Phan Boi Chau

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Phan Boi Chau

et la politique d’association d’Albert Sarraut

Yves Le Jariel* - (Extrait du Bulletin de notre association N°10 - 2007)

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*Yves Le Jariel est né à Saïgon le 23 décembre 1942 de Raymond Le Jariel et Marie Thérèse Clavery.
Ses liens familiaux avec l’Indochine sont très anciens puisque son grand-père, Olivier Le Jariel, capitaine de l’infanterie coloniale, a fait deux séjours au Tonkin (en 1909-1911 dans la province de Langson et en 1913-1914 à Nam Dinh). Son père, Raymond Le Jariel, est arrivé en Indochine à 24 ans comme rédacteur des Services Civils. C’était en 1930, juste après l’insurrection de Yen Bai. En 1933, Raymond Le Jariel devient Administrateur des Services Civils. Après 7 années passées à la Résidence Supérieure du Tonkin comme chef de cabinet adjoint auprès du Résident Supérieur Auguste Tholance, il a occupé divers postes en Annam, notamment à Faifoo comme adjoint du résident Ducrest.
Yves Le Jariel est diplômé HEC en 1966. Après avoir réalisé l’essentiel de sa carrière professionnelle au Crédit Agricole, il a assumé  durant les années 1996-2002 des fonctions de chargé d’études historiques à la Mission Histoire, créée au sein du Secrétariat général de Crédit Agricole SA, l’organe central du Groupe.
A la retraite depuis 2003, il se consacre à l’étude de l’Indochine coloniale des années 1900-1930. Récemment, en mai 2007 il a participé à Aix-en-Provence au Colloque sur le Mouvement moderniste au Vietnam (1905-1908) qui réunissait, sous l'égide de Gilles de Gantès, une centaine de spécialistes vietnamiens et français de l’histoire de ce pays. Il est intervenu pour  une communication sur Phan Boi Chau et les Catholiques.

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 Phan Boi Chau - Mai 1936 (FR ANOM SPCE 3452a)

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Si Phan Boi Chau est peu connu du public français, il reste une figure emblématique du patriotisme vietnamien, et sa mémoire est honorée avec ferveur par la quasi-totalité de ses compatriotes, quelles que soient leurs idéologies politiques.
Durant un quart de siècle (1900-1925), il aura incarné la volonté de lutte pour l’indépendance de son pays. Prenant la relève des lettrés confucéens qui avaient mené la lutte contre la conquête française jusqu’à la fin des années 1890, il a précédé par son influence sur le mouvement nationaliste le rôle que joua plus tard Ho Chi Minh. Comme l’écrivait fort bien en 1931 Pierre Pasquier, Gouverneur général de l’Indochine,  « Il s’est fait dans toute l’Indochine autour du nom de Phan Boi Chau comme une cristallisation de l’idée du patriotisme annamite (2)».
Il peut paraître paradoxal d’évoquer dans le bulletin des Amis du Vieux Hué une personnalité qui ne semble pas avoir contribué au rapprochement des deux civilisations française et vietnamienne. Et il est certes juste d’affirmer que cet opposant fut, durant une grande partie de sa vie, un partisan d’une lutte violente contre les colonisateurs de son pays (3). Il fut même condamné à mort en 1913 par la Commission criminelle d’Hanoï, accusé d’avoir inspiré une série d’attentats qui causèrent, notamment, la mort de deux officiers français au cours du mois de mai de cette même année.
Néanmoins Phan Boi Chau, ce rebelle, fut tenté de jouer la carte de la collaboration franco-vietnamienne à plusieurs moments de sa vie, et plus particulièrement durant une période entre 1917 et 1922, alors qu’il était en exil en Chine. Son désir de réconciliation fut encouragé par la politique mise en œuvre en Indochine par Albert Sarraut qui multiplia les initiatives favorisant le rapprochement des deux communautés, française et vietnamienne. Ce ne fut malheureusement qu’un épisode bref et sans lendemain.
C’est ce balbutiement de l’Histoire, relativement peu connu, que je voudrais présenter aux lecteurs de la NAAVH.

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1 - Phan boi chau, le révolutionnaire nationaliste

