DELAHAYE François

 

 

Biographie succincte de 12 français, civils ou militaires, de toutes conditions, enterrés au Cimetière des Français de Phu Cam. Ces textes ont été rédigés, soit par les familles des défunts, soit par le comité de Rédaction de l’AAVH. Merci de signaler tous textes ou images inappropriés.

 Cul3 e

 

François DELAHAYE (1913-1937)

De l’Algérie à l’Indochine, itinéraire brisé d’un enfant de la coloniale

Par Didier SALAMON, Capitaine à l’Ecole de Gendarmerie de Fontainebleau, petit-fils de François DELAHAYE

E 

Livre Cimetière Petit Soldat 4 Blida Juillet 1931 Light

Cousso FD indo 5 Cousso FD indo 6 Cousso FD indo 6B

Photographies de François Delahaie dans la concession de la Citadelle de Hué ou dans les environs de la cité impériale. (Photos communiquées par Didier Salamon)

e

e

Originaire de Noyen-sur-Sarthe (Sarthe) où il naît le 14 octobre 1913, François Delahaye débute sa courte vie à l'aube de la première guerre mondiale qui voit son père François mobilisé dès le 1er août 1914 au 117ème régiment d'infanterie du Mans. En 1919, à l’âge de 6 ans, il retrouve définitivement un père inconnu, profondément marqué par la grande guerre. Taciturne, violent, caractériel, il fait régner sa dure loi sur un foyer composé exclusivement de femmes : Constance, la mère, de santé fragile, et les deux sœurs aînées Marguerite et Marie-Louise.
La famille quitte la Sarthe dès retour du père, qui trouve un emploi chez un propriétaire terrien au château de Margat à Contigné dans le Maine-et-Loire.
Un dernier enfant, Georges, naît en 1920.
François mène la vie insouciante des enfants de son âge entre l'école et les travaux à la maison. Le décès de sa mère Constance en 1929 le laisse désemparé. Déjà, Marguerite, née en 1906, s'était depuis longtemps substituée à la maman malade et vouait une grande affection à son petit frère François.
Il envisage tout naturellement de travailler avec son père. Mais les conditions fixées par l'employeur ne lui conviennent pas. La terre ne veut pas de lui, il ne s'obstinera pas. En se rendant à  Angers François avait souvent remarqué des affiches colorées, placardées sur les murs, qui présentaient les avantages de la vie militaire. « Jeunes Français, engagez-vous, rengagez-vous dans les troupes coloniales ».
L'idée avait doucement germé. Il est maintenant un jeune homme âgé de 18 ans et ne se sent pas particulièrement attaché  à cette région angevine. La possibilité de voir du pays le tente et après mûres réflexions, il franchit la porte du bureau de recrutement. Sa décision est rapidement prise : il sera soldat.
Il signe son premier contrat d'engagement le 3 décembre 1931 pour trois années. Il traverse la Méditerranée, découvre la terre algérienne et rejoint son affectation au 1er régiment de tirailleurs algériens à Blida, à 100 kilomètres d'Alger. François s'adapte rapidement à cette nouvelle vie de rigueur faite d'exercices, de manœuvres, d'instructions diverses. Il affectionne particulièrement le tir où il excelle. Il tombe sous le charme des colonies où tout semble plus facile, dépaysant, envoutant. Il accorde aussi, à ses moments libres, beaucoup d’intérêt au pays et à ses habitants.
Sa manière de servir, sa bonne humeur communicative et son entrain habituel le font remarquer de ses chefs. Le 1er avril 1933 François Delahaye coud fièrement ses galons de première classe sur son magnifique uniforme des spahis.
Mais c'est déjà la fin du premier séjour et une mutation s'impose. Il se remémore alors cette vie dans cette garnison à la mentalité provinciale. Finalement, rien de bien particulier ne le marque dans ce bled montagneux où vivent, sans se mélanger, quelques milliers de Blidéens en majorité de souche kabyle et environ 3000 « pieds noirs » propriétaires d'immenses orangeraies. Ses bonnes notes lui permettent de contracter un nouvel engagement de 2 ans ; il choisit l'Infanterie Coloniale avec le secret espoir d’être nommé au Sénégal et à Dakar. Mais, grosse déception, il est affecté comme soldat de première classe au 4ème régiment de Tirailleurs Sénégalais à Toulon.
La vie en garnison métropolitaine ne lui convient pas vraiment. Mais il est sérieux et il s'instruit avec assiduité. Il obtient son diplôme de mitrailleur d'élite des mains de son colonel le 5 mai 1934. Il suit aussi un stage de cuisinier à Aix-en-Provence.
Son retour dans la mère patrie correspond à l'époque où surviennent dans sa vie personnelle d’importants bouleversementd. Ses premiers soucis de santé apparaissent. Hospitalisé à Sainte-Anne de Toulon, il est opéré de la rate purulente.
Au cours d'une permission chez sa sœur il retrouve une amie d'enfance, Yvonne, devenue une séduisante jeune femme à la chevelure rousse et au regard de braise. Une relation se noue par courrier puis Yvonne le rejoint rapidement à Toulon où elle trouve un emploi et un logement.
Au début de l'année 1935 se pose de nouveau la question de son orientation militaire. A Toulon François avait  souvent des contacts avec des soldats du 4ème Régiment Mixte d'Infanterie Coloniale. Il avait appris des « Marsouins » que le meilleur moyen de quitter la France était de spécifier sa volonté de servir en Indochine. En effet, l'armée acceptait plus facilement des volontaires pour ce pays qui avait besoin de soldats aguerris pour ses différentes garnisons.
C'est ainsi qu'après avoir rengagé pour 3 ans, il est désigné, à sa plus grande satisfaction, pour continuer ses services en Indochine à compter du 3 décembre 1936.

