Mission Centenaire – Hué 1914-1918

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Mission du Centenaire – Hué dans la Grande Guerre

Contribution de l’AAVH à la Mission du Centenaire

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Extraits de l’article d’Eugène Le Bris, intitulé : « Le Monument aux Morts de Hué », paru dans le Bulletin des Amis du Vieux Hué (N°4 – 1937). L’intégralité de cet article peut être communiqué sous conditions à tout intéressé qui en fait la demande. Les photographies illustrant ce texte sont extraites du fonds iconographique AAVH du présent site.
« A la mémoire de mon frère VALENTIN,Sergent au 65e d’Infanterie, tué en Champagne le 25 Septembre 1915, à l’âge de 20 ans »

 

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Titres des chapitres :
1- Hué se prépare à la Grande Guerre dans la douceur et l’insouciance. 2 – Mai 1915 : départ pour la France et réalité de la guerre. 3 – 1919-1920 : Retour au pays d’Annam. 4 – 1919 : Vers un Monument aux Morts. 5 – Le Monument aux Morts de la Guerre 1914-1918. 6 – Cérémonie de l’inauguration du Monument (23 septembre 1920). 7 – Bilan de l’aide militaire de l’Indochine (Français et Annamites) à la France pendant la Grande Guerre. 8 – Début de l’œuvre du Souvenir Indochinois.

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Première de couverture du BAVH 1937/4 et première page de l’article d’Eugène Le Bris

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I – Hué se prépare à la Grande Guerre

dans la douceur et l’insouciance

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AP0708 Sogny Hué, 1914 - Civils mobilisés Croix H Lebris

AAVH AP0708 Sogny Marien – Hué, 1914 – Civils « huéens » mobilisés. Henry Le Bris est signalé d’une croix

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« En 1914, nous n’avions pas encore l’A.R.I.P (organe de presse, Ndlr) , et les seules nouvelles qui nous venaient de la Métropole étaient de source anglaise, ou alors se trouvaient condensées, en quelques lignes, par la peu prolixe Agence Havas, et affichées à la vieille Poste, mal éclairée et peu accueillante, domaine incontesté du père CASTAGNIER qui vous y recevait en pyjama et en savates.
Inutile de préciser que les échos du drame Caillaux-Calmette ou du voyage du Président de la République en Russie n’intéressaient presque personne à Hué. La vie y était douce, insoucieuse, comme en ces paradis sans histoire d’Océanie où « tout est calme, tout est volupté ». Brusquement un vent mauvais balaya cette quiétude ; là-bas en Europe un incendie formidable se préparait à tout détruire ; en France nos frères mobilisés se trouvaient déjà sous les armes prêts à se jeter dans la fournaise.
Le 3 Août, une note de la Résidence Supérieure passa dans tous les services : la guerre était déclarée entre la France et l’Allemagne, chacun devait rester à son poste et attendre les événements avec la plus grande confiance. Du coup le Cercle de la Rive Droite connut une exceptionnelle animation ; tous les «bobards» sur la Turpinite, sur la cavalerie de Rennemkamft, sur les raids extraordinaires de Védrines, furent sans discussion adoptés par tous : le bruit court…. il paraît que…. un télégramme officieux au Résuper (Résident Supérieur – Ndlr) affirme …. etc …. Ah ! jeunesse !!

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AP0709 Sogny Hué, 1914 - Militaires de réserve en période à Hué

AAVH AP0709 Sogny Hué, 1914 – Militaires de réserve en période à Hué

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Nous possédions la conviction profonde que la guerre serait de courte durée, et toute à la gloire des armées alliées ; aussi la satisfaction intime d’être assurés d’en sortir vivants nous permettait de considérer les événements avec optimisme et même enthousiasme. Penchés, au Cercle, sur des cartes hérissées de petits drapeaux français, anglais ou belges, nous écoutions tous les soirs, les cours de haute stratégie des anciens, ORBAN, HOPPE, CASTAGNIER, DÉLÉTIE, avec beaucoup plus de foi que les commentaires plus réservés des officiers de l’active.
La guerre, après tout, n’est qu’une question de bon sens : on enveloppe par surprise, on coupe le ravitaillement ennemi, on fonce, et voilà une victoire nouvelle cueillie sans trop de difficultés. A quoi pensaient JOFFRE et les grands chefs pour laisser ainsi passer le mois d’Août sans déjà avoir écrasé les faméliques armées Boches – nous aussi, nous disions les « Boches » et non les Allemands.
Enfin la bataille de la Marne calma nos inquiétudes. La victoire était là, toute proche, et notre joie fut largement entretenue par l’optimisme officiel : jour de congé, retraite militaire, grands bals au Cercle de la Rive Droite et à l’hôtel Morin. Les Boches lâchaient pied, la guerre allait finir. Cette fièvre du début fut, à vrai dire, assez courte. Après la bataille de la Marne, les communiqués devinrent moins enthousiastes et moins compréhensifs ; la guerre de tranchées, de boyaux, de sapes, vraiment lassante, atténua l’emballement de beaucoup de coloniaux et la vie à Hué poursuivit son cours heureux, sous les bons pankas des bureaux ou du Cercle de la Rive Droite.

