Goloubew, Victor (1878-1945)

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Goloubew, Victor (1878-1945)

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Hanoi, 27 mai 1932
Mon cher ami,
Jamais elle ne sera écrite, cette longue lettre que je vous destine, car j’ai trop de choses à vous dire et à vous conter. Enfin, voici une lettre, tout de même.
Me pardonne-t-on temps ce long silence ? Oui, je le sais, car vous connaissez mon cœur et mes pensées, et vous savez aussi, que le meilleur d’une amitié ne s’exprime pas sous forme de lettres ou de caractères…
Merci, merci mille fois de m’avoir écrit et de m’avoir envoyé « L’Officine sino-annamite en Annam » ( livre de Sallet réalisé pour l’Exposition Internationale de 1931 à la demande du Gouvernement Général P. Pierre Pasquier – ndlr) que j’ai lu et qui ma vivement intéressé.
C’est un chic volume est une œuvre de précurseur ! Mes félicitations ! Pauvres plantes d’Annam ! Que sont-elles devenues sans vous, leur ami et leur compréhensif interprète ? J’ai pensé à vous, l’autre jour, dans les forêts de Hoa Binh, où je me suis enfoncé, non sans enthousiasme, dans le dessein de repérer quelques villages Muong où il y a encore des Tambours de Bronze. Quel bain de verdure ! Et comme elle est belle la toison du Haut pays !… Mais la plus précieuse de toutes les fleurs, vous l’avez emportée avec vous. Elle est bleue comme ce papier et lumineuse comme un rayon de soleil capté dans un saphir. C’est Elle qui, bien à votre insu, a fait de vous un poète est un disciple de Saint-François. N’est-ce pas un peu vrai ? Et voilà ! J’ai écrit à Madame de Coral, notre exquise amie, pour lui donner le renseignement dont elle avait besoin pour ses études d’art cham. J’ai appris par un télégramme qu’elle a bien passé ses examens de l’Ecole du Louvre (éloges etc.) Merci de vous être occupé gentiment d’elle. Elle le mérite. J’ai reçu une bonne lettre du Guru.
Ma santé ici est excellente et je ne souffre pas du tout de la chaleur. Mon affectueuse pensée à tous les autres, et mon cordial souvenir au comte Begouen. 1000 amitiés….
Golou
P.S. : Le Guru dont parle Goloubew dans les lettres présentées ici n’est autre que Louis Finot, directeur de l’Ecole Française d’Extrême-Orient.

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Hanoi, le 21 juin 1933
Mon cher ami, je voudrais pouvoir vous embrasser et vous dire de vive voix combien de peine j’ai eu en apprenant la triste nouvelle. Le meilleur réconfort, vous le trouverez en vous-même, en votre âme croyante, et dans l’affection de vos enfants que vous aimez tant. Et puis, il y a le travail, il y a les 1000 choses que vous savez et qui sont encore des trésors inédits pour nous autres, et il y a aussi vos amis, et les vieux souvenirs qui vous unissent. Au printemps prochain je serai en France, je vous reverrai sûrement à Toulouse, et l’on évoquera ensemble Tourane et cette belle rade bleue qui est un peu comme un pays de notre passé. De tout cœur votre vieux
Golou

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Paris, le 27 août 1933
Mon cher ami,
Merci de votre bonne pensée. Je crains qu’une longue lettre, une lettre d’au moins quatre pages, que je vous destine depuis mon retour à Paris, ne sois jamais écrite, car mon existence ici est comparable à une roue qui tourne sans cesse dans de multiples engrenages. Demain soir je prends le train pour Toulon, et après-demain je reverrai notre cher gourou au milieu de ses figuiers de ces cyprès, sous un ciel de nacre chaude. Le 11 septembre, je m’embarque. Voici un petit paquet de cartes postales qui vous sera peut-être sympathique. Je vous l’envoie en faisant vibrer, dans les greniers de mon âme, de vieux souvenirs qui me sont chers et qui domine de sa silhouette bleutée notre vieil ami, le Col des Nuages. Je verrai les Coral dimanche à Toulon où nous nous sommes donné rendez-vous chez le guru. Ce sera charmant, mais mélancolique. Avant mon départ de Lafitte, nous sommes allés ensemble chez le comte Begouen. Le gourou a été magnifique d’entrain et de résistance. On lui a fait visiter la Grotte des Bisons d’Argile. Moi, je n’ai pas osé le suivre. L’obscurité me coupe le souffle, et j’ai toujours peur d’étouffer dans un souterrain.
J’ai fait la connaissance de l’abbé Breuil qui m’a reçu d’une façon charmante dans son laboratoire de la rue Buffon. Et voilà ! Bon voyage à Lourdes a duré tout juste 48 heures. La traversée Boulogne-Folkstones a été excécrable, mais je n’ai pas été incommodé par les mouvements du bateau qui se comportait au milieu des vagues comme un Makara de la pire espèce.
Au revoir, cher ami, envoyez moi de vos nouvelles à Santaram, l’ermitage du gourou.
Mille tonnes d’affection
Goloubew

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Hanoi, le 7 février 1936
Merci, très cher ami, de votre lettre du 29 janvier arrivée cet après-midi. Alors on me pardonne ou en ne m’en veux pas à cause de ce long silence? Vous êtes un chic type! Nous amis de chorale externes sont partis pour vendredi dernier, après avoir passé trois semaines à Hanoi. Hier, ils étaient à Tourane. Demain, ils visiteront Missonne. Je vous laisse deviner la joie que j’ai eu à revoir notre spirituelle et charmante Châteleine de la fuite, à lui montrer les pas compte du Tonkin, qu’elle ne connaissait pas, à lui faire visiter notre musée, avec cette magnifique salle et son imposante batterie de tambour de bronze. On a pensé à vous, on a parlé de vous, en vous aime bien, vous le savez. Maintenant, ce sera mon tour de prendre le train. Je partirai pour Saïgon samedi, le 15. Je ne sais si j’aurais le temps de m’arrêter à Tourane. J’aimerais pourtant il faire une petite halte et voit les nouvelles galeries du musée Thiam, qui sont très très très bien à ce qu’il paraît. Vers le 25, je serai encore. Nos voyageurs ne tarderont pas à m’y rejoindre. En somme, la vie serait belle, si il n’y avait pas ce grand, cet affreux vide laissé par la mort de notre gourou Finot et de Sylvain Lévy. J’ai perdu aussi Van Oest, la perle des éditeurs, le compagnon de ma jeunesse, qui toujours a été pour moi un vrai ami. C’est sans regret que je l’ai vu partir, c’est ça l’année 1935 ! Que nous réserve 1936 ?
Ce que je souhaite, c’est qu’elle conserve mes bons vieux amis, et quelle en passe la consigne à l’année d’après, afin que je les retrouve en 1938 tels que je les avais quitté à 1934. Et comme vous en êtes, c’est Elle veut qui vous intéressent directement. Au revoir, chers amis, mes affectueuses pensées à toute la maisonnée, à vous bien cordialement