Journal d’Albert Sallet (1903-1906)

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EXTRAITS DES CARNETS DU MEDECIN MAJOR ALBERT SALLET

TONKIN, 1903-1906

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Le Médecin major Sallet a vécu une double carrière de médecin militaire et de savant. Il n’est pas étonnant qu’il ait ressenti la nécessité de transcrire, sur ses carnets ou ses cahiers, les observations qui découlaient de son insatiable curiosité. Ce polygraphe s’est intéressé à tous les domaines que lui offrait un pays nouveau ou tout était à découvrir. La prise  de notes, à laquelle il s’est astreint toute sa vie, procédait autant d’un désir de collecter des matériaux pour ses futurs travaux que d’un besoin de témoigner pour rétablir une meilleure justice en faveur d‘une population qu‘il aimait profondément.
Les notes présentées ci-dessous sont les premières de la carrière indochinoise de Sallet. Elles ont été rédigées à partir de février 1903, date à laquelle Albert Sallet débarque à Haïphong comme Médecin Auxiliaire Major Stagiaire au 9ème Colonial. Ses premières années seront riches de déplacements continus entre les différentes « ambulances » ou les « Vaccines » de ses poste tonkinois dans la « Haute Région : Quang-Yen – Sept Pagodes – Haïduong – Dong-Trieu – Hanoï – Thaï-Nien – Ba-Xat – Trinh-Tuong – Mong-Hum – Vietri – Phu-Doan – Laokay …
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Manuscrit a light

Feuillets provenant des archives Sallet, premieres notes d’une longue série que le médecin Major glanera tout au long de sa longue carrière en Indochine et en France.

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Quang Yen – 16 mars 1903. « ..L’hôpital est installé dans une ancienne forteresse chinoise…/… »
…/…A peine arrivé, sans avoir même le temps de classer mes impressions de départ, mes impressions de voyage, le tout vu d’une longue traversée, sans avoir le temps de noter les incidents, de voir mon poste, il faut boucler ses malles et partir un peu loin.
Pourtant, la bonne vie tranquille à conduire ici… L’hôpital : c’est Quang Yen, Quang Yen, c’est l’hôpital ! Mais un hôpital qui a son petit air point méchant avec ses toits rouges, ses constructions blanches, le tout dans une ancienne forteresse chinoise dont les créneaux sont garnis par là de jolies euphorbes rouges sortant d’un buisson d’épines très dures ; ici par des vieux canons dont la peinture vernissée reluit, ailleurs ils ont été coupés et c’est un mur en terrasse. Intérieurement la porte blanche de la pagode centrale du fort excite par ses lions, ses dragons, ses découpures dans un chamarrage de vert, de rouge, et de jaune sur le grand fond blanc. Restaurée, elle sert de porte d’entrée aux bureaux actuels.
On y vit très bien, dans un panorama superbe. Le fleuve s’étale avec ses îles nombreuses. De temps en temps passe un sampan avec ses toiles grises de paille de riz que des avaries de temps ou de vétusté ont déchiquetées. Au pied de l’hôpital quelques constructions annamites en torchis  ou grouille proprement un ménage avec, en devanture, un étalage quelconque qu’annonce l’éternel papier rouge, zébré de caractères chinois.
Et le soir, c’est Haiphong qui éclaire l’horizon sur une longue traînée de feux alignés. C’est, ça et là, perdues à travers le delta, des lueurs moins intenses de portes et d’habitations pendant que les mille petits cris sonnent dans les herbes unis au bruissement métallique des feuilles rudes qu’agite le vent…..un chien annamite hurle très loin….
Et le matin, il faut partir pour plus haut, un poste provisoire à sept Pagodes… A vrai dire j’ai été surpris de cet ordre inattendu me trouvant non encore remis de toutes mes émotions et rempli de mes fatigues de voyage…….Et puis qu’importe ! C’est pour deux ans……mais, deux ans !
Alors la tranquillité pleine dans des affections vraies, dans son chez soi……..

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Sept-Pagodes – Mars 1903.  « … mon isolement ici m’effraie, c’est l’inconnu ! »
Comment s’est effectué le voyage ? Parti d’Haiphong à 8 heures avec le vapeur des Fluviales « le Cerf  »  auquel étaient venus m’accompagner des amis, je me suis réveillé vers 1 heure du matin. Je bondis à l’avant … la nuit est froide, toute brumeuse ; le fleuve éclairé par les lumières du bord, montre péniblement ses bords montagneux au loin…… Sonneries électriques, on manoeuvre ; sonneries encore, on vire, sonneries, on accoste. Et je débarque sur un appontement primitif, sur le quai ( Oh ! combien ! ) des tirailleurs avec tout leur équipement attendent de s’embarquer.