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AP0978 Cosserat Maurice Hué, 30 06 1916 - Pièce patriotique - Ecole Pellerin

 AAVH AP0978 Cosserat Maurice Hué, 30 06 1916 – Pièce patriotique – Ecole Pellerin

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« Dois-je rappeler cet épisode héroï-comique de l’attaque de Hué par « l’Emden » ? Un soir, un notable du village de Thuan-An vint, affolé, prévenir le Résident de Thua-Thien de la présence insolite à peu de distance du rivage d’un énorme bateau à trois cheminées. On voyait à bord beaucoup de marins qui visiblement faisaient des sondages pour un débarquement éventuel.
Quelques jours auparavant le « Moustique » s’était fait hacher à Pénang par les formidables 210 de l’Emden. Sûrement, le croiseur-corsaire était maintenant le long des côtes de l’Indochine et allait tenter une action brusquée contre notre capitale. Alerte ! Alerte ? Hué se défendra. Deux sections du 9e Colonial filent par Bao-Vinh et Thanh-Phuoc 50 miliciens, sous le commandement du Garde principal LARQUETOUT, empruntent la rive droite du Huong-Giang Le Résident de Thua Thiên, M. CARLOTTI, accompagné de l’Inspecteur, chef de la Brigade de la Garde Indigène, les suivent en voiture. « Les Boches vont prendre quelque chose », vient d’affirmer LARQUETOUT, et dans la nuit, aussitôt passée la lagune, les dispositions de combat sont prises. Dans les dunes de Thuan-An, fusils chargés, en ligne de tirailleurs, les miliciens et les soldats attendent les premières lueurs du jour. Enfin une masse noire se devine à 200 mètres du rivage… Attention !.
 Mais sur le prétendu croiseur le travail des marins a commencé avec le jour ; l’impressionnant cuirassé à trois cheminées n’est plus qu’un innocent poseur de câbles, à une cheminée, cherchant à récupérer l’ancienne ligne télégraphique qui aboutissait à Thuan-An. La méprise est un peu grotesque, mais chacun se trouve bien de rentrer à Hué sans avoir lié connaissance avec les obus de l’Emden. Et la vie paisible reprit son cours. Tous les matins, dans tous les services, le communiqué officiel nous apportait l’écho de l’immense bataille où l’Europe en sang geignait de misère ; tous les matins, nous cherchions sur la ligne des armées les noms des petits villages en mal d’immortalité. Malgré nous, nous étions bel et bien des embusqués.

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AP0920 Cosserat Maurice Hué, 1916 - Préparation militaire à 15 ans

AAVH AP0920 Cosserat Maurice – Hué, 1916 – Henri Cosserat, à 15 ans,
pendant sa préparation militaire à la caserne de Hué

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« Plus de vingt ans après ces événements, on peut s’étonner que le décret de mobilisation ait été promulgué en Indochine seulement le 28 Mars 1915, alors que tant de fonctionnaires jeunes auraient été mieux à leur place, au front, à la tête d’une section de poilus. Au Quoc-Hoc (Collège de Hué, Ndlr) par exemple, nous étions six professeurs de moins de trente ans ; pour qui a connu les paillotes sous lesquelles nous faisions la classe, ce nombre de maîtres paraîtra sans doute exagéré, surtout si l’on pense au peu d’importance du Service de l’Enseignement en 1914. Les quelques demandes de départ pour la guerre furent rejetées par le Gouvernement Général avec le considérant qu’il n’appartenait pas aux fonctionnaires réservistes de décider de l’opportunité de leur rappel sous les drapeaux.
Cependant, en Octobre 1914, les réservistes des classes 1904 à 1912 furent appelés à la caserne de la Concession pour une période d’instruction d’un mois environ, puis, en Avril 1915, à la caserne de la Légation, en vue d’un départ éventuel pour le front. Du jour au lendemain nous devînmes des soldats alertes, décidés à en mettre un bon coup, heureux de porter l’ancre coloniale et d’en imposer un peu aux civils pas encore mobilisés.
Sous les ordres du Capitaine ALBRECHT et du Lieutenant JOUANNEAU, nous quittions Hué de bonne heure pour un service en compagne dans la Plaine des Tombeaux. Les thèmes des manoeuvres se ressemblaient souvent : « Une compagnie de débarquement provenant de l’Emden a réussi dans la nuit à occuper la partie Sud de l’Ecran du Roi ; les troupes de Hué alertées, etc… etc… ». Arrivés sur le terrain avant le jour, nous usions de ruses d’apaches pour progresser parmi les tombeaux. L’ennemi devait se reposer là-bas dans les bambous de la pagode Thiên-Thai, sans se douter que tout à l’heure, leurs sentinelles tournées, nous allions bondir vers ses positions et que rien ne résisterait à la « Furia francese ». Nous avancions ainsi par groupes, en silence, un peu angoissés par l’attente de l’heure H, comme si, vraiment, dans quelques minutes, nous devions nous trouver sous la pluie des balles meurtrières. Tout à coup, les syllabes électrisantes : « Baïonnette au canon », nous faisaient battre le coeur un peu plus vite, comme « pour de vrai », puis, à un signal, le Capitaine ALBRECHT, l’épée haute, en avant, nous nous élancions à la charge, gueulant comme des fous, contre l’ennemi qui, à 200 ou 300 mètres, crachait en vain toutes ses bandes de mitrailleuses ; nous arrivions haletants, fourbus, mais combien heureux d’avoir fait place nette de ces maudits Allemands et d’avoir remporté une victoire incontestée.
Et, après une courte pause où les commentaires allaient leur train, nous reprenions la formation en colonne par quatre pour rentrer à Hué avant la grosse chaleur. Il y avait là le Sergent ESCALÈRE, les Caporaux NADAUD, MARCHETTI, les soldats KERBRAT, DUPART, DUMENY, les deux frères BACH, AUROUSSEAU, RICARDONI, GUILLEMIN, DUBOIS, ADRIEN et LOUIS FAJOLLE, FOUCHÉ, VIRGITTI, LE BRIS, DEWOST, MÉLET, BARTOLI, PUECH, etc…. tous jeunes compagnons, pleins de santé et de bonne humeur. La tête haute, à pleins poumons, nous entonnions les refrains militaires connus de tous. Quel entrain !…
Sûrement les habituées du marché d’An-Cuu n’ont jamais entendu chanter avec plus de conviction et de pétulance les prouesses du père Dupanloud, les malheurs du meunier ou les charmes de la cantinière. L’après-midi, quelques-uns, prétendument indispensables, reprenaient leurs occupations civiles, pendant que les autres mobilisés écoutaient, sans beaucoup d’enthousiasme, une quelconque théorie récitée par un sergent de l’active. Ainsi notre instruction se poursuivit jusqu’en Mai 1915 où eut lieu le premier départ des réservistes.
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II – Mai 1915 : départ pour la France et réalité de la guerre