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1-1 Phan Boi Chau, un lettré confucéen, cherche auprès du Japon, puis de la Chine, l’aide nécessaire a l’émancipation de son pays. Phan initie le mouvement Dong Du, le « voyage à l’Est » qui entraînera des centaines de jeunes annamites au Japon.
Phan Boi Chau est né en 1867 au Nghe An (4), cette province du Nord Annam si fertile en révolutionnaires, où Ho Chi Minh en particulier  verra le jour. Phan Boi Chau est un fils de lettré, tout pétri de culture confucéenne, qui se lance dans la course aux examens  mandarinaux, alors largement calqués sur le modèle impérial chinois. Son intelligence lui permet d’être reçu premier au concours provincial de 1900. Il pourrait aspirer à une carrière de haut fonctionnaire annamite dans le cadre du protectorat français sur l’Annam et le Tonkin (5).
Mais Phan Boi Chau a été bercé dans son enfance et son adolescence des récits des patriotes qui s’opposèrent à la conquête française comme, dans sa province natale, le fameux Phan Dinh Phung (1844-1896). A l’orée du siècle, sa décision est prise : il consacrera sa vie à l’indépendance de son pays.
Il est difficile d’échapper aux interrogations d’un monde en mouvement. La pensée de Phan Boi Chau sera influencée par la culture de ceux qu’il combat. Comme les réformateurs chinois de son époque, il est fasciné par les grands penseurs politiques occidentaux, notamment français, Montesquieu ou Rousseau(6). Ces auteurs ne sont évidemment pas traduits en Indochine ; Phan Boi Chau y aura accès grâce à des éditions chinoises (ou japonaises en caractères chinois) qu’il peut lire puisqu’il est un lettré de caractères. Et il lira très vite également les ouvrages du théoricien moderniste chinois, Liang Qichao.
Si Phan Boi Chau s’ouvre peu à peu à la pensée occidentale, il reste à cette époque un lettré confucéen. Révolutionnaire nationaliste contre l’Autorité française, il peut se définir aussi comme un réformiste modéré qui ne remet pas en cause  le principe monarchique. Il cherchera donc à rallier à sa cause une personnalité de la Cour Impériale de Hué. Il croira la trouver, en 1905, dans la personne du prince Cuong De qui fera figure de prétendant au trône d’Annam contre le roi Thanh Thai installé par les Français.
Parallèlement Phan Boi Chau, comme nombre de ses contemporains, est frappé par les événements qui bouleversent l’Asie ; en 1905, pour la première fois, une puissance asiatique, le Japon, écrase une puissance européenne majeure, la Russie, dont elle détruit la flotte dans le détroit de Tsushima, après avoir infligé sur terre d’humiliantes défaites aux armées tsaristes en Mandchourie. C’est le moment où  Phan Boi Chau part clandestinement pour Tokyo, via la Chine. Le Japon à cette époque est une terre d’accueil pour nombre de révolutionnaires asiatiques, en particulier chinois. A Yokohama se trouve notamment Liang Qichao avec qui Phan Boi Chau établira un contact d’autant plus chaleureux qu’ils se trouvent sur le même plan politique : tous deux sont partisans d’une monarchie constitutionnelle. Avec Sun Yat Sen, partisan d’une rupture complète avec le principe impérial pour l’établissement d’une république chinoise,  le contact sera plus difficile. D’autant que Sun, à ce moment, « flirte » avec les autorités françaises d’Indochine auprès desquelles il cherche un soutien pour lancer ses attaques contre la dynastie mandchoue (7).
La stratégie de Phan Boi Chau et de Cuong De est claire : il faut attirer au Japon le maximum d’étudiants annamites qui s’instruiront pour former les cadres du nouveau Vietnam. On assiste alors au développement du mouvement Dong Du, le « voyage à l’Est (8) ». Plusieurs centaines de jeunes gens partiront ainsi pour le Japon pour entrer dans des écoles japonaises, dont certaines militaires. Mais ce mouvement n’aura qu’un bref développement. L’accord signé entre la France et le Japon en 1907 jettera les bases d’une collaboration entre les autorités des deux pays pour limiter cette (9) émigration.  A partir de 1909, les exilés annamites devront choisir le Siam ou la Chine comme terre d’accueil.

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PHOTO 2 - Le prince Cuong De, descendant du prince Canh, premier fils de l’empereur Gia Long - 1882-1957
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—1-2  Phan Boi Chau contre Phan Chu Trinh
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PHOTO 3  - Phan Chu Trinh
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Le choix politique de Phan Boi Chau pour le combat révolutionnaire doit être mis en parallèle, ou plutôt en opposition, avec le choix d’un autre lettré patriote de cette époque : Phan Chu Trinh, dit aussi Phan Chau Trinh, que Phan Boi Chau aura l’occasion de rencontrer en 1906 au Japon. Ce sera là le moment d’une confrontation entre deux systèmes de pensée et deux lignes politiques.  Les deux hommes sont des patriotes qui aiment leur pays et souhaitent son indépendance. Mais alors que Phan Boi Chau veut conquérir cette indépendance par une lutte armée, soutenue par une puissance asiatique voisine qui pourrait être le Japon, Phan Chu Trinh s’oppose précisément à lui sur ces deux points. Tout d’abord, Trinh estime que la France, pays démocratique, doit pour rester fidèle à elle-même introduire peu à peu les réformes qui permettront aux Vietnamiens de s’émanciper par des combats pacifiques. Il rejette donc catégoriquement la violence. De plus, Trinh n’a aucune confiance dans le Japon, dont il devine les tentations impérialistes car il n’oublie pas  la guerre contre la Chine qui a permis à l’Empire du Soleil Levant de s’y créer des zones d’influence et de préparer sa mainmise sur la Corée.
Phan Chu Trinh définit ses positions dans une longue lettre ouverte au gouverneur général Paul Beau, lettre qui sera publiée dans un numéro de 1907 du Bulletin de l’Ecole française d’Extrême-Orient (10). Malheureusement les Autorités coloniales ne saisissent pas la chance qui s’offrait à elles de trouver un réel collaborateur pour assurer une transition graduelle et pacifique vers une « indépendance-association » avec la France. Quelques mois plus tard, au Centre Annam, des manifestations, animées de ferveur nationaliste mais n’affichant officiellement que des revendications contre le régime fiscal trop lourd et la corruption de certains mandarins, sont organisées par Phan Chu Trinh et ses amis. Elles réuniront des dizaines de milliers de manifestants.
Ces manifestations pacifiques se déroulent au printemps 1908. Or en juin de la même année se produit une tentative d’empoisonnement collectif de la garnison de Hanoï, dans laquelle se trouve indirectement impliqué Phan Boi Chau. Les deux mouvements, pacifique et insurrectionnel, n’étaient pas coordonnés, mais les autorités de la Colonie furent persuadées du contraire. L’amalgame était facile. Et Phan Chu Trinh, fut condamné à mort puis, sa peine étant commuée, déporté à Poulo-Condor. Il ne sera amnistié que deux ans plus tard, grâce à l’intervention de nombreuses personnalités françaises dont la plus marquante fut le commandant Roux. Faisant preuve d’une haute dignité morale, Trinh conservera sa ligne politique modérée, ne voulant utiliser que des moyens légaux et pacifiques pour son combat.
Phan Boi Chau, bien que se situant sur une position opposée à celle de Trinh, devait subir néanmoins à certaines périodes de sa vie l’influence de celui qu’il continuait de considérer comme son ami. Notamment lorsqu’il envisagera d’appuyer la politique d’association d’Albert Sarraut à partir de 1917.

