Amicale des Savants et Artistes de Lafitte

e
Extraits de correspondance entre Albert Sallet, premier conservateur du Musée Labit de Toulouse, Gilberte de Coral-Remusat, archéologue, historienne de l’art, Victor Goloubew, membre de l’EFEO et Louis Finot, premier directeur de l’EFEO dans le cadre d’une amicale « incongrue » (ASAL) dont Louis Finot est le « Guru ». La majorité de ces documents ont été collectés dans les archives de l’AAVH-Jean-Cousso
 e

Préambule et mise en perspective

Cul 36

™e
            Cet article est la suite logique de celui paru dans la « Lettre de la NAAVH » n°4 de Février 2000 « ALBERT SALLET, SA VIE, SON ŒUVRE (1877-1948)  II – 1930, un choix de vie, le retour en France » où nous avions eu l’opportunité d’exploiter une partie des archives de la NAAVH, et principalement des correspondances reçues par Sallet de tous ses amis, collègues et complices, regroupés, pour la plupart, autour des bannières – et plumes – du père Cadière, le rédacteur du « Bulletin des Amis du Vieux Hué », ou de Louis Finot, le directeur de l’Ecole Française d’Extrême-Orient, dont le siège était à Hanoï. Pour citer les échanges les plus nombreux dans ces archives, dans un ordre chronologique, celui des premières lettres conservées, nous avons dépouillé: celles de Cadière (depuis 1924), Finot (1925), Parmentier (1925), Goloubew (1927), Claeys (1927), Caïus (1928), Coedès (1930), Proux (1936)…Après avoir assisté aux mille tourments qui ont amené Sallet à quitter définitivement l’Indochine pour revenir en France et s’installer à Toulouse avec ses enfants, neveux et nièces (son épouse le retrouvera plus tard), et tous ses documents de travail, dont un certain nombre n’a pas été dépouillé, nous avons pu apporter des éclaircissements et explications à cette décision radicale. Son choix fut celui de la rupture, mais pas celui de l’oubli. La conclusion de notre étude sera celle d’un apaisement et d’une plénitude pendant les quinze années de vie à Toulouse, avec une sorte de consécration en 1945.
Ici, dans l’article n° III (1931-1935) Sallet a l’heureuse surprise de se retrouver avec une rude tâche : remettre en état, et en ordre, un vieux musée « oriental et asiatique (du Japon surtout) très dégradé », rude tâche et d’autant plus difficile à accomplir que la Municipalité, qui avait accepté son travail bénévole, ne lui avait octroyé que de chiches subsides. Le vieux soldat ( pour ne pas dire « le valeureux médecin-commandant ») en avait sûrement vu d’autres ! Il réussit, avec un certain panache, son pari : en 1935 (pour des raisons, étayées en coulisses de considérations « politiques » on le verra…), la municipalité est fière de l’ouverture au public du musée Georges-Labit, et le docteur Albert Sallet en est nommé conservateur. Nous mettons l’accent, sur le réseau amical qui a soutenu, encouragé  et aidé Sallet. Au premier plan de ces amis, nous soulignons le rôle éminent de celle qui se présentait en 1931 comme une débutante en recherches archéologiques et histoire de l’art, une « toulousaine » basée à Lafitte-Vigordane au château de la «  dynastie des Rémusat »,Gilberte de Coral-Rémusat, dite « Gil », élève de Stern, Goloubew et Sallet. C’est la confiance, l’admiration réciproque, puis l’amitié entre le « bon docteur » et « Gil » que nous décrivons, au cœur d’une sympathique Amicale néoformée : « l’ASAL ».

e

 Qui est Gilberte de Rémusat ?

e

Coral Light roi lépreux

Fille unique de Pierre, comte de Rémusat (1864-1946) et de Germaine Stieldorff (1881-1966), Gilberte représente la cinquième et dernière génération des « Rémusat toulousains », propriétaires du château de Lafitte-Vigordane dans le Comminges, circonscription de Muret en Haute-Garonne, depuis 1809. Née à Paris en 1903, elle est de formation et de culture littéraires et s’identifie comme «  dévoreuse de livres », très attachée à la riche bibliothèque héritée de ses ancêtres, parmi lesquels elle revendique Claire Gravier de Vergennes (1780-1821) dame du Palais de l’Impératrice Joséphine, que Sainte-Beuve louait : « écrivain à la nette et vive parole, Claire de Rémusat tiendrait bien sa place  dans cette rare et fine lignée des Sévigné ou des Motteville » ; Virginie de La Fayette (1782-1849) la mère de Pauline de Lasteyrie (1807-1882) épouse de Charles de Rémusat (« Gilberte » est un hommage lointain à Gilbert de Lafayette) et elle avouait une fascination pour « ce tout jeune homme courageux-inconscient, qui n’a jamais appris à changer d’étoile ni d’utopie » Elle était incollable sur la culture et l’histoire américaines, elle avait étudié les précieux ouvrages et documents de « l’héritage La Fayette », conservés depuis plus d’un siècle dans la Bibliothèque de Lafitte. Puis Jean-Pierre Abel-Rémusat (1788-1832) un arrière-grand-oncle, sinologue éminent, à qui l’orientalisme doit la fondation de la Société Asiatique en 1822. Gilberte possédait, lisait et relisait ses ouvrages. Enfin, le personnage phare de cette dynastie, Charles de Rémusat (1797-1875) a toujours exercé une puissante attraction sur son arrière-petite-fille qui, en confidence, avouait « je me surprends parfois en de vivantes conversations du regard avec lui, dont l’image s’anime pour moi, et pour tous les livres qu’il a aimés et placés lui-même sur les rayons de la bibliothèque…Malgré sa grave maladie, elle réussit à dépouiller tout le manuscrit, et à rédiger une préface pour l’édition définitive des Mémoires de ma vie de Charles de Rémusat, un ouvrage considérable de 2700 pages en 5 volumes, qui ne furent publiés, avec la préface de Gilberte, que de 1958  (83 ans après son décès !) à 1967 (on approchait du centenaire !).
   Elle épouse à Lafitte en 1923 Hugues, comte de Coral (1897-1963) dont la famille réside dans l’Ariège voisine. Le jeune couple s’installe au château des Rémusat à Lafitte, et Hugues se lance dans la politique municipale ; il sera un maire très apprécié, de 1929 à 1959, avec la seule interruption de la guerre. Gilberte a un destin singulier puisqu’elle choisit de devenir orientaliste, oeuvrant comme archéologue, chercheur, historienne de l’art, de grande renommée, et brillante conférencière, spécialisée dans les arts de l’Asie du Sud-Est, et principalement en Inde, Indonésie, Cambodge, Tonkin et Annam. Malheureusement elle est atteinte très jeune d’une maladie incurable, et elle décède à l’hôpital de Lausanne en 1943, deux mois avant son 40e anniversaire.

