Magie Conjuratoire d’Annam

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Documents pour servir à l’histoire de l’Indochine et du Vietnam –  Témoignages et archives collectés par l’Association des Amis du Vieux Hué – Illustrations extraites de notre fonds iconographique
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MAGIE CONJURATOIRE D’ANNAM

Images, documents et archives collectés par l’AAVH sur les pouvoirs de guérison annamites.

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Des idéogrammes, des symboles et de sublimes dessins,

Seuls recours pour échapper aux Esprits malfaisants

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AAVH AP4938 Sallet – Annam, 1926 – Amulette « pour que la licorne protège la demeure » – Notice : Traduction des inscriptions de l’amulette – En haut en noir : « Ordre du tonnerre » – Le symbole de la guirlande à trois volutes signifie : « dans les trois religions » – Sur le front de la licorne : « clarté lumineuse » – Sur la poitrine : « Que les grands saints (dieux stellaires) des constellations décapitent les démons invisibles » -De part et d’autre : à droite, des clous de fer ; à gauche, des clous de fer – en noir :rdire (croix en rouge) la demeure. (D’après Jacques Lemoine, Docteur en Ethnologie, ancien Directeur du CACSPI)

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« Entre 1919 et 1930, Albert Sallet explore les pratiques de « magie conjuratoire »  et fait une importante collecte de documents originaux sur ce sujet. A partir de conférences faites aux Sociétés savantes et de publications telle celle de 1925 sur « Les esprits malfaisants dans les affections épidémiques au Binh Thuan », il donne à connaître le bilan de son expérience et de ses approches originales.
Depuis 1919 et jusqu’à son départ pour la France, en 1930, il a obtenu que certains « sorciers » (il cite souvent celui de Tourane » de 1925 à 1930) , acceptent de peindre sur papier de riz un double des « images » support des pratiques magiques à fin de protection ou d’exorcisme. Il obtient ainsi une collection unique en son genre de quelque 500 images ou amulettes qu’il classe comme documents de « magie conjuratoire », titre du livre qu’il n’écrira jamais, et que des spécialistes français ont commencé à déchiffrer…/… » (Dr Y. Pirame et J.P. Raynaud in Bulletin de l’ASNOM, N°108, Un médecin navalais honoré à Toulouse)
Ces amulettes peuvent être aussi bien des dessins de divinités légendaires, d’animaux ou de plantes, des pièces de monnaies (voir l’article sur les collections de monnaies de Sallet), des briques ou des outils préhistoriques. Les dessins réalisés en papier de riz sont destinés à être ingérés dans du thé, placés sous le lit du malade, sur la porte de la maison ou accrochés sur une branche.
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C’est à Phan Thiet, où Albert Sallet (sur la photo de gauche, sortant de son domicile) a été en 1923 et 1924 responsable de l’hôpital, que le médecin major a étudié le domaine des esprits malfaisants en vivant auprès des Cham, dont certains faisaient partie du personnel infirmier. Photo de froite : AAVH AP 05155 Sallet – Annam, 1925 – Tournée dans la province de Phan Thiet (9) Notice : Albert Sallet, en poste à Phan Tiet, rend régulièrement visite à ses amis cham qu’il soigne bénévolement. Il est accompagné d’un ami qui le conduit en voiture.

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 Albert Sallet et le pouvoir de guérison annamite

Exrait de l’intervention de Jacques Lemoine, directeur du CACSPI, pour la NAAVH lors du colloque au Musée Albert Kahn sur « La sauvegarde des images fixes et animées relatives au Viêt Nam d’autrefois ». Ce colloque était organisé à l’initiative de la NAAVH).