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PHOTO 4 - Hanoï, 6 août 1908 Le cuisinier empoisonneur Hai Hien et le Caï sortent de la prison pour aller au supplice. Carte postale de R. Bonal.
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2 - Phan Boi Chau : les vicissitudes d’un combat nationaliste

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2-1  Phan Boi Chau, le révolutionnaire nationaliste
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Il n’y a pas lieu de relater ici le détail des luttes menées par les nationalistes vietnamiens de 1908 à 1917, luttes inspirées ou organisées par Phan Boi Chau. On rappellera seulement que par deux fois le rôle de Phan Boi Chau fut mis en évidence : en 1908 au cours de la tentative d’empoisonnement de la garnison française de Hanoi et en 1913 au cours de la campagne d’attentats qui provoqua notamment la mort de deux officiers français, les commandants Chapuis et Montgrand.  A la suite de ces événements, où la responsabilité de Phan Boi Chau parut établie (11), ce dernier fut condamné à mort par contumace ainsi que le prince Cuong De. Parmi les conjurés, sept autres participants à ce complot, dont la plupart des exécutants directs, furent condamnés et exécutés. Au total, ces opérations à caractère putschiste retardèrent probablement la mise en œuvre d’une politique d’association que souhaitait mettre en œuvre Albert Sarraut alors gouverneur général de l’Indochine. Quoiqu’il en soit, à la fin de 1913, les révolutionnaires annamites réfugiés en Chine ne pouvaient faire que le constat de l’échec de leurs projets.
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2-2  la période de la première guerre mondiale
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Durant  la guerre de 1914-1918, on aurait pu penser que la position de la France en Indochine se trouverait affaiblie. Le contingent de troupes métropolitaines stationnées en Indochine devait être réduit. L’enrôlement dans les troupes françaises sur le front européen d’auxiliaires indochinois aurait pu provoquer une  résistance renouvelée et décuplée des Vietnamiens (12). Or les quelques coups de force qui se produisirent n’eurent qu’un caractère limité et ne mirent jamais en danger la domination française en Indochine  La résistance nationaliste fut paradoxalement plutôt faible durant cette période qui lui était à priori favorable.
La répression des troubles de 1913 avait été sévèrement conduite ; la mise sur pied d’un Service de renseignements, notamment en Chine avec l’aide des postes consulaires, avait permis de traquer et d’arrêter nombre de partisans de Phan Boi Chau et de Cuong De, réfugiés dans ce pays. Le prince Cuong De, assez démoralisé par cette série d’échecs, fit un voyage en Europe, d’août 1913 à février 1914, au cours duquel il envisagea de se rallier au Gouvernement français. Ces pourparlers furent amorcés par le Prince qui contacta Phan Chau Trinh alors en France ; mais Trinh soucieux de se démarquer des partisans de la lutte violente se méfiait et le ministère des Colonies, de son côté,  n’avait aucune confiance dans les velléités de ralliement de Cuong De. Ces manœuvres tournèrent donc court et Cuong De repartit en Asie reprendre sa position d’opposant à la domination française (13).
Quant à Phan Boi Chau qui était resté en Chine, il fut arrêté à Canton en janvier 1914 par Long Jiguang, le gouverneur du Guangdong (14), nommé par Yuan Shikhai, l’homme qui avait réussi à évincer Sun Yat Sen pour s’assurer la totalité du pouvoir en Chine (15). Les Services français, probablement par un de leurs agents chinois, un certain Kuan Jenfu, avaient réussi à persuader Long Jiguang que Phan Boi Chau avait partie liée avec l’ennemi de Yuan au Guangdong, le général Chen Jiongming (16).
Malgré la demande pressante que lui transmirent les Autorités françaises, le « maréchal » Long se refusa à leur livrer Phan Boi Chau (17). Il le maintenait néanmoins prisonnier, comme monnaie d’échange éventuelle avec les Français. Phan Boi Chau affirme dans ses Mémoires que le maréchal voulait l’échanger contre la possibilité d’utiliser le chemin de fer du Yunnan pour attaquer ses adversaires, partisans de Sun. En tout état de cause, cette « transaction » n’eut pas lieu. Il fallut attendre  février 1917, après la mort de Yuan et l’effondrement au Guangdong de l’influence de Long Jiguang, pour que Phan Boi Chau fût libéré de sa prison de l’ile de Hainan où il avait été emmené. Après 3 ans d’incarcération, Phan Boi Chau quitta Canton pour Hangzhou [Hang-Tchéou], pour y rejoindre son vieux compagnon de lutte, le lettré Nguyen Thuong Hien.