Quelques lumières et il paraît que c’est Sept-Pagodes.
Et dans cette première nuit passée dans une chambre de passage préparée au hasard par un planton abruti, surpris en plein sommeil. J’évoque ma tranquillité des quelques jours de Quang Yen…. mon isolement ici m’effraie, c’est l’inconnu ! J’avais tort de craindre : des officiers charmants, des promenades superbes……..et puis c’est bien plus Tonkin.
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Ba-Xat – 15 juin 1903. « …Partout je veux mon rêve, celui qui fut mon fidèle routier…/… »
Haiduong, Dong-Trieu, Phu-Lien, Do-Kha, Thrin-Kxa, Thuong-Son, Huy-Deo, Can-Thug,Yen-Baï, Pho-Lu, Thai-Nien, Lao kay, Ba xat …. Tous ces noms tonkinois sonnent leur musique étrange, de soleil, de peines, sourires, de fatigues, de connaissances ( ?), de dévouement….. et je veux tour à tour noter ce que chacune m’évoque, et je veux toutes ces figures qui me sourient dans une sympathie née de peu et pour beaucoup déjà oubliées ; je veux tous ces clichés de voyage qui me serviront et serviront aux miens plus tard et partout, je veux mon rêve, celui qui fut mon fidèle routier infatigable, ensorceleur dans sa consolance si nette et si constante, celui de l’amie jolie et très amicale.
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Ba-Xat – 18 juin 1903. « Contre-temps, marches et contremarches…. »
Le « Vietri » allait partir. Adolphe Robin, Girardin étaient venus m’accompagner dans une vitesse de pousses que nous accélérions. Dame ! Il était tard et quelques minutes auraient pu nous faire manquer la chaloupe !
J’arrive tout le premier. Les bagages sont chargés ; quelques personnes à bord… messieurs et dames… La sirène a sonné et nous allons presque partir. Docteur Deunft, puis Docteur Dumas… on donne des ordres et ….le secrétaire du service de santé nous arrive. Voilà : « On dit … choléra… Lao-Kay…alors au lieu de monter là haut, assurerez le service : Docteur Sallet à Tien- Hieu. Docteur Deunft à Pho-Lu ; Docteur Dumas, au reste, monte à Yen-Bay d’où semble sortie l’épidémie. »
Nos feuilles d’ordre en poches ; on siffle un air à ce changement, un bast ! et un zut ! et puis un …m’en fous !…et puis on part …
Ce voyage en jonque, tout un poème !…
Et le choléra m’a fait marcher à Thai-Nien, m’a fait monter à Loa-Kay et descendre à Baxat…
Et toutes ces dépêches allant, venant, par télégraphe, par pigeon, dans l’affolement des chefs…. Et l’énervement des hommes, et ces victimes.
Je suis à Baxat !
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Souvenir de sept pagodes – Mars-avril 1903. Une messe annamite.
« … cet autel où les décorations ne diffèrent de celles des pagodes que par quelques croix égarées parmi les dragons… /… »
On est parti d’assez bon matin. Le crachin abondant rend glissantes toutes les routes, douteux les sentiers de rizières… la terre s’adapte solidement aux semelles, les imprégnant de glaise et de rouge…
C’est le plein Delta avec ses montagnes, ses mamelons poussés on ne sait pourquoi en toute plaine. Les rizières présentent un riz très proprement piqué, l’eau marquette la plaine de carrés réguliers que bordent les digues de chaque champ.
Il crachine, le ciel est gris et par les chemins mauvais, si étroits, la file des Annamites va rapide…
C’est une vieille pagode au milieu du village, de l’autre côté du fleuve ; les sampans, les paniers sont nombreux autour. Dans chacune de ces misérables embarcations, une famille entassée : village errant, mobile, de pêcheurs, qui a sa terre cependant.
Aujourd’hui ces pêcheurs presque tous catholiques ne travaillent pas : c’est dimanche !
Aucune cloche… pas de clocher… On a détruit quelques vieux dragons de pierre, supprimé quelques ornements au faîte de l’édifice et une simple croix annonce, là-haut, l’église.
Accroupis à genoux, là, les enfants, là, les hommes, là, les femmes, les uns sur des nattes, les autres directement à terre, la chapelle est comble.
Le prêtre annamite arrive précédé de deux enfants de choeur en robe noire col ( ?) blanc. Leurs cheveux coupés longs tombent raides autour d’une figure éveillée.