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« Quoi de plus fascinant pour un médecin colonial des années 20 en terre d’Annam que d’observer le fonctionnement de la médecine traditionnelle locale ? Curiosité  autrement aiguisée que par l’attrait de l’exotique puisque, ainsi que se plaît à le rappeler JP Raynaud (1998), la médecine occidentale d’alors n’est guère plus avancée dans l’utilisation des plantes.
Albert Sallet s’inscrit d’emblée dans la famille des observateurs attentifs de la phytothérapie indigène illustrée dans son livre « L’officine sino-annamite en Annam », paru en 1931 pour l’Exposition coloniale.
Mais, non content de recueillir préparations et recettes et de faire exécuter par des artistes locaux tout un herbier de plantes médicinales en aquarelles, il remarque aussi  que certaines cures sont associées – voire totalement connectées – à des manipulations de caractère magique à fin de protection ou d’exorcisme et il désigne toute cette prophylaxie purement psychique du terme « magie conjuratoire » qui aurait certainement été le titre du livre qu’il se proposait d’écrire sur la question. En 1926, il se lance même dans une enquête extensive patronnée par la Résidence Supérieure en Annam.
De même que pour les plantes, il fait réaliser par ses informateurs une collection de talismans et amulettes, mélange de caractères cabalistiques chinois et de représentations figuratives, en s’efforçant de recueillir des explications appropriées. Cette quête lui ouvre tout un domaine de la pensée indigène que les missionnaires appropriaient à la religion en tant que démonologie et sous laquelle il voit déjà, sans pouvoir le formuler  clairement, les contours de ce que nous appellerions aujourd’hui une mythopathologie. Il en donne plusieurs exemples dans une série d’articles du Bulletin des Amis du Vieux Hué ou ailleurs, se promettant un traité plus systématique dans le livre qu’il prévoit de lui consacrer.
Cet ouvrage, hélas, ne se concrétisera jamais, sans doute en raison de deux difficultés : la première, intrinsèque au sujet ; la seconde était de faire admettre à son époque l’intérêt cognitif d’une telle étude.
Cette collection d’images, assortie des bribes d’explications qu’il laisse a acquis aujourd’hui du fait de sa date et de sa qualité esthétique la valeur d’un témoignage irremplaçable sur le pouvoir de guérison indigène de cette époque et de ce lieu, bien plus concret encore que les études de Henri Doré en Chine ou de Léopold Cadière en Annam, travaux de précurseurs que Sallet connaissait, tout en apportant un autre regard au même genre de matériaux.
En effet, si on s’attarde un peu sur la fonction exorciste, conjuratoire ou curative de ces écrits sacrés, on s’aperçoit que chaque message est traité comme un tout organique dont l’efficacité tient autant  à la forme qu’au contenu. La forme est comme on dirait aujourd’hui,  « interactive », c’est ce qui explique ce jaillissement du figuratif au milieu de caractères abstraits que l’art du calligraphe anime, eux aussi, d’inflexions redoutables ou menaçantes quand il ne les dispose pas en calligrammes stratégiques. L’influence, à une étape ou à une autre des yantra de la tradition indienne ne fait pas de doute, ne serait-ce que par la présence de vestiges pali et une tradition de Pu An »…/…
(Exrait de l’intervention de Jacques Lemoine pour la NAAVH lors du colloque au Musée Albert Kahn sur « La sauvegarde des images fixes et animées relatives au Viêt Nam d’autrefois ». Ce colloque était organisé à l’initiative de la NAAVH).

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Exemples d’amulettes du fonds Sallet

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AAVH AP4418 Sallet – Amulette à placer sur le coeur du malade. Notice : Ce dessin comme les suivants, a été réalisé sur papier de riz vers 1926 par le sorcier de Tourane, à la demande d’Albert Sallet. Les images destinées à se protéger des esprits malfaisants étaient généralement pulvérisées, mélangées à du thé et bues par le malade. mais le sorcier pouvait prescrire de les placer sur le malade, sous son lit, ou de les coller sur la porte d’entrée de la demeure….

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Fonds Sallet –  AAVH AP4876 Sallet

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Fonds Sallet – AAVH AP4868 Sallet

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Fonds Sallet – AAVH APA903 Sallet

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Fonds Sallet – AAVH AP Sallet

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Original Vêtement M. C. LIGHT

 

Fonds Albert Sallet (Propriété de Jean Cousso) – Vêtement contre les esprits malfaisants, porté par un enfant pour le préserver du choléra

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Original Brique M. C LIGHT

 

 

Fonds Albert Sallet (Propriété de Jean Cousso) – Brique « pour protéger la demeure ». Elle pouvait être enterrée sous la maison (c’est le cas de cette pièce) ou placée dans un mur porteur.