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3 - Les tentatives d’Albert Sarraut pour rallier Phan Boi Chau

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Albert Sarraut fut envoyé en Indochine en 1911, pour revoir la politique coloniale dans ce que d’aucuns se plaisaient à nommer la perle de l’Empire (18). L’idée d’une association Français-Annamites avait été avancée en Indochine par Paul Beau (19). Sarraut voulait en faire la base de sa politique indochinoise. Durant les deux ans qu’il passa en Indochine, de fin 1911 à janvier  1914,  il réalisa de nombreuses réformes notamment dans le domaine de l’Instruction et de la Justice, de la Culture. Rappelons que c’est à cette époque que fut créée l’Association des Amis du Vieux Hué. Mais Sarraut, de fait, ne toucha guère au système de représentation politique des Annamites. Revenu en Indochine en 1917, il poursuivit son œuvre de réformes, libéralisant la création d’une presse indigène en français et en quoc ngu, continuant l’œuvre de Paul Beau en matière d’enseignement (création d’un Lycée d’enseignement secondaire à Hanoï) (20), multipliant les organismes de rapprochement culturel. Cependant, Sarraut avait bien conscience qu’il fallait compléter ces mesures par l’élargissement du système de représentation politique indigène. Dans son discours prononcé en avril 1919, avant son départ pour la métropole, il présenta un ensemble de dispositions destinées à changer les relations entre la France, nation protectrice, et les sujets indochinois « protégés (21) ». Il n’était cependant nullement question d’une préparation des Indochinois à l’Indépendance.
Dès 1917, tout en renforçant le système de renseignements politiques qu’il avait initié lors de son précédent séjour, Sarraut chercha à amener à sa politique d’association ceux qui avaient été les plus farouches opposants à la présence française en Indochine, c'est-à-dire le groupe de révolutionnaires annamites ralliés à Phan Boi Chau. L’homme qui fut chargé de cette délicate mission fut Louis Marty. Ce dernier au sein de la Direction des Affaires Politiques et de la Sûreté générale (22) réussit à mettre dans son jeu deux anciens partisans de Phan Boi Chau : Le Du, qui deviendra l’agent Legal et Nguyen Ba Trac qui avait fait sa soumission aux autorités coloniales à la fin de 1914. Les talents littéraires de Nguyen Ba Trac furent mis à contribution. Marty publiera à Hanoi une Revue, Nam Phong, destinée essentiellement à un public d’intellectuels annamites ou de fonctionnaires français lisant le vietnamien. Cette revue illustrant la volonté d’échange culturel entre la France et les pays annamites eut comme principaux rédacteurs, Pham Quynh pour la partie en quoc ngu et Nguyen Ba Trac pour la partie en caractères chinois (23). Mais Sarraut et Marty voulaient élargir l’influence de la revue en y intégrant des hommes jusqu’alors opposés à la France, et notamment Phan Boi Chau.
Le Du, envoyé en Chine, prit contact avec ce dernier et le rejoignit au Japon durant l’été 1917. Sa mission fut un réel succès. Il réussit à convaincre l’un des plus proches lieutenants de Phan Boi chau, le fils de Phan Dinh Phung, Phan Ba Ngoc, de la sincérité de Sarraut de parvenir à une réelle association entre la France et les Annamites.
En novembre 1917, revenu à Hangzhou (24) Phan Boi Chau, avec l’aide de Phan Ba Ngoc, rédigea un opuscule intitulé Phap-Viet-De-Hue, soit  « De la collaboration franco-annamite », destiné à être publié dans la revue Nam Phong,  au cas devait préciser Marty « où les idées présentées par le chef rebelle seraient acceptées par le Gouvernement général. » En Chine, ce manifeste fut approuvé au cours d’une réunion par plusieurs exilés annamites influents.
Phan Boi Chau présentait la collaboration franco-annamite comme une nécessité pour échapper à une mainmise japonaise sur l’Indochine. Ses réflexions étaient nourries par l’immense courant de protestations qui déferlait en Chine contre les avancées du Japon en Asie ; en particulier, en 1915, les Nippons avaient présenté au gouvernement chinois de Yuan Shikhai 21 demandes dont le contenu revenait à mettre la Chine sous la tutelle japonaise. Yuan Shikhai, qui ne se sentait guère soutenu par les Puissances occidentales empêtrées dans leur guerre en Europe, avait cédé à la pression japonaise, déclenchant dans son pays de grandes manifestations (25).
Marty, à la lecture du document de Phan Boi Chau, faisait les remarques suivantes: « Par cette proclamation, Phan Boi Chau met en garde ses compatriotes contre les convoitises du Japon, trop pauvre pour nourrir sa population qui augmente sans cesse, et prêt à étendre sa domination à la Chine et à l’Indochine. Il déclare que l’annexion de l’Indochine par le Japon serait désastreuse pour les Annamites et il demande à ses compatriotes de ne plus regarder les Français comme des ennemis, de ne créer à la France aucune difficulté qui viendrait aggraver la situation difficile où l’a placée la guerre (26). »
Phan Boi Chau analysait les méthodes  de l’impérialisme japonais dans le commentaire suivant :
[Pour mettre en œuvre sa politique d’expansion], « le Japon a dû user d’abord de moyens diplomatiques. Ainsi furent conclues l’alliance anglo-japonaise et les conventions franco-japonaise et russo-japonaise. Récemment l’accord américano-japonais (27) reconnaît explicitement au Japon des droits spécifiques en Chine.» Phan Boi Chau soulignait crûment la politique cynique du pays qui, pourtant, l’avait accueilli entre 1905 et 1909.  « Le Japon a pris la part du festin de ce qui appartenait aux Allemands et aux Russes en profitant de la guerre en Europe et de la révolution bolchevique. Quatre mois à peine après l’ouverture des hostilités en Europe le drapeau du soleil levant a flotté sur le territoire [allemand] de Tsing Tao. Après les Allemands ce sont les Russes. Un an après l’ouverture des hostilités en Europe furent signés le nouveau traité sino-japonais relatif à la Mandchourie et le traité secret russo-japonais. A l’heure actuelle tous les chemins de fer du Nord de la Chine sont entre les mains des Japonais ; c’est aux Japonais maintenant que revient la part des Russes dans le grand banquet de la Chine (28). »
Prophétisant un nouvel affrontement en Asie, Phan Boi Chau écrivait (29) : « Depuis 1914, la guerre européenne a déferlé sur le monde. Cette vague à peine apaisée, une autre doit surgir. Elle agitera l’Atlantique, la Méditerranée, le Pacifique, et aura pour théâtre principal l’Asie. La guerre actuelle est une guerre de l’Europe contre l’Europe. La prochaine mettra aux prises l’Asie et l’Occident.
Quand je réfléchis à ce que sera la prochaine guerre, je frissonne de crainte, je me sens froid au cœur, mes cheveux se dressent sur ma tête. Car elle s’abattra,  pour la  submerger,  sur  ce qui m’est plus cher que moi-même, ma patrie annamite. Et ma patrie annamite qu’est-elle si ce n’est à l’heure actuelle l’Indochine française ?  La guerre future viendra à son heure bouleverser le monde. »
Phan Boi Chau terminait son manifeste par un appel : « Français et Annamites, cherchez donc le plus tôt possible un moyen de conjurer le danger, de vous sauver les uns les autres,  pour continuer à vivre ensemble. »
Marty faisait alors un vibrant éloge du talent littéraire de Phan Boi Chau : « Le pseudonyme sous lequel cet article pourrait paraître (30) ne trompera aucun bon lettré, car le morceau dont la traduction française ne saurait rendre la valeur littéraire est d’une tenue de style irréprochable, d’une richesse et d’une force d’expression qui feront reconnaître le pinceau du célèbre pamphlétaire.
La question est donc de savoir s’il est d’opportunité politique de laisser passer dans le public ce manifeste qui, incontestablement produira un très grand effet en même temps qu’une très grande surprise. Il a dû en coûter à Phan Boi Chau beaucoup d’écrire les exhortations de la fin, d’avouer qu’il renonce à la lutte, et implicitement qu’il se rallie à la politique de M. Sarraut. A mon avis, au point où nous en sommes de la politique libérale, ce serait une expérience des plus intéressantes et absolument sans danger. »