Cousso FD indo 4

Yvonne aurait souhaité qu'il renonce à sa carrière militaire ; elle attendait leur premier enfant pour la fin de l'année. Dans cette optique, il savait qu’un poste d’employé municipal lui était proposé par la mairie de Contigné (Maine et Loire), grâce à l’intervention de sa belle-sœur. Pourtant, rien ne le fait changer de cap, pas même son mariage à Toulon en septembre 1935, ni, surtout, la naissance de sa fille Annick le 9 novembre. Il adore cet enfant qu'il réveille parfois, pour l’unique plaisir de voir ses jolis yeux, au grand dam de la maman.
Il embarque à Marseille sur le « Cap Tourane » le 8 mai 1936. A sa femme qui l'accompagne sur le quai, sa petite fille dans les bras, il évoque de sombres pressentiments pour un trajet qui pourrait être sans retour.
Un long voyage commence dans des conditions assez spartiates, car les militaires sont confinés dans les parties les moins confortables du navire, avec interdiction de se mêler aux civils. Au bout du 5ème jour le « Cap Tourane » fait escale à Port-Saïd, porte du canal de Suez, qui relie la Méditerranée à la mer Rouge. Puis ce sont les côtes de Djibouti et de Somalie avec une brève escale. Au bout de 10 jours Ceylan s'offre à la vue de François avec une nouvelle escale dans le port de Colombo. Le trajet vers Singapour se déroule ensuite sans incident. Le bateau traverse le golfe du Bengale, s'engage dans le détroit de Malacca qui sépare la Malaisie de l'île de Sumatra. Après une courte halte technique à Singapour, le navire appareille pour sa destination finale. La traversée de cette partie de la mer de Chine est assez pénible avec les fortes chaleurs de juin,) ; ce n’est qu’un avant-goût des conditions qu'allaient avoir à supporter François dans sa nouvelle terre d'accueil. Bientôt les côtes indochinoises se profilent et la belle Saïgon s'offre à François pour un premier contact physique avec l'Indochine.
Le périple marin prend fin à Tourane où il débarque le 9 juin 1936. Puis, par le chemin de fer, il rejoint rapidement son affectation à Hué, au 10ème Régiment Mixte d'Infanterie Coloniale, à la 1ère compagnie de mitrailleuses.
L'adaptation est rapide et l'accueil chaleureux. Ce jeune homme au caractère enjoué se fait très vite remarquer. Excellent camarade, il est apprécié de ses chefs pour son esprit de discipline, son engagement dans le travail, sa bonne volonté. Il inspire confiance et il exerce des responsabilités. Un avancement est même évoqué. Il confie aussi à son capitaine qu'il envisage sérieusement, à son retour en France, de suivre le peloton d'élèves gradés.
A compter du 24 juillet 1937 il est employé comme chef-cuisinier à la Concession, secteur situé dans un angle protégé de la Citadelle impériale et abritant les casernes de l’armée coloniale. Il s'y implique avec toujours autant d'entrain ; il forme et dirige ses auxiliaires avec beaucoup d'humanité. Il mène une vie régulière rythmée par le travail et les sorties dans la ville impériale qu'il parcourt à pied ou à bicyclette, appareil photo en bandoulière. Il aime se faire photographier et envoyer des clichés annotés à son épouse. Il visite la cité impériale, il s'extasie devant le palais du frère de l'ex-roi d'Annam qui est une somptueuse demeure. Il visite le tombeau de Tu Duc et le palais du Comat, conseil secret de l’empereur.
Malgré une vie sans abus, il est doté d'une santé fragile. Tout bascule le 23 septembre 1937. Il se sent subitement fatigué. Lui qui est si ardent à la tâche sent ses forces rapidement décliner. Son capitaine lui conseille d’aller à l’infirmerie où il est immédiatement admis. Le 24 septembre sa température s'élève anormalement. Il est aussitôt transféré à l'hôpital de Hué où le médecin diagnostique la fièvre typhoïde. Les meilleurs soins lui sont prodigués et les deux jours suivants son état s'améliore légèrement. L'espoir est de courte durée : dès le matin du 27 sa température grimpe de nouveau. Il perd connaissance et meurt à 11 heures 30 en présence de l'aumônier et de ses camarades venus à son chevet.
Il est inhumé le 28 septembre 1937 à 17 heures dans le cimetière militaire de la concession. Les honneurs militaires lui sont rendus en présence de nombreuses autorités civiles et militaires, des officiers, sous-officiers et hommes de troupe de la place de Hué parmi lesquelles figure une délégation de la Garde Indigène. Les familles sont associées à la cérémonie.