Cul 43

e

C’est fin 1931 que se situe la naissance d’une amitié qui accompagnera désormais Gilberte jusqu’au bout de sa carrière et de sa courte vie : la première lettre de Gilberte à Albert Sallet date du 16 Septembre, et marque son besoin d’ouvrages… et de conseils : « Cher Monsieur. Quelle imprudence n’avez-vous pas commise en me parlant  de votre bibliothèque Came et surtout en m’assurant que je pourrais, sans trop d’indiscrétion, la mettre à contribution !.. J’avoue que j’aurais quelques scrupules à vous écrire, si mes deux gurus (1) ne m’en avaient donné l’ordre formel. »
« M. Finot m’encourage vivement à tenter mes recherches sur Dông Du’o’ng et vous détenez les oeuvres complètes de Parmentier… vous devinez où je veux en venir !  Mais je suppose que vous êtes à la campagne. Pourriez-vous être assez bodhisattva (2) pour me dire à partir de quelle date vous pensez vous réinstaller à Toulouse et quand je pourrai vous y faire une visite ?
Golou s’embarque aujourd’hui, et j’ai le cœur gros de le voir repartir à peine remis des crises de l’hiver dernier. J’ai été lui dire au revoir à Toulon et nous avons parlé de vous. Je viens actuellement de Poitiers ; Georgette Naudin (3) me laisse espérer sa visite en Novembre avant son départ pour regagner son poste à Saïgon.
J’espère vraiment n’être pas trop indiscrète en me rappelant ainsi à vous, cher docteur ; vous m’y avez encouragée en me témoignant trop de sympathie… vous vous en repentirez. Croyez je vous prie à mes sentiments les meilleurs et d’avance reconnaissants.  C tesse H. de Coral. » (4)
Dans le même temps elle écrit à son cousin et confident Michel Decazes  en Poitou Le 7 novembre : « Mon cher Mi, je ne sais pas du tout quand je pourrai aller à Paris… j’ai du reste, grâce à mon nouvel ami, le docteur Sallet, trouvé à Toulouse de quoi beaucoup travailler… Je ne me suis jamais trouvée si bien ici que cet automne, et si mon « vieux *» prêteur de livres ( il n’avait que 54 ans, mais pouvait bien l’avoir impressionnée ! à 28 ans !) continue à demeurer à Toulouse, je finirai par prendre goût aux longues soirées d’hiver de ma bibliothèque. »
Nous aurons, dans ces lettres, plusieurs occasions d’approfondir la nature de leurs échanges sur l’archéologie et l’histoire de l’art d’abord, puis, au fil des ans, sur tous les évènements du quotidien, qui vont tisser la toile d’une solide amitié, pudique dans son expression, et renforcée dans les dernières années par les confidences entre la jeune Gilberte et le « bon docteur » Albert Sallet.
 Gilberte de Coral-Rémusat, orientaliste « toulousaine ».
Elle a sa base arrière, sa demeure, ses souvenirs, archives, documents et surtout sa précieuse bibliothèque à Lafitte et elle réussit à faire de la région toulousaine et de son village en particulier un point de regroupement périodique pour ses amis et collègues. Il suffit de feuilleter le « livre d’or » du château de Lafitte pour réaliser combien cette demeure était accueillante, pour des séjours fréquents, et souvent prolongés pour les intimes et pour les éclopés.
Dès 1930, c’est un Goloubew lyrique qui écrit avec emphase des poèmes d’inspiration « chinoise » qu’il signe « à mes jeunes amis Gil et Hugues, avec une tranche de mon cœur. » Le 12 août 1931 « le premier congrès de préhistoire, folklore, ethnologie, linguistique, histoire de l’art, archéologie, pharmacologie … » porte les signatures du comte Bégouen (directeur du Muséum de Toulouse), d’Albert Sallet (médecin-commandant venant d’Indochine, et qui va diriger le musée asiatique Georges-Labit ), de Louis Finot (ancien directeur de l’EFEO, retraité à Toulon dans une propriété baptisée Santaram « l’ermitage paisible » en sanscrit). Il écrit un long poème hindouiste où Gilberte est « Sarasvatî déesse de la science et de l’éloquence »…tandis que Golou la dessine sur une pleine page en « divine Wen-tcheng arrachant la perle du savoir au makara vaincu… » En août 1933, Finot signe en tant que « chapelain du temple du Nandi ».
Le deuxième congrès farfelu, illustré par Golou, retrouve les mêmes signataires le 20 août 1934, identifiés dans « l’ASAL, l’amicale des savants et artistes de Lafitte »  Le troisième, quasi identique, aura lieu en 1936. La signature de George Coedès, le directeur de l’EFEO n’est pas exactement datée : 1935 ou 1936 ? En octobre 1938, Jean Przyluski du Collège de France prend son inspiration « chez le poète indien qui nous compare à des oiseaux réunis sur un arbre creux... » ce qui permet à Golou de relancer  à Noël :«  si la vie est un arbre creux, Lafitte est une perle rayonnante suspendue à l’une de ses branches par une bonne fée.. » et de l’illustrer d’un superbe croquis : une danseuse khmère à l’opulente poitrine, qui serait Gilberte ??  En Juillet 1940, arrivent les temps difficiles, et Paul Pelliot, professeur de chinois, à l’EFEO et au Collège de France, et son épouse Marianne, remercient Gilberte, seule hôtesse des lieux, car Hugues est prisonnier « au bord du Rhin » : « Souhaitons longue vie à la génération plus jeune…elle verra le renouveau que nous autres ne pouvons qu’espérer et préparer…Des remerciements ignés de leurs noms par les « 18 réfugiés de 1940-41) » parents et amis.