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4 - La rencontre de Victor Néron avec Phan Boi Chau

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Phan Boi Chau tout en affirmant cette nécessité d’une coopération avec les Français restait méfiant. Cette association, il ne la concevait que comme devant préparer à terme l’indépendance réelle de son pays. L’arrestation en janvier 1918, à Shanghai, de son lieutenant, Phan Ba Ngoc, jeta un froid dans la politique de rapprochement. Phan Ba Ngoc cependant bénéficia d’une amnistie totale des faits qui lui étaient reprochés. Convaincu par Marty de collaborer avec le Service de la Sûreté générale française en Indochine, il devint même, sous le nom de code de François, la pièce maîtresse du projet de ralliement de Phan Boi Chau.
De longs mois passèrent et ce n’est qu’en août 1919, après le départ de Sarraut d’Indochine, que le Commissaire spécial de la Sûreté, Victor Néron, réussit à avoir un entretien direct avec Phan Boi Chau. Cette entrevue eut lieu à Hangzhou où Phan Boi Chau se sentait en sécurité puisque la France n’y avait pas de poste diplomatique. Néron avait pris des risques en acceptant ce rendez-vous dans cette ville où son interlocuteur annamite pouvait compter sur l’appui direct du gouverneur chinois. Le représentant du Gouverneur général,  tout en proposant de le pensionner, demandait à Phan Boi Chau de sceller son « ralliement » en venant habiter dans une zone de Chine où la France exerçait sa souveraineté (comme la concession de Shanghai). Phan Boi Chau refusa la pension et la contrainte d’un lieu qui l’aurait mis sous la coupe des autorités françaises. Mais il confirma sa volonté de ne rien tenter contre les Français en Indochine.
De fait jusqu’en février 1922, Phan Boi Chau ne cessera de réaffirmer son désir de collaboration. A cette époque, très exactement le 11 février, Phan Ba Ngoc qui avait été l’agent le plus actif du rapprochement avec la France, fut assassiné à Hangzhou par un jeune homme lié à Cuong De, Hong Son. Ce meurtre provoqua un grand malaise dans les deux camps. Il sonna le glas du projet de ralliement de Phan Boi Chau. Quoique Phan Boi Chau n’ait eu aucune part dans la réalisation de cet assassinat, il refusera de le condamner dans ses Mémoires, persuadé que Phan Ba Ngoc était devenu un véritable traître à la cause de l’indépendance.