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AP0801 Sogny Hué, 1923 - Arrivée de l'amiral Gilly à la gare de Hué

 AAVH AP0801 Sogny Marien – Hué, 1923 – La gare de Hué, point de départ des Huéens vers
les champs de bataille européens. Photographie prise à l’occasion de l’arrivée de l’amiral Gilly

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 « La gare, pavoisée de drapeaux tricolores, était bien trop petite, ce jour-là, pour contenir toute la foule des Français et des Annamites venus accompagner les partants. Ceux-ci, tout flambants neufs, furent passés en revue par M. CHARLES, Résident Supérieur, puis dans une immense acclamation le train s’ébranla… ; Ben-Ngu. le canal de Phu-Cam, An-Cuu, l’Ecran du roi, la Plaine des Tombeaux, vers quel destin étions-nous emportés et combien parmi nous reverraient ces paysages de Hué, si tranquilles, si ensorcelants. En France, nous fûmes bien vite disséminés sur tous les points du front, et rares furent ceux qui se rencontrèrent au hasard des déplacements.
Le 2e Régiment d’Infanterie Coloniale, auquel j’appartins pendant plus de trois ans, relevant le 42e Colonial près de Belloy en Santerre en Août 1916, j’eus le plaisir d’être découvert par notre bon camarade Louis FAJOLLE, dont le frère ADRIEN venait d’être blessé grièvement, également dans la Somme, en Février 1916. Avec quelle joie nous vidâmes le quart de l’amitié en évoquant notre Hué et tous les amis laissés là-bas. Quelques jours après, au repos à Chuignes, je rencontrai DUPART, maintenant caporal-fourrier, toujours en forme, cachant une légère blessure à la tête sous un pansement qu’il portait, ma foi, crânement. C’est là aussi, à Chuignolles, que je vis débarquer, un certain jour de Septembre 1916, le 16e Bataillon d’O. N. S. (ouvriers non spécialisés) venant directement de Hué et commandé par le Capitaine DÉLÉTIE. Ma joie fut grande de m’entendre interpeller par des « Ông Lebélit » sympathiques et de reconnaître, autour des faisceaux de sacs, le planton de chez M. BOGAERT, un boy de la Maison Marin, des « coolies-xe », quelques élèves du Quoc-Hoc ou de l’Ecole Pellerin (Ecole catholique de Hué, Ndlr). Pendant plusieurs jours, dans ma baraque Adrian, ce fut un défilé de Huéens venant constater de visu que M. LE BRIS, Professeur au Collège Quoc-Hoc, couchait comme eux par terre sur une brassée de paille. Vingt ans après ils doivent encore le raconter à leurs enfants.

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AAVH AP7874 – Lyon 1916 – Le soldat Wladimir Morin, ici en permission à Lyon, auprès de son épouse Jeanne, fera courageusement son devoir sur le front, avant de reprendre la direction des hôtels Morin de Hué et de Tourane qu’il a fondés au début du siècle.