Un coup de sonnette… le prêtre très raide dans des gestes qui font craquer les articulations marmonne les prières et les réponses suivent, bredouillées, défigurées…horribles.
Et derrière, la mélopée commence… Le chant monotone, psalmodié de quelques litanies en annamite, se continue semblable…
Par à coups, un arrêt….et une voix reprend de plus belle entraînant les autres voix. Ce sont les chants des femmes.
Un coup de sonnette. L’élévation…. Les chants cessent et tous prostrés à terre, prient à haute voix dans une humiliation qu’exagèrent les coups précipités frappés sur les poitrines ….
Et le tumulte grandit, les enfants dominent… L’élévation du calice est le paroxysme et la rumeur est énorme.
Le prêtre a détendu les bras rejetés en arrière dans un mouvement de dislocation… Les chants recommencent plus graves… Cette fois, ce sont les hommes…. Tout est fini à la communion. Le sacristain lit sur une feuille une série de caractères auxquels répond simultanément la foule.
Et tandis que le prêtre récite les prières finales, le chant revient plus précipité, véritable action de grâce peut-être inconsciente pour beaucoup, sincère pour les enfants tapageurs.
Oh ! L’impression de cette première messe entendue ! La ferveur de quelques communiants. Les femmes aux cheveux dénoués…et cet autel où les décorations ne diffèrent de celles des pagodes que par quelques croix égarées parmi les dragons… et les ors sur le rouge…
La foule nous regarde au sortir… Quelques tirailleurs catholiques sont là, le soleil régale, le crachin est fini. Le « salako » …de nos soldats annamites reluit, leur coquet vêtement blanc que zèbrent les bandes rouges de la coiffure, et le rouge des molletières donne réellement l’impression d’une fête.
Quelques mètres de bac à traverser tandis que bavardent gaiement nos tirailleurs et deux ou trois enfants de troupe habillés pareils… C’est le retour.
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Phu-Lien – 1903. Tournée de vaccination
« … quelque chose de plus populeux qu’à n’importe quel jour de marché très important, assurez-vous vite : c’est la vaccine ! »
La vaccine est entièrement en confiance chez les indigènes. C’est du reste, avec la quinine la seule pratique médicale qui soit acceptée par tous. Aussi, (cela provoque) un brouhaha énorme dans un petit Huyen (village, ndlr), quelque chose de plus populeux qu’à n’importe quel jour de marché très important, assurez-vous vite : c’est la vaccine.
Il en vient des gens et de très loin, il en vient de 10 kilomètres…il en vient de plus loin et a travers les rizières sur le chemin routier. Ce sont des files très longues traînant des enfants ou les tenant sur la hanche.
Je suis arrivé à Phu-Lien…C’était le début de mes mésaventures. Je venais, sans vaccin, devant comme ceci m’avait été dit, le trouver à le Résidence. Ah ! Oui ! Ni vaccin…ni même de Résident…je trouve l’administrateur adjoint et je retourne à Haïphong attendre l’indispensable….Après trois jours je puis commencer.
C’est Phu-Lien. Les miliciens, les indigènes, un tumulte, des cris, des bavardages, des papotages, des pleurs des opérés…Oh ! Quelle chaleur. Le lendemain je pars pour Do-Nha un poste de milice dans le huyen d’An-Lao. Je fais la route avec le garde de milice et nous arrivons au chef lieu du Huyen. Il existe là une superbe pagode toute sculptée à l’extérieur. Des processions bouddhiques, des dragons… tout le style chinois, à l’intérieur… les laqués, les tentures rouges, et des moulages très en relief où les personnages et les choses ont leurs couleurs bariolées…
Nous rencontrons sur le marché le Quan-huyen qui conduit ses fillettes…deux jolies petites aux yeux noirs et qui prennent des airs de fleurs à Eo-Nha ( ?) en causant yeux baissés au garçon de leur âge d’un chef de village de par là. Le Quan-Huyen et sa famille sont catholiques et il le montre et il y tient : ca m’a l’air d’un brave homme. Grâce à Tien (l’interprète, ndlr) nous bavardons un peu.
Alors la comédie commence, les indigènes sont accourus nombreux, je les retrouverai au midi, entassés dans les lieux couverts du marché, dînant, attendant leur tour.
Parfois je suis envahi et les miliciens en service d’ordre sont obligés d’user de rigueur pour éviter un débordement.