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5 - La fidélité à sa patrie d’un « révolutionnaire assagi »

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Désormais les autorités françaises n’eurent plus comme projet que de s’emparer de la personne de Phan Boi Chau. L’arrestation du lettré révolutionnaire fut opérée à Shanghai en juin 1925 grâce à un indicateur que la police de la concession française avait réussi à introduire à son domicile à Hangzhou. Le chef de la police de Shanghai, Fiori, fut le principal acteur de cette opération.
Ramené à Hanoï, Phan Boi Chau fut jugé par une Commission criminelle, présidée par l’administrateur Bride,  qui le condamna aux travaux forcés à perpétuité (31). Cependant, dès son arrivée en Indochine, le gouverneur général Varenne le graciait et il put vivre en résidence surveillée, près de Hué, sous l’œil attentif de Léon Sogny.
Phan Boi Chau, dans sa résidence de Hué, devenait le symbole vivant du patriotisme vietnamien. Il recevait de nombreux visiteurs, entretenant sa légende avec un sens certain de la communication, malgré les entraves que pouvait lui fixer l’Administration coloniale. Mais, comme on s’en doute, il ne tenait pas le même discours à tous ses interlocuteurs. Nous avons de multiples portraits de lui, comme ceux tracés par des journalistes vietnamiens écrivant dans des journaux en quoc ngu, autorisés par l’Administration française. Nous avons aussi le témoignage de Louis Roubaud, envoyé du Petit Parisien, qui le vit en 1931, après les événements de Yen Bai et du Nghe Tinh. Le journaliste décrit un homme fort, les yeux cerclés de lunettes d’écaille, vêtu en costume traditionnel, d’une tunique en tulle de soie noire. « Il professe aujourd’hui les doctrines socialistes pour obéir à la mode mais sa seule et constante idée fut et demeure l’indépendance annamite (32) » Par ailleurs, le publiciste Nguyen Van Vinh en fit dans l’Annam nouveau un portrait acide dans un article « Phan Boi Chau, le révolutionnaire repenti. ». Il n’empêcha pas Phan Boi Chau de garder l’estime de la majeure partie de ses compatriotes.
Phan donnait son avis sur les grands et petits événements qui scandaient la vie indochinoise. En avril 1935, informé de la démission du gouvernement annamite de Ngo Dinh Diem qui avait estimé que la pression des autorités coloniales était si forte qu’elle ôtait toute légitimité à ses fonctions de ministre, Phan fit un vibrant éloge du courage politique de Diem. « Je ne connais pas Ngo Dinh Diem. Toutefois parce qu’il a donné sa démission et sacrifié ainsi les honneurs et ses intérêts, je l’admire beaucoup et pour exprimer cette admiration j’ai composé un poème. » On retrouvait bien là le lettré qui ne séparait jamais l’analyse politique de son expression littéraire.
Ainsi durant les 15 années qui suivirent son arrestation jusqu’à sa mort en 1940, Phan Boi Chau continua d’affirmer publiquement son appui à la France contre les menaces japonaises ; il n’en continuait pas moins d’espérer l’indépendance de son pays (33).

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PHOTO 6 Le groupe révolutionnaire à Hangzhou. Archives d’Outre-Mer : FR ANOM SPCE352b. Un croquis à l’encre collé au verso donne les noms des personnages : En haut : Nguyen Thai Bac – Truong Hung – Hai Thac – Hoang Trong Mau – Dang Tu Vo – Quynh Lam – Tran Huu Luc. En bas :  Trang Dong – Ha Duong Nghien – Hai Thin – Phan Ba Ngoc – Dang Tu Man

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NOTES COMPLEMENTAIRES

 

