Pham Quynh

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PHAM QUYNH (1892-1945)

 Par son petit-fils, M. Nguyen Quoc Cuong

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« Chers amis bonsoir
Merci de me donner l’occasion d’évoquer avec vous la mémoire de Pham Quynh, mon grand-père, ce grand lettré d’Annam qui a tant fait pour le renouveau de la littérature vietnamienne.
Je commencerai cette causerie en brossant un portrait rapide de l’homme qu’il était avant de vous parler de son œuvre, le Nam-Pong, cette revue encyclopédique, qu’il créa et dirigea pendant plus de 17 ans et qui eut un rôle déterminant dans la formation puis le développement d’une littérature véritablement et authentiquement vietnamienne. » 
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M. Nguyen Quoc Cuong, petit-fils de Pham Quynh, lors de la causerie à laquelle il était invité par les Amis du Vieux Hué, à Biscarrosse pour parler de son illustre grand-père (Novembre 2004)

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PHAM QUYNH 

Un lettré et un homme d’Etat

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Issu d’une longue lignée de lettrés confucéens originaires du village de Luong Ngoc au nord Viêt Nam, dans la province de Hai Duong, Pham Quynh naquit le 17 décembre 1892 à Hanoi.
Orphelin de mère à l’âge de 9 mois et de père à 9 ans, il fut élevé par sa grand-mère à Hanoi où il suivit l’enseignement du Collège du Protectorat. Il en sortit premier en 1908 à l’âge de 16 ans et entra la même année à l’Ecole Française d’Extrême-Orient en qualité d’interprète.
L’année suivante, à l‘age de 17 ans, il épousa Melle Lê Thi Vàn, également âgée de 17 ans. En 1911, deux ans plus tard, naquit le premier des 13 enfants du couple : cinq garçons et huit filles. Pham Thi Ngoan était la 4ème des filles ; elle épousera en 1940 Nguyen Tiên Lang, mon père, et poursuivra l’œuvre de Pham Quynh en publiant en France, entre 1978 et 1997 d’importants travaux sur le Nam-Phong et sur le Kim Vàn Kiêu.
Pham Quynh avait un physique volontaire et dégageait une impression de sérieux, voire de sévérité au premier abord. Grand de taille – 1,73m – pour un vietnamien de sa génération, il était souvent vêtu de manière stricte avec la traditionnelle tunique noire sur un pantalon blanc, avec pour couvre-chef le turban noir des lettrés.
Cette apparente froideur résultait de son éducation confucéenne dans laquelle le respect d’autrui commandait de ne pas montrer ses émotions en restant impassible.
Selon le journaliste français René Lays qui l’a interwievé en 1933 pour « L’Impartial », un journal de Hânoi, … » il cachait derrière cette apparence austère, un tempérament sensible et passionné ».
En 1917, à l’âge de 25 ans, il fonda la revue Nam-Phong (Vent du Sud ) dont il fut le rédacteur en chef et l’animateur jusqu’en 1932, année où l’empereur Bao-Daï l’appela à la Cour de Hué comme ministre chargé de la direction du cabinet impérial, puis en 1933, Ministre de l’éducation Nationale.
En 1942, il fut nommé Ministre de l’Intérieur, ayant rang de Premier Ministre.
Le 9 mars 1945, après le coup de force japonais sur l’Indochine, Pham Quynh en tant que 1er des ministres de la Cour signa la proclamation de l’indépendance du Viet-Nam puis se retira de la vie politique. Pas pour longtemps, hélas…..
Le 23 Août 1945, les hommes de main du Viet-Minh firent irruption dans sa villa Hoa Duong près de Hué et l’enlèvement avec son gendre Nguyên Tiên Lang.
Peu après, Pham Quynh fut exécuté. Sa dépouille fut retrouvée avec celles d’un frère et d’un neveu de Ngô Dinh Diêm en 1956 dans la forêt de Hac Thu au centre Viet-Nam. Il fut de nouveau inhumé à Hué, dans les jardins de la pagode Van Phùoc où il repose désormais.
Quant à Nguyên Tiên Lang il fut prisonnier du Viet-Minh jusqu’en 1952, année de sa fuite puis de son départ pour la France. De cette expérience, Nguyên Tiên-Lang en tira un roman autobiographique, « Les Chemins de la Révolte » qui obtint en 1954 le Prix Silvio Pellico.
La famille de Pham Quynh se disperse de par le monde au gré des vicissitudes politiques de l’histoire du Viet-Nam, pour partie aux USA et pour partie en France et en Suisse.