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Sept-Pagodes – 1903. Chirurgie : « …coup de feu de pirates…blessures de tigre…accident à Lao-Kay… »
Tirailleurs chinois : Hôpital de Quang Yen. Provenance de Mon Cay – Coup de feu de pirate alors que sentinelle – Fracture compliquée de la cuisse – Emiettement du fémur – Ouverture en entonnoir à la sortie – mort – à l’autopsie esquilles énormes – ( ?) purulents.
Coolie : Hôpital de Quang-Yen. Provenance de Dinh-Lap – blessures causées par le tigre – une plaie longue au niveau de l’arcade crurale ( ?) et suivant sa direction – une plaie externe large et profonde – une plaie antérieure – toutes par griffes – débridement, ablation des tissus de sphacèle au cautère – amélioration d’abord….puis… ?
Artilleur européen : coup de révolver à la partie antérieure de l’avant-bras – balle logée dans la partie postero – interne du bras – ouverture de l’articulation du coude – accident à Lao Kay, évacué sur Hanoï.
Coolie du chemin de fer : ambulance Viétri – Femme : pied broyé entre 2 tampons de wagons – amputation – guérison de la jeune fille, longue par suite de lambeau mauvais.
Coolie chinois : ambulance indigène de Coc-Leu – provenance de Chine – pied broyé par la mâchoire de tigre – broyage du 5° métat. du calcanéum – foyers sphacèlie ( ?) nombreux.
Coolie annamite : une balle de revolver entrée par la région interne calcanéenne ressortie en avant du torse région externe au pied gauche – une autre pénétrant en avant de la malléole externe du  précédent en se logeant dans la masse musculaire à 20 cm de trajet dans la ( ?) ant. ext. – ambulance de Coc Leu.
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Tha-Nha-Ho – 1903. Sorcier Man et médecine coloniale
Le Ly Thuong (chef du village, NDLR) de Nhat-Son était en tournée. Accablé de fatigue, il mange et avale un os de poulet. L’os bien logé fait en sorte de ne point vouloir ni entrer, ni sortir.
Un médecin Man (ethnie montagnarde) dont la célébrité s’étend dans le pays et plus loin est appelé, il est plein jour et sa pratique thérapeutique dans le cas présent l’oblige à attendre la nuit.
Alors, muni d’un collier d’herbes, et ayant fait préparer cinq torches, le médecin décide que le malade devait être conduit auprès d’un ruisseau, mais le ruisseau est loin…( ?), la conduite de bambous qui donne l’eau à la case suffira.
La cérémonie commence !
Encerclé de ces herbes, le sorcier Man sort un vieux manuscrit soigneusement enveloppé de feuilles de bananes…Il place en face de lui le malade, fait allumer les cinq torches, ouvre son livre, prononce quelques caractères, trempe sa main gauche dans l’eau, referme le livre, fait éteindre les torches et …l’opération se répète cinq fois.
Le lendemain le Ly Thuong souffrait davantage. Ce ne fut qu’au bout de huit jours que l’os fut entraîné de l’œsophage dans l’estomac… Et bien sincèrement il crut qu’il devait sa guérison à la science de son médecin.
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Trung-Lien – 1903. « Préparation d’une boisson spéciale produite par fermentation du riz. »
Pour deux litres de riz, un litre d’eau, dans de gros bambous ou arbres, on laisse fermenter pendant une huitaine. Lorsque le riz a absorbé tout le liquide la préparation est à point. Pour obtenir la boisson on fait avec une tasse ou tout autre chose une légère pression sur le riz gonflé. Le liquide blanchâtre qui monte à la surface est le riz de boisson  On ajoute dans les récipients une quantité d’eau égale à la quantité de riz qui a été prélevé.
D’après les habitants 1 kg de riz peut fournir 6 à 8 litres de cette boisson rafraîchissante et point trop désagréable.
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Tonkin – 1903. Notes sur le Margouillat
Le margouillat – lézard des murailles ( platydactylus ) ?… court sur les parois des habitations surtout la nuit au voisinage des lumières. Il guette longuement sa proie (moustiques ou papillons), s’approche, suivant les distances ou très vite ou lentement, traverse un appartement à une allure précipitée si l’insecte guetté se trouve éloigné ; prudemment, pas à pas, il progresse vers l’imprudente bête que son vol a placé tout près.
Alors lentement il fascine et, dominé par le regard, le papillon dont les ailes battent, la mouche ou le moustique immobile stationnent ; le lézard se rapproche encore et brusquement d’un coup de tête en avant il est happé.