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« On a longuement épilogué sur d’étranges cas de prescience. Certains soldats, dit-on, ont eu le pressentiment de leur mort avant de partir à l’assaut, et cette singulière divination a tourmenté horriblement leurs dernières heures, alors que tant d’autres fois ils avaient impunément traversé des tirs de barrage ou subi des bombardements inouïs, sans que jamais la confiance en leur bonne étoile ne les abandonnât.
Le cas de GUILLEMIN est à ce sujet assez curieux. En Avril 1917, comme mon régiment passait par groupe le dangereux pont d’Euilly pour aller prendre les lignes devant Pessy, je fus abordé par le Sous-Lieutenant GUILLEMIN du 5e Colonial qui s’était posté là dans l’assurance de m’y rencontrer. Il voulait, me dit-il, revoir quelqu’un d’Annam avant la grande attaque, car sûrement il n’en reviendrait pas. Je plaisantai amicalement son idée fixe et fis de mon mieux pour atténuer son cafard ; nous évoquâmes Tourane, le Col des Nuages, Hué, tout ce qui pour nous, pauvres poilus , représentait la vie libre et heureuse, mais toujours son leït-motif revenait : « Cette fois j’y resterai ». Son régiment, prenant position devant Craonnelle, nous nous séparâmes à regret près de Cussy-Gény, en nous souhaitant mutuellement bonne chance. Je ne devais plus le revoir.
Lorsque la 15e D. I. C. fut relevée, je m’enquis de lui et appris avec douleur qu’il avait été un des premiers tués de la C. M. 3 du 5e Colonial, le 17 Avril à 6 h. 20. J’eus encore l’occasion d’être le dernier Huéen à voir l’Aspirant FORGEOT, Commis des Services Civils en Annam. En fin Septembre 1918, notre régiment, le 2e d’Infanterie Coloniale, tenait les tranchées devant Verdun dans le secteur relativement calme de Moulainville. Ceux qui n’étaient pas pris par leur tour de petit poste ou de créneaux, flanaient çà et là en quête de quelque distraction. FORGEOT, assis à l’entrée de sa sape, lisait tranquillement lorsque, brutalement, une rafale d’obus vint jeter le désarroi dans ce coin tranquille. Chacun se précipita dans son trou, pour reparaître quelques minutes après ; l’Aspirant était allongé sans connaissance, saignant du nez et des oreilles. Bien qu’aucune blessure ne fût apparente, il dut être transporté sur un brancard jusqu’au poste de secours, où je le vis quelques instants. Evacué sur l’Hôpital No 78 à Montferrand, il contracta presque aussitôt la grippe espagnole et mourut le 18 Octobre 1918. De la grippe espagnole aussi mourut le soldat RUSSIER, Chef local du Service de l’Enseignement à Hué, parti volontaire, bien que très fatigué par un long séjour en Indochine, il arriva en France en pleine épidémie et fut emporté en quelques jours, le 17 Juin 1918, à l’Hôpital d’Auxerre.
Qui connaît le martyre héroïque du Capitaine ALBRECHT, tué en Argonne, près de Vienne-le-Château, le 10 Août 1915 ? Les combats des 9, 10, 11 et 12 Août 1915, dans le secteur de Binarville à Vienne-le-Château, furent, au dire des anciens de ma Division, les plus durs de toute la guerre. Mon frère Henri, Professeur au Quoc-Hoc, Sous-Lieutenant de réserve au 2e Colonial, fut chargé de rétablir la liaison entre son régiment et un îlot de résistance du 6e Colonial, dangereusement placé en avant de nos lignes ; il y réussit et trouva une poignée de poilus tenant par miracle, depuis 2 jours, sous un déluge de fer et de feu ; le Capitaine ALBRECHT, déjà blessé, grelottant de fièvre, les galvanisait de son courage farouche. Le soir venu, les deux officiers décidèrent de tenter un retour vers nos lignes ; à la file indienne, rampant sous les fusées éclairantes, faisant le coup de feu contre les ombres entrevues à gauche et à droite, un petit groupe seulement arriva jusqu’à nos petits postes ; le Capitaine ALBRECHT, mortellement blessé, était resté entre les lignes où son corps émacié par la souffrance fut retrouvé quelques jours après, à la suite d’une contre-attaque heureuse.
 DUMOUTIER, Payeur à la Trésorerie de Hué, parti comme engagé volontaire malgré ses 47 ans, périt dans le torpillage de la Provence, le 20 Février 1916, alors qu’avec son régiment, le 3e Colonial, il partait pour Salonique. Des témoins rescapés ont raconté avoir vu le Sous-Lieutenant DUMOUTIER, porte-drapeau du régiment, sombrer avec le bateau, tenant dans ses bras, jusqu’au bout, l’emblème sacré que son Colonel lui avait confié. Le Médecin-Major FISTIER, parti de Hué avec le premier détachement des soldats de l’active, en Novembre 1914, fut débarqué à Djibouti pour y remplacer un confrère malade. Je l’y retrouvai plusieurs mois après, rageant, pestant contre le mauvais sort qui l’avait empêché de joindre le front. En 1916 seulement il réussit à quitter les sables de Djibouti pour les boues de la Somme ; il devait presque aussitôt y trouver la mort.
Le Lieutenant HOURCADE et le Commandant MOREAU furent tués à la tête de leurs unités dans une de ces charges à la baïonnette de 1914 et de 1915 si meurtrières et pourtant souvent si vaines. Le Lieutenant QUEIGNEC, Professeur à Hué, quelques jours seulement après son arrivée dans les tranchées du Bois-le-Prêtre, fut déchiqueté par un énorme « minen » tombé en plein sur son abri ; on ne trouva, paraît-il, presque rien de son corps. Le Sous-Lieutenant LALANNE mourut à Salonique ayant eu les deux jambes amputées à la suite d’une blessure par gros éclat d’obus.
FUSTIER, Préposé des Douanes, disparut le 17 Février 1917 au cours du torpillage de l’Athos. BERTRAND, Préposé des Douanes, blessé lors des premières attaques de 1914, fut fait prisonnier et mourut en Allemagne à l’Hôpital de Kindorff des suites de ses blessures. DE VILLÈLE, également Préposé des Douanes, fut tué à l’ennemi trois jours seulement avant l’armistice, le 8 Novembre 1918. Du Commis principal des Douanes CARBILLET, aucune nouvelle ; il disparut au cours de l’offensive de l’été 1918 ; un de ces infernaux 210 ou 305 contre lesquels aucun abri ne protégeait ? Une sape effondrée ? Un cadavre déchiqueté parmi les barbelés ? Nul ne le saura jamais. QUIJO disparut aussi lors de la bataille de Champagne, en Septembre 1915 ; son corps ne fut jamais retrouvé. DESCAVES, Sous-Ingénieur des Travaux Publics à Hué, Capitaine d’Artillerie coloniale, fut tué à sa batterie le 12 Mai 1918 sur le front de l’Aisne. Il avait 49 ans. DELAY, Adjoint-Technique des Ponts et Chaussées, fut tué, le 16 Avril 1917, tout près de Craonne. RÉGNIER, Surveillant des Travaux Publics à Quang-Tri alla mourir à l’Hôpital de Mytilène des suites de nombreuses blessures reçues en 1917 sur le front de Salonique.
CHAUVEUR, Garde Principal de la Garde-Indigène, Lieutenant au 2e Régiment d’Infanterie Coloniale, fut tué le même jour que le Capitaine ALBRECHT, le 10 Août 1915, à Fontaine-Houyette en Argonne. DUJON, Commis des Douanes et Régies à Thanh-Hoá, soldat au 22e Régiment d’Infanterie Coloniale, fut tué à Verdun le 9 Février 1916. Le Sous-Lieutenant de la SUSSE, Administrateur des Services Civils, Délégué au Ministère de l’Intérieur à Hué, se trouvait en France, en congé, lorsque la guerre éclata. En Septembre 1914, il fut tué, en chargeant à la baïonnette à la tête de sa section de Chasseurs Alpins.

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III – Retour au « pays d’Annam »

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Vue aérienne partielle du centre de Hué – A, entrée de l’hôtel Morin – B, le Cercle Civil – C, l’entrée du Pont « Clemenceau », aujourd’hui pont « Trung Tien ».