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Mariage light

 

Photographie prise lors du mariage de Pham Thi Ngoan (4ème fille de Pham Quynh) avec Nguyen Tiên Lang – Hué 1940). Photographie communiquée par Nguyen Quoc Cuong. 

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Le NAM PHONG ( 1917- 1934 )

Pilier de la refondation de la littérature vietnamienne.

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Revue Nam Phuong light

Photographie extraite de la Revue Nam Phuong – Sommaire du N° 181 : sommaire du numéro
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Lorsque, en 1917, Pham Quynh fonda cette revue tri-linque ( en Nôm, en Quôc-Ngu et en Français ). L’objectif était clairement exprimé : « Le but recherché par notre revue est de créer une nouvelle culture afin qu’elle remplace les études anciennes en caractères chinois, et simultanément de proposer et proclamer un courant de pensée nouveau conforme à la situation actuelle et au niveau de notre peuple. » ( Nam-Phong – N°1 – Juillet 1917 )
Il n’est pas inutile de rappeler brièvement dans quel contexte se situait cette profession de foi. Selon le plan politique, les français qui étaient arrivés depuis le milieu du 19° siècle en Indochine, par le traité de Protectorat de 1884, avait mis sous tutelle L’empire d’Annam ( le Centre et le Nord ) et avait fait du Sud, la Cochinchine, une colonie française.
Sur le plan culturel, le pays était encore très marqué par plus de vingt siècles d’influences chinoises. En effet, jusqu’à la fin du 19° siècle et au début du 20°, la langue de culture, celle des lettrés et des mandarins état le chinois. Les lois, les règlements, les circulaires administratives étaient rédigées en caractères chinois. L’enseignement, la formation des élites étaient calqués sur le système chinois.
Comme le rappelait Pham Quynh lors d’une conférence à Paris en 1923 :
« Les caractères chinois jouaient chez nous à peu près le rôle du latin dans les pays d’Europe au Moyen-âge, avant la constitution définitive des différentes langues nationales. Ils étaient la langue savante cultivée par une classe d’humanistes qu’on appelle les lettrés. Ceux-ci qui formaient la seule élite intellectuelle du pays affectaient à l’égard de la langue parlée un dédain transcendant. C’était pour eux la langue vulgaire, la langue du peuple, indigne d’être cultivée par des gens instruits. Non seulement les livres étaient écrits en caractères, mais encore les lettres privées, comme tous les documents officiels et administratifs. L’annamite, le nôm, ou langue vulgaire, était bon pour les illettrés, pour le peuple. C’est à peine si de temps en temps un lettré daignait écrire en nôm : c’était pour composer de petits poèmes sans importance, sur des sujets plus ou moins frivoles, comme une sorte de délassement aux études plus sérieuses. Il n’y eut qu’une seule exception au début du 19° siècle : un mandarin lettré du nom de Nguyen-Du composa un ouvrage entier en nôm, le Kiêu, sorte de roman versifié qui est un vrai chef-d’œuvre et montre quelles possibilités littéraires possède la langue annamite et quel parti a su en tirer un écrivain de talent. Mais dédaignée par es lettrés parce qu’elle n’était pas enseignée dans les écoles, celle-ci a toujours été cultivée dans le peuple qui avait ses poètes préférés, sortes de trouvères ou troubadours chantant l’amour et le printemps, les belles légendes du passé et les charmes de la vie champêtres. C’est ainsi qu’à côté de la littérature officielle, écrite, qu’on peut appeler littérature sino-annamite, parce qu’elle comprend tous les ouvrages écrits en caractères chinois par des auteurs annamites, il existe une littérature populaire, en grande partie orale. »
 