L’ingestion des petits insectes se fait rapide. Les grosses pièces représentées par de gros papillons demandent tout un travail. Il est curieux de voir ces petits lézards s’emparer de très grosses proies, l’éventail des ailes diminue et puis l’introduction s’opère et peu à peu le papillon volumineux est englouti.
Alors engourdi par le repas copieux le petit lézard s’arrête. Puis son immobilité, que troublent de petites ondulations du corps et de la queue, cesse ; le plus souvent il quitte sa position pour en prendre une autre avec la tête en hauteur favorisant la descente de l’ingestion par la pesanteur. Des flexions latérales du corps, mouvements serpentaires, agitation de la queue, l’opération est terminée. Et le margouillat s’arrête encore.
Mais une autre proie apparaît, une nouvelle course, un nouveau travail de déglutition…Toujours chez eux l’insatiété. J’ai vu toute une famille de margouillats et de tous petits pendant des heures durant s’acharnér sur des termites ailées, sans relâche. Parfois la proie poursuivie rassemble plusieurs lézards, il y a pourchasse entre quelques uns, avec des cris et des morsures. Quelquefois, trompés par un insecte en mouvement, le margouillat se précipite et se heurte à une rigidité d’élytres et il se retire déconfit.
Croyances à la métempsycose dans le peuple amanite : le margouillat représente les très riches ayant vécus autrefois. Les gens méchants reviennent dans les fauves. La réminiscence ne se fait que chez les animaux quadrupèdes. Elle n’existe pas chez les oiseaux, non plus chez les insectes
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Lao Kay – 1903. Une pipe peu coûteuse.
Sao s’écarte un instant du campement où vient de s’installer un de nos amis, fumeur d’opium et dont il prépare les pipes. Son « kai-diou », absent, il cherche…roule un papier quelconque, garnit une extrémité d’une pincée fine de tabac annamite, remplit sa bouche d’eau, allume le tabac et aspire une longue bouffée.
Et comme je m’étonne, il me montre une autre façon de pipe qu’emploient les coolies de jonques. En deux coups de la longue aiguille à opium, il fait sauter un peu du bois au milieu du manchon d’une boite à allumettes ordinaire. Un léger trou dans lequel il presse un rien de tabac. La paume de la main est fortement appliquée à une extrémité tandis que l’autre prise dans les lèvres sert de surface d’aspiration.
Les coolies porteurs, les Ma-Fou ( ?), les nhaqués en fabriquent ( ?) lorsque par hasard leur « kai-diou » habituel ne les accompagne pas, ont vite fait de se confectionner la pipe à eau. On en trouve de ces pipes rudimentaires au bord des routes, des chemins. Un bambou taillé au-dessus d’un nœud pour le fond, ouvert à une extrémité, une ouverture à quelques centimètres du fond, toute petite, ronde, par où à frottement dur rentre un bambou à diamètre restreint d’un centimètre à peine, guère plus, plongeant dans l’eau versée à l’intérieur.
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Baxat – Samedi 13 Juin 1903. Légionnaires ; « J’ai pleuré…pour mon premier mort… »
Un accès pernicieux à forme cérébrale et le légionnaire Rigobert est parti. Parti brûlant, l’air tranquille d’un gaillard solide qui rentre en sommeil.
Et le lendemain il est porté dans la brousse sous le soleil … ?… meurtrier, enlinceulé du drapeau avec la petite escorte que mesure notre état particulier du poste….
Deux jours après, aux papiers de service, s’ouvrant … Monique, une plaisanterie sinistre : 15 jours de prison au soldat Rigobert, pour avoir été rencontré (« vu » au BMC, ndlr) à Coc-Leu sans permission, à 10h 45 du soir… Pauvre vieux légionnaire !
…/…
Kiersch est mort… Convalescent du choléra, mais criant la faim…il s’est levé…une imprudence lui a fait dérober le pain des infirmiers dans un de leurs moments d’inattention.
On m’a prévenu à une heure du matin. L’horrible nuit…La crise… ?…, les vomissements, les événements, les craintes, les espoirs…la fin.
Il est mort à 7 heures du matin.
Vite on le roule dans un drap, une fosse est prête, et quatre coolies portent le corps à travers la brousse, le coulent dans un lit de chaux…
Derrière nous suivions : le capitaine, le sergent major, un infirmier…
Et j’ai pleuré dans une détente nerveuse…et j’ai pleuré pour ce pauvre garçon et pour la tristesse de cet enfouissement, et …pour mon premier mort…
Le capitaine a dit le de profondis , et je répondais.
Et nous sommes revenus dans un navrement d’âme qui nous a tout défaits.