 Nous avons, en feuilletant ce « livre d’or » une certaine appréciation du rôle joué par cette sympathique Amicale « non enregistrée Loi 1901 » dont Gilberte est la « fée et la disciple sur la Voie du Salut, de l’Eveil ? », Finot le « guru, chef de réseau. », Goloubew le « prince ès Ris, jeux et déguisements » et Sallet, « le bon docteur-conservateur », collègues et amis se retrouvant aussi souvent que possible pour se détendre à Lafitte, tandis que le réseau d’informations réciproques, parfois confidentielles et même personnelles, va s’intensifier entre les « métropolitains » et les « coloniaux » (suivant les termes de l’époque). L’ASAL durera… aussi longtemps qu’eux, c’est-à-dire peu d’années encore.
 1932 est une année essentielle, car elle conforte Gilberte dans ses choix, par l’estime que lui manifestent ses plus proches tuteurs en orientalisme.
Le 2 avril  elle écrit de Lafitte à Sallet  « Stern raconte partout, jusque dans ses cours, que je suis en train de bouleverser la chronologie Came, et cette réputation n’est pas sans m’encombrer beaucoup, en attendant je vous donne bien du mal avec mes questions. Je compte aller à Toulouse jeudi prochain, j’ai une foule de choses à vous demander et de perplexités à vous soumettre à propos d’art Cam. »      
Gilberte peut invoquer quelque « encombrement » mais il y a là une pointe de coquetterie de sa part, car elle publie la même année un travail approfondi sur la chronologie Came : c’est son opus nº 2 (La bibliographie de Gilberte est de 31 publications  (opus). La deuxième, de 1932 est « Art Cam, le problème de la chronologie ») dans le très sérieux Bulletin de la Commission Archéologique de l’Indochine, et cet article avait reçu l’imprimatur de Louis Finot.
Le 22 avril, Louis Finot, de son « Santaram » de Toulon continue à oeuvrer intensément.. Il écrit à Albert Sallet à Toulouse : « En ce qui concerne la capitale du Champa, puisqu’il est à peu près sûr qu’elle était à Trà-kiêu, j’en suis arrivé à la persuasion que les stèles de Dông Du’o’ng y ont été apportées de Trà-kiêu. S’il en était ainsi les ruines ne seraient datées que par l’écriture de l’inscription du piédroit de la tour sud-ouest. ( BEFEO, IV, 112 ) à laquelle j’ai attribué la date ( sur laquelle Coedès s’accorde avec moi ) de 1050 au plus tard. Voilà où nous en sommes pour l’instant : peut-être la pénétration de Mme de Coral nous apportera-t-elle du nouveau ?…»  
Témoignage émouvant que ces discussions de vieux sages qui précisent les limites de leurs connaissances et attendent d’une toute jeunette de même pas trente ans, et dont l’arrivée en orientalisme date d’hier (début 1930 ), qu’elle les aide à poursuivre leur chemin…
 Le 29 août  enfin, Victor Goloubew, qui était venu se reposer à Lafitte, ce qu’il fera par la suite aussi régulièrement que le lui permettront ses activités en France, lui dédicace ainsi sa brochure Introduction à la connaissance d’Angkor qui date de 1922 : « A Gil la Triomphante, j’offre cette modeste introduction à des choses qu’elle connaît mieux que moi… » (document ci-dessus).
On ne saurait rêver meilleure intronisation dans le monde des orientalistes…
 De son courrier toujours abondant pour Sallet, nous relevons, dans un désordre apparent, le 2 janvier : « Quelques jours bien angoissants comme infirmière inexpérimentée d’un petit chauffeur qui a fait une pneumonie double compliquée d’œdème du poumon. Je n’ai donc pas bougé de Lafitte et me trouve bien en retard pour mon séjour à Paris… » Et le 10 janvier : « J’espère que 1932 nous sera plus favorable (en rencontres à Toulouse ou Lafitte ou Paris) et je vous ferai signe si je reviens à Pâques ou à la Trinité… Je joins quelques-unes des conférences faites par le Père Sanson à Notre-Dame. C’est une manière hypocrite de vous rappeler la promesse charitable que vous avez bien voulu faire au « Monde des malades » et de tous ceux qui sont  abonnés à sa revue Revivre… et puis, je crois que si vous ne la connaissez pas vous serez ému par la parole de ce grand prédicateur de la souffrance… Ne m’oubliez pas auprès de tous les vôtres, croyez à mes sentiments infiniment sympathiques. G. de Coral.« 
26 février, un courrier du Musée Guimet : « Bonnes nouvelles de Golou qui a été très occupé par le Congrès de Préhistoire à Hanoi. Par exemple, je suis peu rassurée à la pensée de son prochain voyage à Angkor dans des terres fraîchement remuées. Les nouvelles de Georgette Naudin, mauvaises, elle est très pitoyable depuis son arrivée à Saigon. On lui a soufflé sa place au Musée, la voilà redevenue simple professeur de dessin, et elle se réacclimate mal.  Je n’ai hélas aucun temps à consacrer aux génies de Dong Du’o’ng, ce sera pour cet été grâce au génie de la rue Monplaisir. (La demeure du Dr Sallet à Toulouse, tout près du Musée Georges Labit, était rue Traversière-Monplaisir qui sera débaptisée et nommée rue Bégué David à partir de 1936). Depuis mon arrivée ici, je n’ai pas eu une minute à moi à cause de l’arrangement du musée qui me prenait du matin au soir. Les deux dernières semaines ont été pleines d’affolement, mais nous voilà récompensés ; l’inauguration a été un gros succès, les conservateurs confrères en pâlissaient de jalousie. Il est vrai que la présentation est des plus réussies : les socles ont été teintés avec un soin jaloux et s’harmonisent parfaitement avec les pièces, les éclairages sont savamment étudiés… enfin, il faut absolument que vous veniez voir cela… » et, toujours à Sallet le 2 avril : « Je vous donne bien du mal avec mon guerrier sortant d’un makara !… J’ai été contente d’avoir par vous des nouvelles de M. Finot. Pensez-vous qu’il daignera quitter son ermitage ce printemps pour venir jeter un coup d’œil sur nos transformations de Guimet ? Je sais que l’inauguration du Musée Louis Finot a été un gros succès… »