Telle était la situation : il existait bel et bien une littérature spécifiquement et authentiquement vietnamienne mais elle n’était pas encore connue et encore moins reconnue car sa propagation était entravée par le fait que son expression écrite – le Nôm – utilisait des caractères chinois pour transcrire des sons vietnamiens et que ces caractères n’étaient pas codifiés ce qui faisait qu’ils pouvaient varier d’une région à une autre.
Au début du 20° siècle, l’élite du pays prenait conscience que le Quôc-Ngù, ce mode de romantisation des sons vietnamiens utilisant un alphabet inventé par des missionnaires occidentaux quand ils arrivèrent en Indochine au milieu du XVII° siècle apparaissait comme l’outil le plus approprié pour devenir la langue nationale notamment par la relative facilité de son apprentissage et elle permettait non seulement une diffusion efficace de la littérature populaire mais encore, elle s’avérait être l’outil idéal de vulgarisation de la culture française.
Pham Quynh et son équipe décidèrent de donner ses titres de noblesse à cette écriture et firent tout pour que le Quôc-Ngu’ devint la langue nationale. Ils reçurent en 1920, en guise d’approbation et d’encouragement les lignes suivantes de la part d’un missionnaire érudit, digne continuation du Père Alexandre de Rhodes, L’inventeur du Quôc Ngu’ :
« Vous avez la bonne fortune d’avoir une écriture phonétique qui vous rapproche des écritures européennes. Ainsi, vous pouvez faire au français tous les emprunts nécessaires, les mots français passent de plain – pieds dans votre Quôc – ngu. D’autre part, votre langue dérive en grande partie des caractères chinois, les emprunts que vous pouvez faire à ceux – ci sont pour ainsi dire presque infinis, puisque les mots chinois que empruntez, vous les prononcez à la vietnamienne et ils sont de ce fait même, vietnamisés. Ce sont là des avantages inappréciables. Votre langue peut ainsi s’enrichir, se renouveler indéfiniment. J’ai pleine confiance dans l’avenir de la langue vietnamienne… »
Cette prophétie se révéla amplement justifiée.
C’est ainsi que de 1917 à 1934, le Nam-Phong a été un carrefour, un forum, une histoire, un « bouillon de culture » qui a contribué de manière déterminante au renouveau des lettres vietnamiennes et à la naissance d’une nouvelle identité nationale.
Les deux cent dix numéros du Nam-Phong qui se sont succédés ont largement diffusé auprès de l’élite du pays les idées et techniques nouvelles venues d’Occident. Pour ce faire, des milliers de mots nouveaux ont été créés qui ont considérablement enrichi le Quôc-Ngù.
La littérature du Viet-Nam d’aujourd’hui n’aurait sans doute pas existé sans le colossal travail de Pham Quynh et de son équipe.
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Le Nam-Phong s’en est allé.
Mais il n’a pas fait mentir la légende qui annonçait que le « vent du Sud » apportera renouveau et prospérité…
Le Nam-Phong a été indéniablement un pont entre deux mondes, un trait d’union entre l’Occident et l’Asie. Il a permis, pour citer Nguyen Tiên Lanq, que se réalise « le mariage de la plume et du pinceau » pour donner naissance au Viet Nam moderne.
NGUYÊN Quôc Cûông  – Président de l’AFUBA, association Franco-Vietnamienne de Bordeaux – Aquitaine

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SUR LA RIVIERE DES PARFUMS

Par S.E. Pham Quynh, Extrait du Nam-Phong – Tome XXVI, N° 146-Janvier 1930, Supplément pages 3-5.
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Des Souvenirs de ma vie littéraire, les plus doux, les plus profonds, les plus vivaces sont peut-être ceux que je conserve du premier séjour que j’ai fait à Hué, la capitale nostalgique.
Cela remonte à onze ou douze ans déjà. S.M. Khai Dinh régnait alors dans toute la splendeur d’un début de règne qui s’annonçait comme particulière­ment fécond, plein d’espérances et de promesses, et qui devait se terminer quelques années plus tard d’une façon assez terne.
Le grand Sacrifice au Ciel et à la Terre, le Nam Giao, qui avait été abandonné depuis longtemps, allait être célébré en grande pompe, marquant par un geste symbolique l’accession au trône des Nguyễn d’un souverain enfin majeur et conscient. Il n’y avait pas d’occasion plus favorable pour moi d’aller faire connaissance avec la capitale de mes rêves, juste au moment où, en dehors de ses charmes naturels, elle devait apparaître à mon imagi­nation parée de ses plus beaux atours de fête et dans toute la magnificence de ses fastes désuets. Car j’avais longtemps rêvé à Hué, comme on rêverait en Occi­dent à ces villes enchanteresses qui ont nom Venise, Sienne, Cordoue, Tolède, à ces villes d’art et de poésie, où l’esprit assoiffé de beauté et d’harmonie vient chercher un décor ou un cadre à ses épanche­ments et à son essor.
Ce fut donc en « pèlerin passionné » qu’ à 1’exemple des lettrés mes aînés, je fis le voyage de Tràng-an. J’eus pour compagnon un poète charmant qui, depuis, a évolué vers d’autres idées, mais qui alors n’était féru que de littérature et d’art.
Pour ne pas déranger les amis, on convint de ne descendre chez personne. Mon poète eut l’idée origi­nale de louer un sampan, un de ces sampans couverts qui, sur la Rivière des Parfums, sont des sortes d’hô­telleries flottantes, On y mange, ou y couche, on y tient salon où des artistes raffinés, des dames élégantes font assaut d’esprit ou font rendre à la voix humaine et à des instruments d’une simplicité primitive des accents ineffables.
« Purs comme le cri de l’oie sauvage traversant l’espace
Ou troubles comme un torrent descendant des mon­tagne…/… »,
pour plagier deux vers célèbres du Kiều.
 