AAVH AP0125 Sallet – Tonkin, Bac Kan, 1905 – « Légionnaire enterré au blockhaus voisin »
A un détour de la route de Bac Kan à Thai Nguyen, la tombe d’un légionnaire, entourée d’une palissade de bambous.
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   Lao-Kay – Janvier 1904. «  Les linhs sur leurs gardes ont tiré immédiatement… »
Toute une série de coups de feu précipités semblant partir du côté du Ham-Thi. C’est une course sur le bord du fleuve rouge, des linhs (soldats annamites auxiliaires de l’Armée, ndlr) vont et viennent, ajustant vers une masse noire à la surface de l’eau. Il est midi et le soleil réverbère en plein Ham-Thi. Un dernier coup de feu sur la masse qui disparaît à  pic… un éclat projeté plus loin. C’était un malheureux coolie de jonque qu’au moment du départ son patron pilote avait envoyé à Song Phong prendre un peu d’opium. Pris à son retour porteur d’une faible contrebande, il était en prison depuis la veille.
Il allait à la corvée avec les deux touques transformées en seaux. Un milicien devant lequel il passait l’abat d’un coup de rotin sur la tête, le malheureux se relève, aidé des coups de pieds du linh. Tandis qu’il s’en allait se frottant la tête endolorie, le « doï »  de faction l’étourdit d’un nouveau coup.
Alors excédé, sans calcul, devant le fleuve, les quelques mètres à la nage qui le séparent de la Chine, il s’est avancé dans le Ham Thi. Les linhs sur leurs gardes ont tiré immédiatement…
On dit qu’une prime est donnée pour l’abattage d’un prisonnier qui s’évade…mais….on dit !
Quelques jours plus tôt, c’était un Chinois du Yunnan qui tentait une évasion. Descendre au Ham- Thi pour une corvée, il avait avancé et allait prendre la grève… manqué par les Linhs-Co.
Et le caporal Paoli – de garde à la porte du pont, saisit le fusil de la sentinelle et d’un coup à 100 mètres en contre bas le tua raide, le corps roulant en plein sable près de ses compatriotes ahuris.
Entendu du capitaine Bazin :
J’ai été témoin d’un fait, d’un de ces faits scandaleux, où l’indigène est brutalisé d’une façon exagérée.
Je sortais un jour du bac et aperçois près d’une pile du pont un attroupement ; au centre, un Linh-Co frappait à tour de bras, de son rotin un Annamite encolleté de sa cangue. Et je me demandais quel crime ce malheureux avait pu commettre. Tout bonnement, quelque crime charitable, peut-être un parent, un ami lui avait glissé du riz cuit dans un papier, il avait été surpris à manger voracement et c’était là la faute (il est interdit aux prisonniers de recevoir même de la nourriture). Le sergent commissaire descendait vers le groupe, il vint au centre et reprit la place du linh-co, frappant le prisonnier qui, malgré les coups, mangeait, mangeait pour satisfaire une faim vraiment extraordinaire.
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Lao Kay – 1904. Un affolement à la caserne de Légion.
Voilà, je reposais un peu mes fatigues d’un service vraiment chargé. Et derrière moi une déflagration d’arme. Je n’y prête pas point garde. Un légionnaire vient essoufflé : monsieur le major, un légionnaire vient de se tirer un coup de fusil …Je bondis jusqu’à la caserne et je trouve tout le monde en émoi. Un bruit de lutte dans une chambre, des cris, des bousculades de lit, un bambou qui l’écrase. Il s’était brûlé l’épaule, le légionnaire a voulu recommencer « Laisse-moi prendre une cartouche, que j’en finisse ! Assassins ! Bande d’assassins ! »  le poing vers les sous-officiers blêmes.
Un épuisement… On le transporte en cour et au milieu de crises violentes « Je ne suis pas un lâche, viens, laissez-moi ! Donne »-moi une cartouche. »
Autour de lui une altercation entre un caporal et un homme de troupe. Un camarade éveille chez fou excité le … ?… de sa « vieille »  et l’autre se met en pleurs. Je l’envoie à l’Ambulance, tandis que relevés, le caporal et le soldat restent, qui tentaient un pugilat.
Il refit quelques crises à l’Ambulance… et je l’ai grondé le lendemain…tandis qu’il pleure du souvenir de son coup de tête. Alors qu’il oubliait tout et les siens.
C’était un caporal clairon qui avait provoqué ce désespoir, brutal à l’excès.