Le 15 avril : « pour une question d’auto, je n’irai pas moi-même à Toulouse, mais je ferai prendre chez vous, ce jour-là, les livres précieux que vous voulez bien me prêter, c’est-à-dire les 2 Parmentier, avec planches correspondantes, et peut-être aussi l’Ars Asiatica du Musée de Tourane si cela ne vous gêne pas. Je crois qu’avec ces 5 unités je pourrai occuper mon été. »
Le 3 mai, c’est un courrier du professeur-conservateur Philippe Stern à Sallet : « Monsieur, Mme de Coral me dit que vous possédez le moulage Tcham qui s’est trouvé égaré à l’Exposition Coloniale et qu’il vous serait peut-être facile d’en faire exécuter un moulage. Tout ce qui présente une valeur esthétique et que nous n’avons pas, en fait de moulages, nous intéresse pour le Musée du Trocadéro ; mais je ne voudrais pas que le service que vous pourriez nous rendre soit à votre charge et notre budget est assez réduit, vous le savez. Pourriez-vous donc me dire, si cela ne vous dérange pas, quelles sont les pièces que vous pourriez faire surmouler et à combien à peu près reviendrait ce travail d’après vous ? Si nous le pouvons, je le ferai exécuter bien volontiers… sentiments très distingués. »
Le 20 juin à Albert Sallet : « Je vais regagner Lafitte vers le 1er juillet et puisque je me suis embarquée dans un article pour le Bulletin de la Commission Archéologique de l’Indochine, il se pourrait que dès mon arrivée je sois forcée d’avoir recours à vous. Naturellement, si votre lettre comportait seulement le mot « Zut » je ne m’en offusquerais pas le moins du monde. Le guru Finot soigne à Vichy un arthritisme qui devient menaçant mais j’espère bien qu’il viendra nous voir cet été. Le guru Golou se dit florissant. » Et le 5 juillet : « Mes méditations sur le Campa ont abouti à un article dont le manuscrit est à ce moment à Toulon, sous les yeux du guru. Il n’en laissera rien je suppose. » ( Mais bien au contraire Louis Finot laisse Gilberte écrire ses certitudes et aussi ses doutes. En bon maître, lucide et tolérant, Finot a approuvé le texte). Et le 1er septembre, retour à Sallet : « Vous êtes bien silencieux, nous espérions tous vous voir poindre à l’horizon avec Madame Sallet. J’espère qu’aucune cause fâcheuse n’est venue entraver vos projets. Le guru est désolé de vous avoir manqué, et il repart déjà pour aller embourber, dans les boues de Dax, un rhumatisme au bras, qui se montre récalcitrant aux traitements les plus divers. Cela n’empêche pas du reste notre Finot d’être alerte et vif comme jamais (…) J’ai fort peu travaillé et profité de vos livres. Je me suis laissée envahir par toutes sortes de distractions futiles et je crois que je ne travaillerai bien qu’à l’automne. Nous serons absents une partie de septembre et je compte passer quelques jours à Santaram, le bien nommé « ermitage paisible ». Ce qui m’inquiète le plus c’est la santé de notre Georgette, aussi courageuse moralement que déprimée physiquement. Vous devriez lui envoyer quelques conseils pour qu’elle prenne son congé à Dalat, et ne se laisse pas gagner par l’anémie, sans lui dire bien entendu que je vous ai soufflé mot de tout ceci… »
 23 novembre : « Puis-je aller jusqu’à vous samedi ? Mon mari sera ce jour-là à Toulouse et je l’accompagnerai. Je vous dois une demande de pain et de sel (ou de riz et de curry)… et je compte sur une égale liberté de votre part pour me répondre « non » si mon indiscrète demande doit causer à Mademoiselle Morin le moindre dérangement… » et le 9 décembre : « Je reviens d’un séjour à Paris où j’ai vu tous nos amis orientalistes, ceux de la Société Asiatique, qui m’ont accueillie comme si déjà j’étais l’une des leurs. J’aimerais un jour vous parler d’eux et parler aussi de ceux qui sont loin, en Indochine. Pour Golou les nouvelles sont excellentes,  il se couvre de gloire, et l’existence de la Goloupura (5) ne peut plus être contestée par personne … J’espère que la santé de  Mme Sallet s’améliore enfin, et transmettez- lui l’assurance de mon soutien et mes meilleurs sentiments… »
1933, année pleine de promesses et d’accomplissements. Elle commence sous les meilleurs auspices. Les cours de l’Ecole du Louvre sont terminés et bien terminés avec des résultats d’examens flatteurs (mention Très Bien avec félicitations) que salue Golou le 27 mai dans une lettre de Hanoi à Sallet « J’ai appris qu’elle a bien passé ses examens à l’Ecole du Louvre (éloges etc.) et lui ai envoyé un télégramme de congratulations fraternelles. Merci de vous être gentiment occupé d’elle ». Très protecteur ce cher Golou !
 