Certes, cette « vie à bord » n’est pas d’un confort comparable à celui des hôtels. Mais à qui sait la goûter, elle donne des délices rares. Pour nous, Sa Majesté nous eut-elle réservé un de ses appartements au Palais que nous n’eussions voulu quitter pour cela notre sampan rustique.
Nos sampaniers étaient deux époux. Le jour, l’em­barcation était amarrée près de la rive, sous la garde d’un bé con. La femme allait au marché et faisait la cuisine, notre cuisine. Le mari, de son métier tireur de pousse-pousse, nous pilotait en ville et nous véhi­culait au besoin. A la différence de ses “collègues” de Hanoï, c’était un garçon très poli, docile, et dirai-je même, bien élevé. Sa femme était douce, serviable, bonne cuisinière, – elle nous faisait des plats de poisson délicieux – et possédait par dessus le mar­ché une belle voix : la nuit, en ramant, elle nous charmait de ses chansons mélancoliques.
Bref, c’étaient des gens très sympathiques, et nous nous intéressions beaucoup à ce ménage en compa­gnie duquel nous vécûmes presque une semaine. Il inspira à mon ami un poème fort joli en caractères chinois que je me rappelle encore et dont je donne ici une traduction approchée, tout en regrettant de ne pouvoir rendre tout le charme de l’original.
Des bouffées de chaleur remplissent le ciel du sixième mois
 
I
Qu’ils sont à plaindre, les hommes qui s’agitent dans cette fournaise
Mais il est de par le monde deux époux heureux,
Qui, dans une frêle embarcation, s’approvisionnent de lune claire et de vent frais.
 
II
Ils vivent, l’un sur terre, l’autre sur l’eau, d’une vie pleine de liberté
Le mari tire son pousse-pousse et la femme conduit son sampan.
Mais ni pousse-pousse ni sampan ne sont idoines à véhiculer les chagrins de la séparation,
Et à la nuit tombante, les deux époux se retrouvent sur le bord de l’eau.
 