Deux très émouvantes allocutions sont prononcées par le capitaine Parsi commandant la compagnie et par le soldat Perrin. On y ressent toute la peine sincère et l'émotion qui suivent le choc de cette disparition subite et injuste.
Quel cruel et implacable destin frappe ce jeune soldat épris d'aventures et d'exotisme !
François disparaît quelques jours avant ses 24 ans. Il quitte la France pour ne jamais y revenir, sa petite fille a 6 mois, il ne l'a que trop peu connue et aimée. Son contrat en Indochine prenant fin le 3 décembre 1939, quelle aurait été sa vie s'il avait vécu, survécu ?
Décédé trop jeune sur une terre lointaine, François avait traversé ce monde telle une météorite. Seule sa sœur Marguerite avait conservé le souvenir de ce petit frère aimé et tant regretté. Pourtant, il était écrit, quelque part sur un grimoire divin, que François ne devait pas sombrer dans les méandres de l’oubli éternel.
Sa veuve Yvonne se remarie en 1938 mais elle avait définitivement rompu avec sa belle-famille et elle maintiendra ce désir absolu de ne rien savoir jusqu’à la fin de sa vie. Sa fille Annick grandissait avec un père qu’elle croyait être son géniteur. Ce n’est qu’à l’adolescence, alors que l’enfant se pose la question de son nom, que sa mère lui avoue la vérité et lui parle de son « vrai » père François. Annick n’a pas de souvenirs physiques de son père mais pourtant, s’appropriant sa mémoire, elle souffre en silence de son absence.
L’histoire saute une génération et le poids du souvenir se transmet dans les gênes de la naissance. Annick met au monde un petit garçon blond, Didier, en septembre 1961. Cet enfant se passionne pour les livres et la généalogie au début de son adolescence. Il se met en quête de sa propre histoire familiale en 1979 et découvre à son tour ce grand-père militaire dont personne ne parle jamais. Débute alors l’aventure de sa vie vers une quête difficile, presque impossible, qui doit lui faire retrouver la famille de son grand-père et des survivants de l’époque indochinoise.
Après de longues recherches et déceptions au regard des moyens disponibles à cette époque, le premier miracle intervient en 1987 car Marguerite, sœur aînée de François, est toujours vivante et elle est localisée ainsi que quelques cousins. Des retrouvailles particulièrement émouvantes en juillet 1987 ressoudent les maillons de cette chaîne brisée en 1937. Mais, Marguerite va rejoindre très rapidement son petit frère très peu de temps après. Cette vieille femme digne fût certainement apaisée d’avoir eu le bonheur ultime de serrer dans ses bras le petit-fils de ce frère qui fut toujours si présent dans son cœur.
Début 1991, Didier jette une bouteille à la mer à la recherche d’anciens d’Indochine dans une revue de généalogie au tirage trop confidentiel et trop spécialisé pour espérer une réponse. C’est cause quasiment perdue sauf que dans cette quête initiatique le mot fin n’est jamais définitivement écrit. Ce n’est qu’en 1992, soit plus d’une année après la publication, que François Tarrier entre en scène. Il ne la quittera plus. Il a lu l’annonce, il a habité l’Indochine à l’époque de François Delahaye. Sa mère est annamite. Il connaît bien le pays, ses coutumes, son histoire et il s’y rend très régulièrement. Il met alors toute son énergie et ses réseaux en activité. Son abnégation, sa farouche volonté de réussir, mais aussi énormément de chance, lui permettent en 1998 de retrouver avec certitude la tombe très endommagée  de François Delahaye dans le cimetière de la concession à Hué.
Le premier miracle c’est Marguerite et c’est une bénédiction de la vie. Le second miracle c’est la main de François Tarrier menée par une puissance invisible qui illumine votre destinée.
Aujourd’hui c’est Jean Cousso qui porte le flambeau et perpétue la mémoire de François Delahaye en lui offrant une nouvelle sépulture dans un cimetière reconstitué et protégé sur cette terre indochinoise qui a marqué tous ceux qui l’ont foulée.
Didier SALAMON
Capitaine à l’Ecole de Gendarmerie de Fontainebleau
Petit-fils de François DELAHAYE, gardien de sa mémoire.

e

Plaque Delahaye LIGHT

Retour