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1 - Albert Sarraut, né à Bordeaux le 28 juillet 1872 ; mort à Paris le 26 novembre 1962. Homme politique français. Gouverneur général de l’Indochine à deux reprises : de 1911 à 1914 et de 1917 à 1919.
2 - « Son passé révolutionnaire, son long exil, ses condamnations, les circonstances assez romanesques de son arrestation en Chine et de son transfert en vue de son jugement en Indochine, le retentissement même de la généreuse clémence du gouvernement français à son égard, sa réputation de grand lettré, lui ont constitué dans toute l’Indochine une notoriété considérable indéniable » Pierre Pasquier, Lettre au ministre des Colonies, 1931,  CAOM SPCE 351.
3 - Le  fait qu’il n’ait jamais parlé français (et qu’il n’ait même jamais pratiqué le Quoc Ngu, n’écrivant qu’en utilisant les caractères chinois) ne serait pas un critère fondamental pour caractériser son rejet du dialogue. Après tout, Phan Chu Trinh, qui s’était fait le champion du rapprochement des Français et des Annamites, lui non plus n’a jamais parlé français (et pourtant il a passé plus de 14 ans en France).
4 - Rappelons qu’en 1862, cinq avant la naissance de Phan Boi Chau, l’Empereur Tu Duc avait cédé aux Français trois provinces méridionales de Cochinchine. Phan avait 16 ans lorsque les Français commencèrent en 1883 l’occupation du Tonkin.
5 - Parmi  les sources de la biographie de Phan Boi Chau, citons ses Mémoires, écrites en caractères chinois durant les années 1930. Elles ont été traduites en français par Boudarel et en anglais par Vinh Sinh et Nicholas Wickenden.
On dispose aussi de notes biographiques écrites par Phan Boi Chau durant son incarcération à Canton, durant les années 1914-1915-1916, dans les prisons du gouverneur chinois Long Jiguang : le Nguc Trung Thuc (NTT).  Ce texte est disponible en anglais sous le titre : Phan Boi Chau’s Prisons Notes,  inclus dans Reflexion from captivity traduit par Christopher Jenkins, Tran Khan Tuyet, et Huynh San Thong édité par David Marr (Athens, OH Ohio, University Press, 1973), 9-66
6 - Sur  les formes de transmission des idées européennes au Vietnam par le biais des caractères chinois voir : « Chinese characters as the medium of transmitting the Vocabulary of Modernization from Japan to Vietnam in the early twentieth century. Asian Pacific Quaterly, October 1993.
7 - J. Kim Munholland, The French connection that failed : France and Sun yat Sen, 1900-1908, Journal of Asian Studies, November 1972 ;
Sur les relations de Sun et de la France, voir  aussi Les Mémoires d’un révolutionnaire de Sun Yat Sen.
Les relations de Sun Yat Sen avec les Services secrets français constituent un véritable roman d’aventure. Qui reste à écrire.
8 - Sur  le mouvement Dong Du : Cf. le recueil des interventions lors du Colloque Phan Boi Chau and the Dong Du movement, Vinh Sinh, ed. New Haven , CT Yale Center for International and Area Studies, 1988.
9 - Le  Japon était épuisé financièrement par sa guerre, certes victorieuse, contre la Russie et avait besoin de faire appel aux capitaux français.
10 - BEFEO  Novembre 1907
Le directeur de la Revue mis en cause en 1908 par le Résident Supérieur en Annam, Levecque, lui répondait ainsi : « Nous n’avons publié [ce pamphlet] que deux ans après son apparition et six mois après l’insertion dans la Tribune indochinoise d’une autre traduction du même opuscule. Voilà à quoi se réduit la prétendue collaboration de Phan Chau Trinh [au Bulletin de l’Ecole Française d’E-O]. S’il a été notre « collaborateur » c’est au même titre que l’empereur de Chine dont nous avons traduit de temps en temps les ordonnances. »
Le texte de Trinh était inclus dans le BEFEO à la suite d’une contribution d’un autre Annamite, Nguyen Van Vinh qui, à cette époque, se situait sur des positions très voisines de Trinh. Nguyen Van Vinh sera plus tard en 1913 le rédacteur en chef d’un des premiers journaux en quoc ngu, le Duong Dong Tap Chi.
11 - Lorsque le Gouverneur général Alexandre Varenne prit connaissance du dossier de 1913 en 1925 il estima que la responsabilité directe de Phan Boi Chau dans l’organisation des attentats n’était pas clairement démontrée.
12 - 100.000 Vietnamiens participèrent à la guerre contre l’Allemagne et ses Alliés : environ 50 000 dans les unités combattantes (tirailleurs indochinois) et environ 50.000  à titre de travailleurs dans les usines d’armement en France.
13 - Sur cet épisode Cf. CAOM, 3 Slotfom carton 29. Déclaration de Phan Chu Trinh.
14 - Long Jiguang (1860-1921) était originaire du Yunnan. En 1908 il avait été commandant militaire du Guangxi et en 1911, avant la révolution de novembre, commandant militaire du Guangdong. Cf. The Autobiography of Phan Boi Chau p. 216
15 - Ceci  avec l’appui financier des Puissances occidentales qui l’aidèrent, il faut le reconnaître,  contre le parti de Sun Yat Sen qui avait pourtant gagné les élections libres organisées en Chine en mars de cette année 1913.
Sur les relations de la France et de la Chine durant la période 1911-1913, on peut se reporter au livre de Fernand Farjenel A travers la révolution chinoise, livre écrit en 1913 par l’un des meilleurs spécialiste des questions d’Extrême Orient de l’époque.
16 - Chen Jiongming  accède à une certaine (modeste) notoriété en apparaissant (brièvement) dans Les Conquérants d’André Malraux (1928).