 

 

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LES ESPRITS MALFAISANTS DANS LES AFFECTIONS EPIDEMIQUES AU BINH-THUAN

Dr A. SALLET in BAVH 1926/1

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« Les esprits mauvais et les démons peuplent d’une façon particulière le vaste pays du Binh-Thuan Tout s’y prête : l’aspect des terres diversement occupées (cultures et forêts, chaos rocheux, montagnes qui s’étagent, marais et sables, chemins perdus) ; c’est encore le mélange des races que font les Annamites, les Chams et les Moïs ; mais aussi c’est la facilité créatrice des natures simples qui l’habitent : le peuple ici est resté sans lettres. La crédulité a donc su fournir par l’intervention des fantômes et des génies méchants, l’explication de très nombreux phénomènes, et les superstitions ont remplacé toute religion du Buddha ou du Ngoc-Hoang Quelques génies locaux ont pourtant des rites particuliers, mais le monde des terreurs reçoit de plus nombreux sacrifices. Ici le sorcier est puissant. 
« Cop Khanh-Hoa, Ma Binh-Thuan : Les tigres sont nombreux au Khanh Hoa, Au Binh Thuan, ce sont les fantômes » 
J’ai, sur cette phrase populaire, dirigé dès mon arrivée dans le Sud-Annam une enquête sur la démonologie particulière au Binh Thuan, et, parmi tous les éléments recueillis, déjà nombreux, j’ai voulu réunir ici quelques documents relatifs aux « ma » spéciaux des affections épidémiques. Est-il besoin de dire que, pour la plupart des habitants du Binh Thuan à l’origine de toutes les affections se tient l’influence perverse d’un esprit ou d’un génie ? Les cachexies de la forêt, les anémies et les épuisements divers de la plaine dégagée, les accidents même procèdent d’une vengeance ou d’une fantaisie surnaturelles. En parler, ce serait aborder l’étude totale des innombrables démons signalés ici, or, je répète, cette note veut être spéciale pour un groupe restreint.
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Chaque établissement qui réunit des malades a ses hantises ; l’on raconte que des formes blanches glissent autour des constructions hospitalières et un peu partout : l’Ambulance de Phan-Thiet participe à ce privilège d’angoisse. Je ne doute pas que cette croyance ne parvienne à s’émousser : il doit être des hantises auxquelles on s’habitue et qui ne jettent plus à la longue ni discrédit, ni crainte. L’abri des malades contagieux (c’est la construction légère du lazaret) devait à sa renommée d’avoir, à côté de l’épouvante des maladies recueillies, son épouvante de voisinage parmi les ombres des nuits. Il est isolé sur un tertre que rejoint un chemin par une digue légère : autour poussent librement les palétuviers et des herbes livides au milieu des terres grasses sur lesquelles se jettent les marées et où grouille toute une faune immonde de crabes irréguliers et de poissons rampants. Parfois un grand saurien égaré du fleuve, entraîné par des eaux plus fortes, laisse ses traces sur le sol mou. Dans la nuit, des effraies passent et d’autres oiseaux de mauvais présage ; ils se postent parmi les buissons hargneux des euphorbes et des plantes qui déchirent, jetant dans un silence maudit l’âpreté de leurs plaintes sinistres.
C’est un lieu désolé ; et les difficultés de son accès le font paraître encore plus lointain. Nul n’oserait s’aventurer dans son voisinage par les nuits noires, sans la flamme qui protège, en apaisant les ténèbres et en dispersant les présences possibles des ombres dangereuses. On dit que l’enclos est parcouru par des fantômes, formes blanches aux allures humaines qui s’enfuient dès que reconnues, gagnent quelques amas buissonneux et disparaissent subitement. Le gardien du lazaret est certes un homme de volonté et d’un courage aussi constant que tranquille : il s’est offert spontanément au cours des plus rudes épidémies pour habiter dans la case voisine, faisant garde auprès des pesteux, leur servant même d’infirmier. Il affirme cependant avoir vu les « Ma Hach », les redoutables fantômes de la peste. Une nuit, il fut éveillé par un bruit qui lui paraissait provenir de la palissade de clôture. Il vit deux personnages vêtus de longues robes blanches, aux cheveux dénoués, qui s’acharnaient sur la porte. Ils s’enfuirent aussitôt, et le garde se prit à les poursuivre, les voyant glisser, sans pas (car ils ont des jambes réduites et leur apparence de corps s’arrête net à la partie inférieure du vêtement blanc). Ils se portèrent sur un buisson autour duquel le garde tourna ; ils avaient disparu. Une lame de brouillard, un mauvais reveil, le rappel d’anciens récits, son travail particulier tout à côté … Le garde a poursuivi des fantômes dans la nuit. Les «Ma Hach» hantaient les nuits des «linh» qui aidaient, dans les mesures prophylactiques du haut Quang-Binh sur le Sông-Gianh, installés pour le cordon sanitaire. Ils accusaient ces fantômes de venir les tourmenter en plein sommeil, les inquiétant, les poussant hors de leurs lits improvisés dans des chutes rudes. Les « ma-hach » les avaient tirés par les pieds : tant devait être grande chez eux l’obsession du fléau. Mais le « ma-hach » est un ma d’épouvante (Nhat) ; on ne l’accuse jamais d’apporter avec lui le mal qu’il semblerait représenter.
 
