintiens malgré mes 77 ans. Bourne à fait réimprimer mes œuvres, et j’ai eu le Prix Littéraire d’Indochine. Mais les derniers événements ont tout arrêté. Communiquez ma lettre au vieil ami Gaide et dites lui que j’attends une lettre de lui. Donner vives et fidèles amitiés au docteur Sallet.
Le père Cadière à la mission de Hué.

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