17 - En  fait la position de Yuan, de Long, et des autres dirigeants chinois opposés à Sun Yat Sen, fut toujours ambivalente : d’une part ils avaient besoin de l’argent des Puissances occidentales pour affirmer leur pouvoir en Chine (avec l’emprunt du Consortium) ; de l’autre ils ne cessèrent de donner secrètement des encouragements aux nationalistes vietnamiens. D’après les Mémoires de Phan, Cuong De avait rencontré Yuan en 1912. Cf The Autobiography of Phan boi Chau p. 211
18 - Sur la politique d’association de Sarraut voir la thèse d’Agathe Larcher La légitimation française en Indochine, mythes et réalités de la « collaboration franco-vietnamienne » et du réformisme colonial. Paris VII, 2000.
19 - Parmi les réformes de Paul Beau en matière de « politique indigène », il faut citer l’institution d’une « mission scientifique permanente de mandarins indochinois en France » (arrêtés du 17 octobre et du 7 novembre 1905), la création d’une Université indochinoise à Hanoi, et la création d’un Chambre consultative des représentants indigènes au Tonkin (en mai 1907).
20 - Sur la politique d’association d’Albert Sarraut, voir Agathe Larcher Goscha, La légitimation française en Indochine, mythes et réalité de la collaboration franco-vietnamienne. Thèse pour le Doctorat Paris VII, 2000.
21 - Sarraut a défini lui-même ses conceptions coloniales dans son livre Grandeur et servitudes coloniales, publié en 1931.
22 - La Direction des Affaires Politiques et de la Sûreté générale (créée sous la forme d’un bureau par Sarraut en 1912) fut réorganisée d’abord en 1915 par Bourcier Saint Chaffray à la demande de Roume, puis par Sarraut lui-même en 1917.
23 - Sur Nam Phong,  voir Introduction au Nam Phong par Pham Thi Ngoan. BSEI 2e et 3e tr. 1973 pp 167 à 502.
24 - Ce manifeste écrit à Hangzhou est daté de novembre 1917. Hangzhou a été choisi par Phan Boi Chau comme lieu de résidence parce qu’il n’y avait là ni concession ni représentation consulaire française. Grâce à l’appui de Duan Qirui, le premier ministre chinois,  il avait pu trouver un petit emploi dans une revue militaire chinoise. Dans cette ville il se sentait en sécurité.
25 - Cette quasi-soumission devait du reste contribuer à la chute du dictateur chinois en 1916.
26 - CAOM HCI  SPCE 355 Note sur les derniers écrits de Phan Boi Chau entre 1917 et 1925.
27 - Il s’agit de l’accord Lansing-Ishii conclu en décembre 1917 entre les Etats-Unis et le Japon. Cet accord est l’exemple même d’une diplomatie de circonstance qui entretint toutes les ambiguïtés. En fait les Etats-Unis reconnaissaient aux Japonais le droit de bénéficier de la « porte ouverte en Chine » principe auquel ils étaient très attachés. Peut-être la traduction japonaise de l’accord fut elle confuse. Quoiqu’il en soit les Japonais interprétèrent l’accord comme leur donnant carte blanche en Chine.
28 - « Le Japon, voilà le grand ambitieux ; sur le vaste terrain de chasse qu’est le monde, c’est lui le chasseur le plus rapide à la course. Quand les Puissances commençaient à s’intéresser à la Chine, il s’est emparé le premier des plus beaux morceaux, Formose et la Mandchourie méridionale. Le Fou Kien et le Shantong sont pour ainsi dire dans sa poche. Mais avec son immense ambition et les grands projets qu’il nourrit tout cela ne saurait suffire à le satisfaire. Depuis une dizaine d’années un courant d’opinion s’est formé dans le pays qui a pour but l’annexion de toute la Chine. Si ce projet n’a pu se réaliser plus vite, si le Japon s’est vu obligé de mettre un frein à son ambition c’est qu’il y a encore des Puissances qui ont des intérêts en Chine. En coupant en même temps que les autres dans la chair vive de la Chine, il sait qu’il ne fait qu’exciter l’appétit des autres convives. C’est pourquoi il cherche toujours à cacher ses desseins perfides et à dissimuler sa force. Aux Puissances il déclare qu’il veut maintenir la paix à tout prix ; vis-à-vis de la Chine il proclame ses intentions amicales et honnêtes. Il est comme cet assassin qui au milieu d’une vaste assistance affecte un visage gai et riant et qui la nuit aiguise son couteau. »
29 - CAOM HCI SPCE   352
30 - Phan Boi Chau signa le manifeste du nom de Doc Tinh Tu, Phan Boi Chau The Autobiography p. 242
31 - Phan avait déjà été condamné en 1913 par une Commission criminelle. Néanmoins, il fut décidé de le rejuger.
32 - Louis Roubaud : Vietnam, La tragédie indochinoise p. 231. Le récit de Roubaud comporte quelques erreurs de détails. Ainsi, il situe la libération de Phan Boi Chau de la prison du maréchal Long en 1922 (en fait en février 1917). La fuite du jeune roi Duy Tan n’eut pas lieu en 1915 mais en 1916 - une erreur typographique sans doute. En 1914 l’attentat de Chamine (Shameen, île des  concessions française et anglaise de Canton) : en fait en 1924.
33 - Les responsables français de l’époque auraient probablement bien fait de retenir les propos prémonitoires du Général Famin qui écrivait dès 1910 dans l’Avenir du Tonkin « Il faut que les Annamites puissent caresser leur rêve d’indépendance, espérer que ce rêve c’est par nous qu’ils le réaliseraient.  Ainsi ils nous seraient attachés et le jour de la séparation fatale, nous aurions perdu des sujets mais nous aurions conservé des amis, des associés, des clients. » 

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