…/…J’arrivais ce dimanche matin à Laokay. Mon service du marché me faisait passer le Fleuve Rouge, de bonne heure. Sur la route devant le cercle, un tombereau, une corvée de prisonniers, les linh-co. Tout à fait fortuitement, un linh-co frappait à coups pressés sur un des prisonniers. L’affaire pour le premier valait une bourrade, il l’eut, et attiré par la dispute le lieutenant chancelier fut très heureusement là. Je lui explique et lui :
-Mon cher camarade, je ne vous permets pas de vous mêler d’une pareille chose alors que ce fait s’est passé en ma présence. J’ai fui, les épaules levées, craignant pour ce misérable un geste trop vite…/…
…/…De Coc-Leu on voyait un radeau ( des paillotes, des bambous irréguliers, enchevêtrés ), quelques Caï-Nha entraînés par la crue très forte du ham Tri. Deux indigènes peu vêtus cherchaient à se garer, et le radeau arrivait à toute vitesse vers l’appontement du bas. L’un des deux indigènes gagna la rive à quelques cinquantaines de mètres. L’autre se cramponnait pour résister au choc et sauter au moment opportun sur l’appontement. Une bande de pontiers indigènes et leur sergent européen se trouvaient là avec des perches pour empêcher l’appontement d’être  brisé et de s’en aller à la dérive. L’Annamite du radeau parvint à se hisser, tandis que, poussé par les perches, le radeau fonçait sous le ponton et filait plus loin. Alors…
Alors le sergent pontonnier saisit l’indigène et à coup de ses gros souliers par le corps, sur le ventre, sur le dos, frappa jusqu’à ce que l’autre Annamite, venu vers son camarade fut appréhendé à son tour…/…
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Voyage à Muong-Hum – 3 juillet 1903. Serpent non identifié
Nous grimpions depuis le matin pour gagner Huong-Hum dans le massif élevé qui couvre le sud du secteur de Ba Xat, territoire de Lao kay. La pluie rendait encore plus difficile l’ascension de la route qui se hisse avec peine jusqu’au haut de la montagne des sangsues. Nous étions à 850 m d’altitude environ lorsque je jetais un cri d’étonnement à la vue d’un serpent du plus beau vert, longue liane souple d’un mètre 50 environ qui se détachait en plus clair sur la verdure sombre tachée de rouge du bégonias ….. ?. Je songeais immédiatement au « serpent bananier » , le serpent vert si redouté des Annamites, mais celui-ci semblait s’en distinguer par sa taille beaucoup plus grande, sa collerette blanche au lieu de son rouge habituel. J’ai regretté de ne pouvoir conserver ce joli spécimen de Bothrops, à coup sur, mais la tête avait été séparé du tronc par un des hommes d’escorte, le joli vert avait été sabré…et puis notre équipage, le temps… Etait-ce un bothrops « vicidis » ??
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Baxat – 8 juillet 1903. Araignées.
Le Sergent M. du 2ème Etranger au poste de Trinh-Tuong s’est éveillé un matin (juillet = saison des pluies ) portant sur la partie externe du bras droit, au voisinage du coude, deux vésicules : l’une supérieure, ayant la dimension d’une pièce de 1 franc, jaunâtres, à bords fortement enflammées et renfermant un liquide séreux, jaune, qui s’est échappé à une piqure d’aiguille. Les ampoules se sont affaissées, l’épiderme soulevé s’est flétri puis est tombé. Deux jours après, l’emplacement des vésicules offrait une surface rugueuse un peu squameuse, irrégulière, rouge, ne produisant aucune sensation douloureuse au malade.
Le Sergent M. m’avait informé au matin de la formation nocturne de ces ampoules et de la présence d’une grosse araignée dans la moustiquaire…une Théraphosa ou du genre voisin. L’envenimation n’avait pu être produite par les scolopendres (cent pieds, mille-pattes) si fréquents dans les postes de la Haute Région tonkinoise ; les signes caractéristiques laissés par chacun de ces myriapodes n’existaient pas.
Est-ce coïncidence ? Etat général fébrile d’origine toxique…. Le Sergent M. avait dès le matin un peu de fièvre qui augmentait d’intensité et prenait le lendemain l’aspect d’une bilieuse hémoglobinique légère : T. : 39° au début, puis 40°,3…..
Au 3ème jour, après absorption d’une dose de Calomel, le malade va bien.
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Notes diverses sur les superstitions, croyances et médecine traditionnelle chez les Annamites

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…/… Céphalées – Une ventouse sur la région médio-frontale au moyen d’une corne de buffle, amorcée avec du papier enflammé détermine un sillon circulaire très net et profond.