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Tel n’est pas le cas des « ma-dau », ceux de la variole. A l’heure où j’écris ces lignes, une coutume récemment instituée tend à disparaître complètement, sur ordres ; elle paraissait faire foi comme garantie de protection des maisons contre le mal et s’imposer au détriment de la prophylaxie des vaccines. Elle proviendrait de Cochinchine. Son origine serait celle-ci : une femme avait eu un songe qu’elle s’empressa de décrire le lendemain. Elle avait vu une série de maisons, closes car il faisait nuit, et des formes blanches qu’elle reconnut pour être des « ma-dau », s’empressaient autour de chaque entrée. Mais alors, que ces fantômes pénétraient dans certaines demeures, directement en toute facilité, les efforts de certains autres restaient vains en face de quelques portes, et ils devaient s’en retourner, n’ayant pu pénétrer. Or, devant ces portes protégées étaient suspendues des jarres ou des vases en terre, qu’une chaux récente avaient complètement recouverts. Voilà pourquoi certaines régions de Cochinchine et, par contagion, les quartiers de Phan-Thiet et les villages voisins avaient pris la coutume de protéger les maisons par des vases installés pour faire opposition à l’entrée des fantômes. Ces vases étaient primitivement suspendus par des liens dans l’encadrement des portes ; ils furent ensuite posés simplement, renversés, sur des pieux fichés en terre devant la principale entrée. La plupart du temps, c’étaient des jarres de fabrication commune, scrupuleusement et rigoureusement passées à la chaux. Une autre protection employée dans un but semblable, et qui fut aussi la conséquence d’un rêve, avait sévi dans la région il y a quelques mois. Ainsi de nombreuses personnes se frottaient le corps des feuilles de l’arbre « gia » (un des grands figuiers sacrés). Mais cette mesure n’était qu’individuelle ; le procédé par les jarres porterait l’avantage de rester une protection familiale, une garantie du groupe. On connaît également, pour la protection des gens atteints par la variole ; la pratique très ancienne, qui semble de plus en plus abandonnée cependant, et qui consiste à recouvrir ceux-là de filets de pêche, pour empêcher que les « dau » (graines de pois), projetés par les esprits afin de provoquer la formation des pustules, ne puissent arriver jusqu’à la peau des malades. Cette pratique ne serait du reste pas exclusivement locale, elle emprunte au folklore des populations côtières de l’Annam.
 