En janvier, Gilberte à Sallet : « Je reçois votre précieux manuscrit pour notre ami le père Sanson, et le laisse à ma mère pour le remettre à qui de droit, mais dès maintenant  je vous remercie vivement au nom de « Revivre » pour cet article charmant  autant qu’approprié. Je vous dirai bientôt, moi-même, notre reconnaissance. Que de choses à vous conter ! Je suis tout à fait désolée de ce que vous me dites à propos de Mme Sallet. Elle souffre, et tout votre amour et vos bons soins peinent à améliorer son état. Tenez-moi, je vous en prie très amicalement, au courant de l’évolution de son quotidien…et le 30 avril, J’espère que votre Monique va mieux, et que son asthme n’est plus pour vous une cause de soucis…L’un de mes collègues de Guimet, qui fait un travail sur le Buddha représenté en Indochine m’a posé la question suivante : « existe-t-il au Champa d’autres images du Buddha que celles de Dong Du’o’ng ? » Je ne crois pas devoir répondre sans vous avoir consulté sur ce point, car vous connaissez toutes les sculptures chames par leur nom…Georgette enfin, est de plus en plus lancée dans l’ethnographie où elle semble fort bien réussir (Golou dixit !)… « 
 
Pour les amis d’Indochine et de France, les Amis du Vieux Hué, et l’amicale de l’ASAL, un deuil marque cette année 1933 : Albert Sallet a perdu Emilie (dite Amélie) son épouse, après plusieurs mois de souffrances le 8 juin ; elle est enterrée à Toulouse. Les amis, les proches, témoignent leur affection au pauvre homme. Louis Beille le 10 juin de Bordeaux : « Mais comment cette pauvre grande amie vous-a-t-elle été enlevée ?Je ne trouve pas de consolation à vous apporter. Nous avions pu juger combien sont pénibles ces grands accès d’asthme et ces suffocations terribles…  » C’est le père Cadière, d’Indochine, le 12 juin : « Vous ne sauriez croire combien cette nouvelle m’a ému, pour vous, pour les enfants. Que vous voilà seul maintenant !  Elle vous remontait, vous réconfortait dans vos moments de découragement. Le fardeau sera lourd et long à porter, et les moments de faiblesse nombreux… Amitiés, bonnes amitiés, fidèles amitiés… » Goloubew d’Hanoi le 21 juin : « Mon cher ami, je voudrais pouvoir vous embrasser et vous dire de vive voix combien de peine j’ai eu en apprenant la triste nouvelle. Le meilleur réconfort vous le trouverez en vous-même, en votre âme croyante et dans l’affection de vos enfants que vous aimez tant. Et puis il y a le travail et il y a aussi vos amis et les vieux souvenirs qui nous unissent… » George Coedès, de Paris le 15 Août : « cette triste nouvelle ! Mais comme j’avais reçu de vous et de Madame Sallet une lettre de condoléances pour la mort de notre bébé, nous avions cru à une fausse nouvelle, ne nous apercevant pas que votre lettre aussi revenait de Hanoï ! C’est donc vrai ! Comment vous exprimer la part que nous prenons à votre chagrin… » Paul Mus d’Hanoï, le 28 Août :… « rentrant de mission en Annam j’ai trouvé la triste annonce du malheur dont vous avez été frappé et dont nous avons été consternés. Nous avons gardé de Mme Sallet un tel souvenir d’activité et de vitalité que l’inattendu d’une telle nouvelle a ajouté à notre désolation… »   La plus proche, Gilberte de Coral, redouble de gentillesses et d’affection, et manifeste son soutien en le bombardant de questions et sollicitant son aide pour des difficultés dans ses recherches…il faudrait aussi jouer les diplomates entre le comte Bégouen et Coèdes, qui ne reviendra en Indochine qu’en Décembre-Janvier, et qui ne reçoit pas les courriers annoncés…Elle dit apprécier la conférence qu’elle doit faire le 7 Janvier à la Société de Géographie de Toulouse, dont le Dr Sallet est président : « je demanderai toutes les cartes que vous voudrez, ravie au contraire que vous m’ameniez un public ! »…Et le 30 décembre, de Lafitte : « J’ai eu une pensée particulière pour votre mélancolique Noël dimanche dernier. Au seuil de l’année nouvelle je ne puis vous souhaiter que les joies dont, malgré votre tristesse, vos enfants peuvent vous combler. J’espère bien vivement que votre gentille Monique ira tout à fait mieux en 1934. »
Au cours du mois d’Août, dans une lettre de Bégouen datée du 17, de sa propriété de l’Ariège, celui-ci mentionne à Sallet : « Dimanche, nous avons eu M.Finot, les Coral et Goloubew, tous charmants, très bonne journée… « , confirmé par une lettre de Golou, du château de Lafitte, plus explicite : « avec notre Guru, notre divine comtesse et notre comte, nous sommes allés ensemble chez le comte Bégouen en Ariège. Le Guru a été magnifique d’entrain et de résistance. On lui a fait visiter la Grotte des bisons d’argile. Moi, je n’ai pas osé le suivre. L’obscurité me coupe le souffle…Après un « crochet » par Paris, je prendrai le train pour Toulon rejoindre notre cher Guru au milieu de ses figuiers et de ses cyprès, sous un ciel que j’espère de nacre chaude. Le 11 septembre je m’embarque. Voici un petit paquet de cartes postales qui vous sera peut-être sympathique. Je vous l’envoie en faisant vibrer dans les greniers de mon âme de vieux souvenirs qui nous sont chers et que domine de sa silhouette bleutée notre vieil ami, le Col des Nuages. Nous nous sommes donné rendez-vous avec les Coral chez le Guru à Toulon. Ce sera charmant mais mélancolique… »
 De Gilberte à Sallet dans la lettre (mentionnée ci-dessus) du 30 décembre, de Lafitte : « … L’élection du Guru à l’Institut m’a fait grand plaisir et à lui aussi, je crois, malgré ses airs détachés. Son rival était vous le savez, M.Calmette  de la faculté de Toulouse, qui doit être assez marri…Je vous verrai donc le 7. En réalité je parlerai pour vous seul et pour vos amis de l’Indochine, car je ne crois pas les purs toulousains très réceptifs en ce qui concerne l’Asie !… Puisque nous serons à la Société de Géographie, je vous fais envoyer une demi-douzaine de cartes. Le titre de cette conférence pourrait être « Les activités archéologiques en Indochine » assez vague pour ne point rebuter, qu’en pensez-vous ?…
Oui l’homme le plus à la mode à Paris en ce moment est Malraux, prix Goncourt « à l’unanimité » pour « la Condition Humaine », le 1er décembre. Les critiques le traitent « d’écrivain intègre ». C’est comique ou révoltant ! Je vous livre l’opinion de notre plus éminent témoin, notre cher Guru, dont vous avez peut-être reçu quelques échos : «  L’attribution du prix Goncourt à Malraux peut être diversement appréciée, selon les idées que l’on se fait des rapports de l’art avec la morale. Il y a là matière à de belles discussions. Quant à Ajalbert pour qui la question ne se posera jamais, car il n’est pas plus estimable par le caractère que par le talent, son enthousiasme pour Malraux pourrait, en effet, se rattacher à sa vieille animosité pour l’Ecole. Il fut jadis à partir de 1909, un des membres les plus en vue de la bande de pirates (Farjenel, Blocher, Vinson, Oger, etc.) qui s’était formée pour naufrager l’Ecole Française et s’emparer de cette belle proie. Le gang fut vivement refoulé, sans les honneurs de la guerre. De là, une rancune tenace… »
Je vous fais passer — avec la bienveillante approbation de l’auteur — un projet de publication de Golou sur l’origine des tambours métalliques ; notre génial ami propose l’hypothèse que les tambours en bronze sont l’interprétation des tambours en bois et peau, posés sur leur support… »
 