…/… L’emploi de l’huile volatile de menthe est fréquent chez les Annamites et indigènes de la Haute Région. Elle est appliquée sur le milieu du front et sur les régions temporales.
…/… Grossesse – La femme enceinte qui marche par inadvertance sur une corde que laisse traîner un buffle attaché sur le chemin gardera son faix douze mois.
…/… La femme enceinte qui coupe par mégarde la corde d’un buffle attaché accouche en rentrant chez elle.
…/… Il est de très mauvais effet d’insulter un indigène le jour du Têt. C’est la malchance pour lui durant toute l’année.
…/… La langue de panthère suspendue après dessiccation dans une maison protège celle-ci  de tous malheurs. Et c’est une panacée contre toutes les maladies.
…/… Celui qui porte sur lui des excréments de tigre est protégé contre le fauve et vacciné contre la peur de l’animal. Les os carbonisée et pulvérisés du tigre donneront la vaillance. Manger les testicules du tigre c’est s’assurer une valeur génitale et la production facile d’enfants.
Traitement des maladies vénériennes.
…/… Blennorragie – un traitement employé consiste à uriner sur une brique portée au rouge en approchant la verge le plus près possible de la brique et en la maintenant en pleine vapeur pendant la sécrétion.
…/… Syphilis – traitement par le mercure, mercure à très haute dose, c’est un tel rouge de mercure qui est employé le plus généralement, et par pilules – un mode d’absorption de mercure consiste à s’alimenter pour un syphilitique avec des poulets mis sous pression mercurielle par gavage.
…/… Sao nous raconte également le gonflement du cou des cobras et combien est terrible le serpent au large collier rouge qui lance du feu contre l’homme et le tue. Sao nous dit que le serpent minute se glisse dans les oreilles et les perce intérieurement en tuant.
…/… Sao guérit ses boutons de figure, ses orgelets en s’appliquant derrière l’oreille un peu de sable et en se lavant la figure, le sable maintenu derrière l’oreille.
…/… Un tigre existe auprès de Pha-Lay. Trois bandes blanches sur la tête, 3 pattes, ne dévore jamais personne, mais ne peut être tué. Les fusils en joue contre lui ne partent pas.
…/… Celui qui souffre des yeux et qui couche avec une congaï risque une aggravation de son mal, mais s’il voit quelqu’un se livrant à l’acte avec une congaï il perd la vue.
…/… Les araignées sont dangereuses. Elles peuvent rentrer en contact avec les yeux et provoquer de l’enflure. L’application de salive guérit cette enflure.
Mille-pattes : le mille-pattes est un animal très dangereux, mais à côté de sa nocivité directe, le mille-pattes est un être de légende. Et Sao, nous dit son histoire. Chez certains gros mille-pattes, se rencontre parfois une boule placée dans le fond de la bouche et cette boule précieuse par son pouvoir magique se vend des fortunes. On se la procure avec des difficultés innombrables et elle est rare. Il faut dans la nuit placer une cage d’un modèle spécial ayant une ouverture assez grande et sur l’un des côté à l’intérieur un vase rempli d’eau, de l’autre une poule attachée. Vient le mille-pattes, le vénérablement vieux de la forêt, que la présence de la boule dans son gosier rend aveugle. Pour manger la poule il faut qu’il dépose la boule. Il pose celle-ci dans l’eau et emporte la poule. Alors le guetteur se précipite emporte la boule à toute vitesse car le mille-pattes est agile, il voit clair et il est furieux. Et si l’Annamite est rejoint, c’est un homme mort.
…/… La boule du mille-patte protège contre les balles et rend invulnérable celui qui la possède
Lao nous parle du « con gioi ». C’est un mille pattes assez mince et long se logeant dans les appartements et dégageant à l’irritation une sécrétion phosphorescente d’un vert éclatant.
Sur la peau cette sécrétion est résicante et les démangeaisons et la brûlure et l’éruption que le passage de l’animal engendre sont guéris par application d’une bouillie de cosses de haricots broyés dans la bouche et mélangé avec de la salive.
…/… La morsure du « Con Giep »  (scolopendea morsitans) est traitée avec le centre desséché de la racine de bétel.
 Médecine indigène
Céphalées. Une ventouse sur la région médio-frontale au moyen d’une corne de buffle qu’ils amorcent avec du papier enflammé, détermine un sillon circulaire très net et très profond.
L’emploi de l’huile volatile de menthe e’st fréquent chez les Annamites et les Indigènes de la Haute Région. Elle est appliquée sur le milieu du front ou sur les régions temporales.