 

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 (…/…) Les nouvelles de ces morts successives semaient la tristesse parmi les Français restés, malgré eux, à Hué. Ici, dans cette même salle du Tan-Tho-Vien l’ordre du jour de chaque réunion prévoyait la lecture des quelques renseignements reçus des membres A. V. H. partis se battre. Avec émotion M. ORBAND, notre Président, commentait nos lettres, nos cartes postales même, où un simple mot, disait nos pensées toujours fidèles à l’Annam, notre seconde patrie. Le Bulletin des Amis du Vieux Hué nous fut d’ailleurs servi gratuitement pendant toute la durée des hostilités. Quelle joie et quel réconfort de recevoir ce messager venant directement de Hué, et comme dans les tristes sapes du front, à la lueur d’une chandelle fumeuse, les dessins de GRAS, les articles de notre cher Père CADIÈRE s’animaient d’une vie plus intense pour bercer jusqu’à l’oubli, nos soucis, nos peines, nos souffrances !
1919-1920, les poilus rescapés de l’horrible boucherie sont rentrés chez eux, tout désorientés d’y trouver un si grand calme après le mauvais cauchemar des longues années passées dans les tranchées. Les coloniaux, démobilisés enfin, regagnent au plus vite leur colonie d’origine, heureux de reprendre le paquebot pour leur pays d’adoption. Mais sait-on que l’Administration coloniale n’octroya aucun congé régulier à ses fonctionnaires anciens combattants ? Ayant été démobilisé à Kreusnach le 11 Mars 1919, je reçus quelques jours après, du Service Colonial de Marseille, l’ordre de me tenir prêt à partir par le premier paquebot de Mai. Heureusement une grève providentielle des Inscrits Maritimes retarda de quelques mois tous les tours de départ.
Marseille, Saigon, Tourane, Hué, enfin ; quelle joie de revoir tous les visages amis, tous les paysages familiers qui, si souvent dans les sapes de Verdun ou de la Somme, servirent de cadre à nos rêves de tendresse. Plusieurs anciens camarades du front sont déjà rentrés et le soir, au Cercle, les souvenirs de guerre sont les leïtmotiv de nos conversations ; tant pis pour les oreilles que nous agaçons. « Vous rappelez-vous ce matin du 16 Avril ? Et à Verdun en Février 16 ? Une nuit que j’étais en patrouille parmi les barbelés… etc. » – Et en imagination nous repartions pour ces régions lunaires du front où, dans le froid, la fatigue, la misère, nous fûmes les acteurs obscurs de la plus merveilleuse épopée de l’Histoire.

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IV – Vers un Monument aux Morts

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(…/…) Mais parfois, dans le silence de nos conversations, accouraient en nos esprits les sinistres images des champs de bataille, corps mutilés, cadavres crispés, hommes criant de souffrance sous le fouet des éclats d’obus. Que de camarades brutalement fauchés, que d’amis à jamais disparus ! Et parmi les coloniaux si insouciants de 1914, parmi ceux qui, avec nous, étaient partis pour la sanglante aventure, nombreux aussi étaient les manquants. En ce pays d’Annam où les Français, presque tous fonctionnaires, changent si souvent de résidence, qui, dans dix ans, dans 20 ans, saurait encore les noms mêmes de ces obscurs martyrs ? A Hué, un monument se devait de perpétuer leur mémoire afin que les jeunes aient toujours sous les yeux l’exemple du sacrifice total des meilleurs d’entre leurs aînés.
Tout de suite après la guerre, notre actif Président des A. V. H., M. ORBAND, nourrit le dessein de rendre tangibles les sentiments de reconnaissance des A. V. H. envers nos chers disparus. Si souvent, au cours des réunions mensuelles de 1914 à 1918, il avait évoqué le souvenir de ceux qui combattaient et adressé un suprême hommage aux membres de notre Société tombés sur le champ de bataille, qu’il lui sembla tout naturel d’aviver les bonnes volontés éparses, aussi bien dans le milieu annamite que dans le milieu français. Aidé de quelques mandarins, notamment de M. NGUYEN-DINH-HOE il eut tôt fait de rallier à lui tous les suffrages, et de transformer le projet primitif en celui d’un monument unique pour tous les Français et Annamites morts pour la France. M. ORBAND rentra définitivement en France en Octobre 1919, touché par l’âge de la retraite ; mais son idée mûrit rapidement après que, le 24 Juillet 1919, un arrêté du Résident Supérieur en Annam eut désigné les membres d’une Commission chargée d’examiner les conditions dans lesquelles pourrait être érigé un monument commémoratif des fonctionnaires et colons de l’Annam morts au champ d’honneur.
Voici le texte de cet arrêté No 971. « LE RÉSIDENT SUPÉRIEUR p. i. EN ANNAM, Chevalier de la Légion d’Honneur, Vu le Décret du 20 Octobre 1911 déterminant les pouvoirs des Chefs d’Administration locale en Indochine, ARRÊTE : Art. 1er : Une Commission composée de : MM. le Résident Supérieur ou son délégué : Président ; BOGAERT – Vice-Président ; L’attention des jeunes générations sur l’union étroite des Français et des Indigènes pendant la Grande Guerre et leur sacrifice commun pour la cause de la civilisation et du progrès. Il propose en conséquence de choisir comme emplacement la berge du fleuve en face du Collège Quoc-Hoc En allant ainsi chaque jour recueillir de la bouche de leurs maîtres européens les enseignements des sciences et de la culture occidentales, les élèves pourront sans cesse se souvenir des pages glorieuses que leurs aînés auront écrites dans l’histoire, côte à côte avec les Français. Cette proposition mise aux voix est adoptée à l’unanimité.
 « Le Président propose, toujours dans le même but, que le monument affecte de préférence une forme traditionnelle susceptible d’attirer l’attention des indigènes et trouvant dans le paysage son cadre naturel. Il est d’avis qu’on érige une stèle où l’on gravera les noms des Français et des Indigènes d’Annam morts pour la France ; la stèle serait surmontée d’une coupole. La dépense serait supportée entièrement par le Budget Local. M. NGUYEN-DINH-HOE fait remarquer que les stèles de grandes dimensions sont réservées aux Empereurs. Il y a pour leur érection des conditions spéciales concernant leurs dimensions, leur forme, etc… Il propose que la stèle soit remplacée par un écran de style local. Cette proposition mise aux voix est adoptée à l’unanimité. Il est décidé qu’on ne fera appel aux souscriptions particulières que si l’on veut plus tard un monument plus grandiose. Mais il faut avant tout réaliser, et le budget local peut supporter les frais de ce monument tel qu’il est proposé, c’est-à-dire un écran surmonté d’un portique de stèle local supportant un toit pour le préserver ». (…/…) (Ndlr : Voir dans le BAVH 1937 les comptes rendus des commissions et sous-commissions successives chargées de réaliser le projet du Monument aux Morts de Hué)