1934 est l’année du transfert du Musée du Trocadéro au musée Guimet, à la « section indochinoise ». Ce sera la dernière affectation de Gilberte « attachée au Musée Guimet. » Elle envoie une carte à Sallet, au soir de sa conférence du 7 janvier : « vous étiez aujourd’hui un président digne et chaleureux lorsque vous m’avez présentée à vos collègues, ce dont je vous suis infiniment reconnaissante. Hugues s’associe à mes remerciements, l’époux et le comte se disent tous deux « fiers » de la conférencière et touchés du discours introductif du Président. En contradiction avec ce que je vous avais écrit en décembre, la Société Savante, plus nombreuse que nous l’imaginions, a su manifester un intérêt pour le sujet traité. Alléluias et grâces vous soient rendus ! « 
 
De la correspondance de 1934 nous isolons au début de l’année, le 2 janvier « au cher docteur », la lettre d’une «  infirmière sur le front de la grippe » qui sévit cette année-là : « Excusez ce lapin bien involontaire…la grippe a frappé Lafitte, et j’ai deux domestiques couchés avec 40°5 et menacés de broncho-pneumonie. Alors j’abandonne momentanément la plume en faveur de canules, seringues et ventouses. Si on les en sort, tout ira bien. Je vous récrirai et vous envoie avec mes vrais regrets mes pensées les meilleures. Des nouvelles transmises à Gilberte par Louis Finot (et qu’elle va passer à Sallet) le 8 mars : « Golou est à Angkor où il continue de fouiller pour mettre au jour les vestiges de sa fameuse capitale Goloupura dont le plan se précise de plus en plus. Il est plein d’énavans et d’estrambord (6) comme on dit ici, et même sa santé est excellente pour le moment à ce qu’il assure… « 
Le 6 avril : « Cher docteur : Je repars jeudi 12, mon train est à 10h20 le matin mais Hugues doit me déposer à 9h30 à la gare… J’ose donc vous proposer de venir me voir pendant trois quarts d’heure dans le hall de l’hôtel de la Cie. du Midi si vous n’avez rien de mieux à faire… Nous parlerons de vos projections. C’est Mlle Bruhl, attachée au Musée Guimet, qui s’occupe du service photographique. Comme j’ai quotidiennement à faire avec elle, je m’occuperai bien volontiers de l’envoi que vous souhaitez mais nous avons surtout des vues archéologiques… pour les Cams d’aujourd’hui, je crois que nous n’avons à peu près rien… « . Il s’agit bien là de la conférence du Dr Sallet dont Louis Finot écrivait : « Les Cams, pauvres types ! ils ne se doutent guère qu’on parle d’eux en Languedoc et s’ils l’apprenaient, il n’en seraient pas médiocrement fiers !… « 
Paris, le 31 mai 1934 :  » Notre Golou est arrivé. Son aspect est bon et malgré tout ce qu’on sait de grave sur l’état de son cœur, je trouve qu’il n’a pas pris un jour. Et puis il est couronné de gloire, sa Goloupura ou 1ère Angkor s’avérant maintenant comme une grande ville, beaucoup plus importante qu’on ne l’avait cru tout d’abord, il va faire là-dessus conférences et rapports. Il viendra cet été à Lafitte et compte bien vous y voir… Nous avons, mon mari et moi, une pensée toute particulière pour vous en ces jours de douloureux anniversaire. Quel courage il doit vous falloir pour demeurer homme d’action avec une telle souffrance dans le cœur…  »
 Paris, le 10 juin : « Mon cher Golou », Palace Hôtel, Paris 6e.  » Pour les photos que vous me ramenez des pièces exhumées de Thap-Mam par Claeys ( c’est sensationnel !  il parle de plus de 50 tonnes de sculptures de qualité ! ) je retiens surtout pour mes modestes recherches, qu’elles s’apparentent à Dong Du’o’ng avec des apports des arts khmer et annamite et que cela confirmerait mes suppositions d’un Dong Du’o’ng plus tardif qu’on ne le pensait. Nous en reparlerons à Lafitte dès que vous et notre cher guru aurez posé pied à terre… « 
 Laffite, le 26 octobre 1934 : « cher docteur, j’aurais voulu aller vous voir depuis la rentrée mais je me trouve sans auto, ce qui ne facilite pas les déplacements ; en effet en rentrant de Toulon au début d’octobre nous avons eu à Nîmes un petit accident. La voiture seule a eu besoin de l’hôpital mais elle n’en est pas encore sortie. A Toulon, les deux gurus se portaient à merveille… Pour les photos des pièces exhumées par Claeys dans la région de Chaban, savez-vous qu’elles s’apparentent à la fois à Dong Du’o’ng, à l’art khmer et à l’art annamite, et confirment mes suppositions d’un Dong Du’o’ng plus tardif qu’on ne le pensait… » 