         III
Le courant qui coule vers l’Est est refoulé par la marée montante;
Des tourbillons boueux montent du lit du fleuve.
La femme dit à son mari “Puisse ton coeur ne jamais ressembler à cette eau désordonnée
« Puisse-t-il ne jamais m’obliger à pleurer la nuit en me cachant le visage ! »
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N’est-il pas charmant, ce petit poème composé sous la forme dite la Branche de Bambou (Trúc chi từ) suite de quatrains chantant les charmes de l’amour et les tristesses de la séparation.
Mon ami l’improvisa au cours d’une soirée qui réunissait dans notre sampan quelques lettrés de la capitale, auxquels se joignaient deux cantatrices re­nommées. Une seconde embarcation nous suivait, renfermant les musiciens avec leurs instruments. No­tre chambre unique, après avoir servi de salle à manger, se transformait en salon où l’on cause. Il était minuit passé. Chacun avait improvisé quelques vers, mais le poème ci-dessus ralliait tous les suffrages. Nous nous éloignâmes alors de la ville et allâmes amarrer bien loin, au milieu du fleuve, du côté de la Tour de Thiên-mu ou de “la Dame céleste” que les Européens appellent à tort “Tour de Confucius”. Dans le silence de la nuit commencèrent les chants et la musique. Des flots d’harmonie nous inondèrent, nous transportèrent dans des royaumes irréels, dans des terres chimériques. Ces chants étaient tantôt suaves comme le parfum captivant d’une fleur, tantôt déchirants comme une voix humaine qui pleure, tan­tôt langoureux comme certains regards de femme dans les moites soirées d’été, tantôt joyeux, – mais beaucoup plus rarement – comme un babillement d’oiseaux au printemps. Et cette musique, on dirait qu’elle vous pénétrait le corps et l’âme, qu’elle s’insi­nuait dans vos veines, qu’elle vous parcourait tout entier d’un frisson délicieux.
D’où vient le charme ensorceleur de ces chants, de cette musique de Hué ?
La tradition rapporte que le Ca-lý dérive d’anciens airs cham. Ce peuple vaincu par les Annamites au cours d’une lutte séculaire, avait coutume, dit-on, de chanter des chansons mélancoli­ques pour pleurer les malheurs de la patrie perdue. Les soldats annamites en garnison en pays cham, impressionnés par ces airs tristes qui ne répondaient que trop à leurs sentiments nostalgiques, les adap­taient aux chansons annamites et ainsi les introdui­saient dans le pays où ils devinrent vite populaires. Quoiqu’il en soit de cette origine, beaucoup de ces airs de Hué, comme le Nam-ai,ou le Nam-bînh, ac­compagnés par le monocorde, sont d’une tristesse à fendre le coeur, et s’il est vrai, comme dit Musset, que
« Les chants les plus beaux sont de purs sanglots »
ils sont ce que la voix humaine a produit de plus harmonieux et peut-être aussi de plus tragique.
Ils furent particulièrement émouvants chantés à cette heure et dans ce cadre, et écoutés par des hommes dont la sensibilité artistique surexcitées à l’extrême vibrait littéralement à tous les échos de l’espace.
Leur charme opérait en quelque sorte en deux temps, à deux degrés : ce fut d’abord une dépression de tout l’être gagné jusque dans ses profondeurs par cette tristesse poignante qui “dissolvait l’âme” (tiéu-­hồn), suivant la forte expression annamite ; il en résultait une sorte d’enivrement comparable à celui que produit l’opium ou le haschisch. Mais à cette dépression succéda bientôt une exaltation : un élan nous réveilla de cette torpeur; il s’élevait en nous une ferveur intense qui tantôt nous transportait dans les espaces infinis, tantôt nous plongeait dans les profon­deurs de la race, dont ces accents désespérés sem­blaient être la voix, l’appel lointain venu du font des siècles. A certains moments cet appel se faisait telle­ment pressant, obsédant qu’on serait tenté de s’écrier, comme Hélène Vacaresco, la fougueuse poétesse roumaine :
Et j’entendais, au bruit de mon voeu dévorant,
Ma race qui chantait en moi comme un torrent I…
 
Oh ! Ces inoubliables nuits de Hué, ces nuits d’en­chantement et de ferveur passées en sampan sur la Rivière des Parfums, ces nuits passionnées que je ne revivrai peut-être plus jamais !
Je suis revenu plusieurs fois à Hué ; j’ai refait plusieurs fois la même promenade en sampan ; j’ai entendu les mêmes chants et la même musique qui me procurent le même charme un peu langoureux et triste. Je n’ai pas retrouvé les intenses émotions de mon premier voyage. Et pourtant le cadre est le même : ce sont les mêmes collines lointaines, c’est le même fleuve qui coule entre les mêmes rives ombra­gées avec les mêmes sampans qui parsèment son cours paresseux; c’est la même tour romantique qui domine le même coin de paysage familier; ce sont les mêmes murailles de la vieille citadelle qui se mirent dans les mêmes fossés herbeux; le tout évoquant une de ces délicates peintures à l’encre de Chine qui plaisent tant à l’imagination de nos poètes. Seuls les anciens amis ne sont plus là, dispersés aux quatre coins de la vie, séparés de vous par la distance et par les idées. Et l’âme, elle aussi, a peut-être perdu de sa puissance d’émotion; au contact des rudes réalités de la vie, sa vibration intérieure a diminué : elle devient moins exaltée et, hélas ! plus sage. C’est ainsi que les premières émotions ressenties, les plus douces, les plus profondes, ne se retrouvent plus jamais avec la même intensité, et les heures les plus exaltantes de la vie ne se revivent plus que par le souvenir.