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V – Le Monument aux Morts de Hue

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AAVH AP0793 Sogny Marien – Hué, 1920 – Inauguration du Monument aux Morts

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« Parmi les monuments qui, à juste titre, attirent les touristes en notre capitale de l’Annam, le Monument aux Morts de la Grande Guerre mérite réellement de retenir l’attention des étrangers tant par son caractère spécifiquement annamite que par le cadre incomparable qui lui sert d’arrière-plan.
Quand on vient de la gare pour se rendre en ville, on est tout de suite conquis par la magnifique perspective ombragée de la rue Jules-Ferry. Édifices perdus dans la verdure, jardins fleuris en toutes saisons, Fleuve des Parfums qui, tout à côté, s’allonge paresseusement, tout est calme, tout est paix et bonheur. Le Monument aux Morts, même, n’éveille aucune idée funèbre, tant il y a du bleu dans le ciel, tant les montagnes violettes semblent un décor de rêve, tout là-bas, à l’horizon mystérieux et inaccessible.
 Dressé en face du Lycée Khai-Dinh anciennement Collège Quoc Hoc au fond d’une esplanade bordée de filaos et de cyprès, il offre l’aspect d’un immense écran en maçonnerie bâti sur un large tertre dont l’accès est défendu par huit dragons menaçants. Deux pylônes, d’une dizaine de mètres de hauteur, flanquent le monument sur sa face Sud ; les tombeaux des Empereurs, seuls, comportant quatre pylônes, il n’a pas été possible, ici, d’en dresser un à chaque coin. L’écran repose sur un socle, soutenu à son tour par un soubassement de seize têtes de dragons stylisées. Au milieu, une grande Croix de guerre pend au-dessus d’un Kim khánh (décoration annamite, Ndlr) de chaux blanche où sont gravés en rouge les noms des Français d’Annam morts pour la France de 1914 à 1918 ; derrière, une disposition analogue a été réservée aux noms des Annamites tués à l’ennemi. Ces deux décorations française et annamite sont dressées sur un fond de mer houleuse d’où des poissons émergent et bondissent vers l’azur, vers l’immortalité, souvenir de la légende bien connue des carpes se transformant en dragons.
De chaque côté se déroule, autour de lotus épanouis, une mosaïque de faïence bleue et blanche sur laquelle quatre petits panneaux décoratifs, deux sur le devant, deux sur le derrière, symbolisent les quatre saisons de l’année ; Mai Lan, Cuc et Tung : le pêcher, l’amaryllis, le chrysanthème et le pin.
Puis, aux deux extrémités, l’écran funéraire se termine par une construction plus large rappelant les tombeaux militaires que l’on rencontre dans les environs de Pékin. Sur chaque face, de grands caractères « Tho » affirment l’immortalité des héros morts pour la France. Le tout est surmonté d’un toit à la chinoise, dont les arêtes et les angles recourbés sont des queues de dragons multicolores. Tous ces motifs architecturaux ont été puisés dans les tombeaux royaux de Thieu-Tri et de Tu-Duc qui sont pour les artistes annamites des sources inépuisables d’inspiration (….) ; Ces couleurs un peu crues, ces cabochons de terre cuite, ces tuiles vernissées, où se retrouvent tous les spécimens fabriqués au Long-Tho ne sont sûrement pas de très bon goût. Et que dire de la maçonnerie elle-même, lézardée en de nombreux endroits, laissant voir son squelette de briques rouges unies par un ciment qui s’effrite d’année en année sous l’action des grandes pluies d’hiver !
Les noms de nos Morts ont été gravés sur le mortier et seraient depuis longtemps illisibles si, tous les ans, la Résidence de Thua-Thien ne prenait soin, avant le 1er Novembre, de raviver au lait de chaux les couleurs les plus effacées.
Dans ce pays, tour à tour très humide et très chaud, où l’implacable soleil sèche, cuit, désagrège toute chose, si bien que les monuments ne dépassent jamais une centaine d’années, il aurait été sage de bâtir autrement qu’en maçonnerie bon marché.
Des statuaires renommés, H. GALY, PROZINSKI, tous deux membres de la Société des Artistes Français, avaient offert leur concours ; ils furent écartés pour des considérations de prix. Les stèles de grande dimension étant réservées aux Empereurs, on abandonna aussi bien vite l’idée de se servir de la pierre, et pourtant le marbre de Tourane ou de Thanh-Hoa ou du Quang-Binh le grès de Nhatrang auraient eu leur place toute indiquée dans un monument destiné à durer plusieurs générations.
On ne songea pas au bronze, et pourtant, depuis JEAN DE LA CROIX, les fondeurs annamites ont prouvé que le travail du bronze n’avait pour eux aucun secret. On verra plus loin que la Commission nommée par arrêté du Résident Supérieur se déchargea sur une Sous-Commission du soin de mener à bien l’érection du Monument aux Morts, que celle-ci s’en remit le plus souvent aux suggestions de l’Architecte des Bâtiments Civils, et qu’ainsi les mêmes entrepreneurs, les mêmes maçons, se trouvèrent chargés de construire sur plan, tout comme s’il se fût agi d’un bâtiment administratif quelconque. L’ensemble est cependant curieux, pittoresque, d’inspiration bien annamite, imposant même par sa masse et le recul que lui donne la large esplanade qui le précède.