En décembre, à part une carte reçue de Golou « Le bassin de la Joliette », contresignée de Finot le 5 « Amitiés et souvenirs « , et le 29 un petit mot amical au cher Docteur Sallet « N’oubliez pas de présenter mes bons vœux à Mlle Morin  » Nous n’avons rien d’autre dans nos archives et une fin d’année sans trouble particulier ; des fêtes familiales et amicales « normales » juste avant la grande agitation de 1935.
1935 est une année à marquer de pierres blanches et noires. Un entrefilet dans la presse, l’express du Midi, édition de Toulouse du 2 avril sous la rubrique « Distinctions Honorifiques » fait le tour de l’Amicale: « Par arrêté du gouverneur général de l’Indochine en date du 12 février 1935, plusieurs savants français ont été nommés correspondants de l’Ecole Française d’Extrême-Orient à Hanoi. Nous relevons parmi eux le nom de Mme Gilberte de Coral-Rémusat, attachée au Musée Guimet à Paris, et celui du docteur Sallet, médecin des troupes coloniales, en retraite à Toulouse. Nos compliments à nos deux compatriotes, dont les travaux d’érudition et les conférences sont si appréciés. » Et Gilberte d’écrire à son cher Sallet : « Oui je suis très contente de ma nomination de correspondant de l’Ecole. Elle me rapproche de vous tous et de l’Indochine. A propos, grande nouvelle je pars en mission en novembre ! Vous devinez ma joie. Le but de cette mission Stern/Coral-Rémusat  est de mettre au point nos travaux sur la chronologie des monuments khmers, chronologie que les gurus veulent bien approuver ! De mon côté je conférencie beaucoup en ce moment : à Guimet, au Louvre, à la Société Asiatique, c’est assez occupant ( ! ) »
Et la stupeur : Louis Finot meurt à Toulon le 16 mai ! Le 24 mai Gilberte écrit de Paris à Albert Sallet un compte-rendu avec toutes les précisions et tous les détails « Oui, c’est une bien grande tristesse pour tous ses amis que la mort du pauvre Finot-guru. Depuis 15 jours les Sylvain Lévi et moi vivions dans une angoisse continuelle. Une très grave opération a été nécessaire il y a une quinzaine de jours, soi-disant un rétrécissement de l’intestin, en réalité un cancer inopérable et il a fallu refermer sans rien faire. C’était hélas la menace de souffrances prochaines et sans merci : nous devons donc bénir la bienheureuse embolie qui, six jours après l’opération, a emporté notre ami avant qu’il ne se doute de ce qui le menaçait car de l’opération elle-même il semblait se remettre et il retrouvait sa gaîté et son énergie habituelles. Pendant ce temps le pauvre Golou est parti sans se douter non plus de rien pour Hong- Kong où nul de nous ne connaît son adresse. Lettres et télégrammes le suivront-ils ? Je tremble qu’il n’apprenne cela par les journaux et ce sera pour lui un coup terrible que personne ne pourra l’aider à supporter… « 
Le chagrin du fidèle Goloubew fut intense et cet homme sensible resta longtemps affecté par la perte de « son petit guru » Ces quelques extraits de correspondances, avec des touches de tendresse et de mélancolie sont relevés dans les mois qui suivent :
Hanoi, le 31 août, Golou à Gilberte (qui lui avait soumis un texte d’hommage à Louis Finot : L.F.) « La note sur le guru est très bien et je n’ai que deux petites remarques à faire : 1) pour « l’œuvre de L.F. en Indochine, elle a été scientifique et pratique à la fois », je propose « L’œuvre de L.F. en Indochine est celle d’un grand savant et d’un grand organisateur à la fois » 2) C’est pour notre petit guru une trop grande fatigue que de lui faire faire « le tour de la Péninsule indochinoise le plus souvent à pied » Je propose «  Il a voyagé surtout en charrette à bœufs, en pirogue ou à cheval…( ! ) » Puis le 14 septembre  Depuis quelques jours il fait bon vivre. Les « grands chauds » ont tout à coup cessé. On respire, on dort, on mange normalement. C’est la fin du cauchemar… Ce changement de temps m’a rapproché de France. J’aspire en ce moment à l’air de Lafitte mélangé à je ne sais quelles saveurs qui viennent peut-être du paradis où rayonne notre petit guru… « 
Beaucoup plus tard, alors qu’il vient de mettre au train à Hanoi, destination Hué, Gilberte et Hugues, après quelques journées de joies amicales, le 7 février 1936 il écrira à Sallet :
« En somme la vie serait belle s’il n’y avait pas ce grand, cet affreux vide laissé par Louis Finot et Sylvain Lévi. C’est sans regret que j’ai vu partir cette sale année 1935… »