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VI – Cérémonie de l’inauguration du

Monument aux Morts  (23 septembre 1920)

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Le nom de 31 Français est inscrit sur le monument

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(…/…) « Le Monument aux Morts fut inauguré le 23 Septembre, et donna lieu à une manifestation imposante à laquelle participèrent les plus hautes autorités administratives d’Indochine. Profitant, en effet, du passage à Hué de M. PAINLEVÉ, ancien Ministre de la Guerre en 1917, ancien Président du Conseil des Ministres, notre Résident Supérieur, M. TISSOT, lui demanda d’accepter la Présidence de cette cérémonie, ce qu’il fit de bonne grâce. Il y avait, ce jour-là, autour du Monument, le Gouverneur Général LONG, le Résident Supérieur COGNACQ, Directeur Général de l’Instruction Publique en Indochine, le Résident Supérieur TISSOT, les Chefs de Services, les anciens combattants, tous les Français de Hué.
Un grand nombre d’anciens combattants annamites avaient tenu également à être présents et se tenaient au garde à vous, sur deux rangs, au pied des escaliers menant au cénotaphe. Sa Majesté KHAI-DINH arriva peu après, en grand costume d’apparat, sa voiture encadrée de pittoresques cavaliers habillés de rouge, et, quand la Marseillaise eut pris fin, le cortège officiel monta les escaliers d’honneur, fit le tour de l’Ecran funéraire, chacun déposant au passage au pied du Monument, des couronnes ou des gerbes de fleurs cravatées de rubans tricolores, ou de rubans jaunes, couleurs de la Cour d’Annam. Comme les discours sont rituels en pareille solennité, M. TISSOT, après les remerciements d’usage, rappela le sacrifice douloureux du pays d’Annam et la gloire qui, cependant, en résultait pour nous tous ; il répéta les paroles prononcées par le Ministre des Colonies Albert SARRAUT lors de l’inauguration du Monument du Souvenir Indochinois à Nogent-sur-Marne :
« En aidant les fils de la France à faire triompher la cause du droit, nos frères annamites ont contribué à fixer les destinées de leurs pays. Avec la France plus grande, c’est l’Annam aussi plus grand ». Le Président PAINLEVÉ, en une heureuse improvisation répondit au Résident Supérieur en Annam ; sa diction familière, calme, ses phrases harmonieuses, riches de sens, firent une profonde impression sur les auditeurs : « Nous pouvons, dit-il, par delà les tombeaux, leur donner l’assurance qu’en mourant pour la France, ils sont morts à la fois pour le salut immédiat du droit et de la liberté et pour la réalisation future de la fraternité humaine. » Puis la troupe défila, l’arme sur l’épaule, tête à gauche, au rythme d’un pas redoublé joué à pleins cuivres par les musiciens de la fanfare royale. La cérémonie d’inauguration était achevée. Depuis lors, nombre de revues, de présentations, de remises de décoration ont eu lieu sur cette esplanade. Le Maréchal JOFFRE, le Ministre des Colonies REYNAUD, de passage à Hué, allèrent, selon le rituel d’usage, déposer quelques fleurs au pied du Monument

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 Photographie prise en 1994 (J. Cousso). Le Monument aux Morts garde encore l’essentiel de son aspect.
Il est aujourd’hui bien dégradé

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31 Français et 78 Annamites

« Trente-et-un noms de jeunes Français choisis parmi ceux qui habitaient Hué ou l’Annam en 1914, soixante-dix-huit noms d’Annamites de toutes les provinces de l’Annam, attestent que nous aussi nous payâmes un lourd tribut au Dieu de la Guerre pour que la France puisse continuer à vivre libre et forte.
Qui étaient-ils, ceux- là qui partirent avec enthousiasme défendre leur patrie en danger et qui, moins chanceux que nous, les anciens combattants, ne sont pas revenus ? Bien peu d’entre nous les ont connus ; et pourtant les ALBRECHT, CHARRON, DE LA SUSSE, DESCAVES, DUMOUTIER, FORGEOT, FISTIER, LALANNE, MONIER, MOREAU, QUEIGSEC, RUSSIER, THIÉNARD, vinrent, eux aussi, autour de notre table verte des Amis du Vieux Hué communier avec nous en notre amour pour les fastes oubliées du vieil Empire d’Annam.
Peut-être même, pénétrés de Confucianisme, circulent-ils invisibles, tels des souffles, dans l’atmosphère céleste, et aujourd’hui, jour de sacrifice pour les A. V. H., sont-ils venus se poser là, tout près de nous, dans cette grande salle du Tho-Vien Si (salle de réunion des AVH annamites et français située à l’intérieur de la Citadelle – NDLR)), ce soir, l’occasion m’est offerte de leur adresser une pieuse pensée, je veux aussi évoquer ces premiers jours de guerre à Hué, où vibrants d’émotion, ils vivaient avec nous sans se douter, hélas, que tout bientôt, dans les boues de la Somme ou les trous d’obus de Verdun il leur faudrait aller dormir leur dernier sommeil. » (Le premier Annamite du contingent de Hué, fut Nguyen Van Thuong, du village de Thach-Han (Huong-Tra), tué à l’ennemi, deux jours apres l’arrivée du 16e Bataillon à Chuignolles, le 20 Septembre 1916. Son nom ne figure pas sur le Monument aux Morts. NDLR)

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VII – Bilan de l’aide militaire de l’Indochine (Français et Annamites) à la France pendant la Grande Guerre