Peu après la disparition de Louis Finot à Toulon, Hugues de Coral écrit le 9 juin 1935 une lettre « circulaire » de Lafitte: « Vous savez sans doute, avec quelle probité M. Finot était servi depuis quatorze ans et avec quel dévouement il était soigné depuis plusieurs semaines par sa fidèle servante Louise, qui lui a véritablement sacrifié sa propre santé… M. Finot lui a laissé une petit somme, mais ne pouvant la toucher avant que toutes les formalités légales soient accomplies, elle se trouve actuellement dans une situation très difficile, et dépourvue des moyens qui lui permettraient de recevoir les sommes exigées par une santé tout à fait compromise… Les amis de M. Finot ont donc décidé de s’associer pour lui envoyer le plus tôt possible une petite somme. Si chacun pouvait donner 50 ou 100 francs… et les envoyer à Mme de Coral, 174 Bd. St. Germain, Paris 6e… »
Le 22 juillet Gilberte au cher docteur Sallet, la vie retrouve ses rites et son intensité :  » Merci encore pour les livres, la glace et les deux heures de jeudi dernier (…) Cordialement vôtre. »
Le 9 septembre, avec la liste des livres essentiels que Sallet lui a demandée sur les arts et religions d’Extrême-Asie, « Selon moi les ouvrages capitaux sont les deux ouvrages de René Grousset : Les civilisations de l’Orient, l’Histoire de l’Extrême-Orient. A la fin de ce dernier, vous trouverez une bibliographie très complète dans laquelle vous ferez sûrement un choix judicieux. Toujours en « essentiels » History of Indian and Indonesian Arts que je ne pourrais trop vous conseiller bien qu’il soit en anglais ; comme ce sera sympathique de trouver une bibliothèque orientaliste au Musée Labit !…
Jean-Yves Claeys et Paul Mus sont en France, mais les formalités pour les legs du pauvre guru sont si longues que je me demande si cette question sera réglée avant mon départ pour l’Inde (7). Dans 15 jours je serai à Lafitte. « 
 Le 14 septembre une lettre de Golou à Hanoi ; il est toujours plein de sollicitude et de prévenances pour le confort, la santé, le moral de son amie Gilberte, ( il tutoie Gilberte ainsi qu’Hugues, partenaire de tennis et de randonnées…) et fait une suggestion plutôt extravagante, à l’annonce du programme de la « mission Stern / Coral-Rémusat » dont le départ est proche (le 8 novembre) : « Ce voyage à travers l’Inde avec Stern m’inquiète. J’aurais mille fois préféré que vous prissiez (sic !) Hugues et toi un bateau direct pour Saigon. Je crains que ce bon Stern devienne pour vous un terrible impedimentum ( ! ) surtout s’il tombe malade avant d’être arrivé en Indochine ! « 
Le 1er octobre un Albert Sallet enjoué, ce qui est exceptionnel, dans ses relations avec la chère comtesse dont le seul titre épistolaire restait « Chère Madame » mais une formule de fin chaleureuse « avec mes sentiments de grande sympathie. » Il lui écrit pour lui faire admirer son papier à lettres « Musée Georges Labit, rue du Japon, et les armes de Toulouse. » En septembre 1935  il venait d’être nommé conservateur du musée. municipal Georges-Labit ouvert – partiellement – au public. Il joint un extrait de presse : « J’ai cueilli dans un numéro de l’Impartial (Journal de Saigon) cette bluette que je vous envoie. Tout se découvre ! La bluette : « On nous dit que  Madame la Comtesse de Coral-Rémusat envoyée par le Ministère des Colonies, arrivera prochainement en Indochine pour une mission d’études décoratives…  » ( ?? )
Lafitte, le 17 octobre 1935 : « Cher docteur, nos pensées se sont croisées comme il arrive souvent. Vous êtes vraiment un bodhisattva de désintéressement. Mon mari part pour Paris et je serai sans auto cette semaine, mais je pourrai m’arranger pour venir une après-midi avec la voiture de mes parents… je viendrai, si cela vous convient, parler de Dong Du’o’ng avec vous samedi prochain vers 3 heures. Je vous raconterai comment ma belle théorie me semble d’avance compromise et comment je vis dans l’attente angoissante d’un verdict de Coedès. Veuillez croire cher guru nº 3 à mes sentiments… « 
Nous sommes touchés de réaliser qu’après la disparition de Finot ( le guru nº 1 selon Gilberte et les autres) Sallet accède, et toujours dans un cadre amical, au titre de guru nº 3, Goloubew étant et pour longtemps encore le nº 2 de cette lignée… Quant aux craintes d’être sanctionnée par Coedès sur ses théories d’échanges dans les techniques stylistiques entre Chine, Inde, Insulinde et Indochine, ( le sujet de la plus brillante et la plus applaudie de ses conférences au cœur de l’EFEO, au musée Louis Finot de Hanoi le 27 février 1936 ) elles  furent balayées par George Coedès : «  une remarquable conférence qui a donné naissance à une remarquable publication dans le Bulletin de l’EFEO…  » Et nous verrons plus tard l’accueil que lui ont réservé la presse Indochinoise et le public, tout aussi flatteurs.