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(…/…) Je crois utile de rappeler ici certains chiffres attestant l’aide militaire de l’Indochine à la France pendant la Grande Guerre. Bien qu’en certains coins excentriques quelques actes de piraterie, quelques essais de soulèvement dus à d’anciens Haut Commandement dans l’obligation d’organiser quelques expéditions répressives (Sam-Neua ; Song-La ; Phon Saly ; Thái-Nguyên ; Binh-Liêu), l’Indochine put rendre à la Métropole 1.309 Français civils mobilisés ainsi que 6.000 officiers et hommes de troupe de l’armée active.
Mais il est bon de savoir que 92.411 Annamites, tous volontaires, s’embarquèrent pour le lointain, apportant aux armées alliées l’aide précieuse de leur bonne volonté et de leur esprit de discipline. Ce total d’Indochinois se répartit ainsi : 4.800 combattants ; 24.272 soldats appartenant aux 15 Bataillons d’Étapes (Zône des Armées) ; 9.019 Infirmiers Coloniaux ; 5.339 Ouvriers d’Administration Coloniale ; 48.981 Travailleurs militaires, dans les usines de l’intérieur. Les combattants appartinrent aux 4 Bataillons de Marche Indochinois, les 1er, 2e, 7e et 21e ; les deux premiers furent dirigés sur l’Armée d’Orient, les 7e et 21e Bataillons tinrent les tranchées sur le front français. Tous furent engagés dans des actions pénibles et tous, malgré, le froid, les obus, les balles, les gaz même, firent vaillamment leur devoir en dignes fils des anciens guerriers de GIA-LONG et de MINH-MANG Le Chemin des Dames (1917), les Vosges, Reims, le Col de Krusova, Véliterna, Cafajarparit, autant de noms de batailles qui résonnent encore dans la mémoire de nos camarades, anciens combattants annamites. Sait-on aussi que le Général MANGIN, lors de la reprise du fort de Douaumont le 23 Octobre 1916, fit l’honneur à une compagnie annamite de participer à l’assaut près des Zouaves et de la Légion Etrangère ? La 4e Compagnie du 6e Bataillon d’Etapes fut ainsi la 1er unité à combattre sur le front français. Ce n’est en effet que plusieurs mois après que les premiers Bataillons de Marche Indochinois arrivèrent du Tonkin.
Hélas, beaucoup trop d’entre eux sont restés là-bas dans les humbles cimetières du front. Les listes officielles, établies par les soins de l’autorité militaire, totalisent le nombre très élevé pour l’Annam de 1.106 morts, chiffre qu’il serait bon de voir graver sur l’Ecran funéraire pour que celui-ci ne soit plus le Monument de quelques uns seulement. La province de Phu-Yen par exemple, perdit 129 volontaires pendant la Grande Guerre, soit comme Tirailleurs soit comme Ouvriers ; or, un unique nom, celui du Tirailleur HO-HUONG figure sur le Monument aux Morts. N’y a-t-il pas là une omission regrettable ? Et cependant, ce nombre de 1.106 absents est sûrement au-dessous de la vérité, car quelques commandants de Dépôts des Isolés Coloniaux en Indochine prirent l’expression « Morts pour la France » dans le sens de « Tués à l’ennemi », et leurs listes, celle du Dépôt No 3 de Tourane en particulier, furent de ce fait très incomplètes. J’ai confronté tous ces documents avec ceux que les Résidents de chaque province fournirent à la Résidence Supérieure, et je peux déduire que le nombre total des soldats, originaires d’Annam, morts en Europe de 1914 à 1918 est d’environ 1.500.
On reste confondu devant ce nombre élevé de morts, et l’on éprouve une immense tristesse en pensant que tant d’hommes innocents sont allés mourir loin de chez eux, sans trop rien comprendre à l’épouvantable drame dans lequel ils se trouvaient engagés. La tuberculose fit ses ravages parmi ces hommes des tropiques ; la grippe espagnole en terrassa un grand nombre ; les « péris en mer » sont plus d’une centaine ; mais cependant très nombreux sont ceux qui moururent des suites de blessures reçues dans la Zône des Armées. Dans tous les cimetières militaires de France, les dépouilles des enfants d’Annam sont mêlées aux ossements des enfants de France, donnant ainsi au problème de l’association franco-annamite son sens le plus précis et le plus émouvant. Quel désespoir à cette certitude de l’absence de leurs mânes désolés, du « kham » familial, sans jamais la douce mélopée des prières du soir, sans jamais le parfum si pénétrant des « cai huong » de santal.
« Qui oserait résister à cette plainte émouvante qui s’élève dans la nuit solitaire sous les cieux voilés du Nord ? « Pour qui sait la malédiction qui, en Annam, pèse comme au temps d’Homère sur les âmes de ceux qui sont privés de sépulture, quelle tristesse renferme cet appel véhément qui nous vient des brumes de l’Occident ? » (Louis Malleret)
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VIII – Le « Souvenir Indochinois »

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(…/…) « Tous ces jeunes Annamites, avant de mourir loin des visages aimés loin de leurs si tranquilles villages, auront eu, hélas, l’atroce vision de leur corps pour toujours enfoui dans un sol étranger. (1) (1) Après la guerre, le « Souvenir Indochinois » qui groupe, en outre des autorités les plus marquantes annamites et françaises, un grand nombre de coloniaux retraités ayant gardé la nostalgie de notre Indochine, a entrepris de rassembler les tombes éparses des Annamites morts en Europe.
Ainsi cinq mausolées, réunissant 1.161 corps, ont été édifiés à Marseille, à Bergerac, à Aix-en-Provence, à Montpellier et à Tarbes. Les tombes groupées dans les cimetières de Bassens, Angoulême, Blagnac, Bordeaux, Castres, Castelsarazin, Condéran, Fréjus, Pamiers, Pau, Saliesdu-Salat, Sendets, Toulouse, ainsi que de Zagreb (Yougoslavie), sont au nombre de 1.019. Il reste encore dans la Zône des Armées environ 500 corps isolés. Indépendamment des grands mausolées, le « Souvenir Indochinois » a édifié dans le principal cimetière de Toulouse un Monument commémoratif dont le motif central est la statue du « Soldat annamite victorieux », du sculpteur Charles Breton. D’autre part, dans la Chapelle de la Société des Missions Etrangères, rue du Bac, une large plaque de marbre ornée d’une belle décoration a été érigée à la mémoire des Annamites catholiques morts en France.
Enfin, une grande stèle, oeuvre de M. Lichtenfelder, repose sur un puissant soubassement de granit, au Jardin colonial de Nogent-sur-Marne, tout à côté du Temple Annamite. Tous les ans, au Têt et le 2 Novembre, jour de la fête des Morts, tous ces monuments, tombes ou mausolées, sont fleuris par les soins du Souvenir Indochinois ».