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Les « ma-dau » doivent être fort impressionnables et sujets à la crainte : les amulettes et les conjurations qui les éloignent sont innombrables. Dans les provinces du Centre-Annam, où les vestiges du passé préhistorique ont permis de récolter quelques vieux instruments en pierre, on utilise les diverses haches polies pour la protection des varioleux. La hache « bua sam set », est glissée sous la natte ou l’oreiller du malade ; elle doit éloigner les mauvais esprits présidant au mal. Ici, où les « bua sam set », les haches du tonnerre sont inconnues, on s’ingénie à trouver d’autres talismans redoutables et en particulier pour la protection des enfants. C’est l’explication des amulettes nombreuses qui sont suspendues au cou et qui doivent conjurer par l’effroi : débris de métaux, griffes et dents de fauves ; un enfant portait un lambeau de peau de serpent python dans le but déclaré que nous indiquons. Je n’ai pas rencontré, ici dans le appliqué aux « ma » de la variole le qualificatif de « Khach » étranger), appellation détournée de sa destination primitive, que le P. Cadière signale comme familier à certains points du Quang-Tri (L. Cadière : Croyances et pratiques religieuses des Annamites dans les environs de Hué. — Le Culte des Pierres. — B. E. F. E. O.  T. XIX).
 
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Depuis quelques années, la population du tourmentée à d’autres titres, ne connaît plus l’angoisse des manifestations actives des épidémies de choléra : les fantômes disparaissent en même temps que les terreurs, et celles-ci ne valent que par des faits proches. La part folklorique des « ma-dich » (démons du choléra) semble donc assez restreinte, mais cette diminution peut être seulement conditionnelle, et la précision d’une épidémie cholérique subitement éclatée, pourrait bien faire surgir spontanément toute une armée d’esprits malsains et déterminer le rappel et la mise en pratique de très vieilles coutumes conjuratoires. On raconte en Sud-Annam (et je ne l’admets pas comme spécial au pays), que durant les épidémies graves de cette redoutable chose, des troupes nombreuses de fantômes errants se dispersent par les chemins, les villages et les quartiers. Ils constituent en rôle les agents de l’exécution des volonté infernales en ce qui concerne les épidémies, et c’est pour cela qu’ils sont nommés : On Hoang Dich Le. Les chiens aboient sur leur passage, les signalant ainsi aux populations affolées par leurs invisibles évolutions, et lorsque le vantail ou le panneau d’une porte grince, les gens de la maison ne douteront pas un seul instant que les fantômes sont là, qu’ilq pénètrent et que la famille aura bientôt ses malades et ses deuils. Il arrive encore que la famille terrifiée croit entendre l’appel d’un nom dans le souffle qui a heurté la porte : les ombres sinistres ont alors fait leur choix, et l’on sait quelle est la victime désignée, celle qui a été nommée pour la mort. Je ne puis me reporter pour cette note à l’oeuvre puissamment documentée et étudiée que donna en 1912, dans la Revue Indochinoise, le R. P. Cadière (« Sur quelques faits religieux ou magiques observés pendant une épidémie de choléra en Annam »). Je me souviens que, parmi les pratiques relevées, luttant contre l’action des génies hostiles, se tenait celle de l’opposition des feuilles de « dong dinh », qui sont les feuilles du palmier-céleri, ainsi désigné parfois à cause de la disposition de la haute plante (Caryota). Ces feuilles étaient placées devant les maisons, on en portait également sous les chapeaux ; elles devaient mettre les esprits en déroute, en protection de la famille ou de l’individu. Je n’ai pas entendu parler de l’existence de cette coutume au Binh-Thuan Ici, on se contente de faire inscrire par les sorciers des caractères tracés en rouge sur des longs papiers jaunes : Thien hanh di qua On les colle sur les portes, et ils indiquent aux puissances mauvaises que leur action ne peut s’exercer dans ces demeures ainsi marquées, que le ciel protège. (« Binh Thien hanh » signifierait « maladies épidémiques-maladies portées en punition du ciel »).
 
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Le paludisme est malheureusement trop répandu, et d’une façon pernicieuse et cruelle, dans la région boisée, la plaine inculte et la zône des rizières ; les Annamites l’estiment bien souvent par quelques-unes de ses formes, à l’égal d’une épidémie. Notre nomenclature pourrait ainsi le comprendre, et il nous faudrait dire des détails bien curieux sur des esprits très différents et sur des modes d’intervention étranges. Il y a les « Ma moï » qui viennent de la montagne, sous plusieurs aspects, et ils sont sauvages, apportés par les sauvages, ils appartiennent à la forêt. Ils distribuent aux misérables qui vivent de l’exploitation de l’arbre les affections les plus sévères, parmi les cachexies et les oedèmes. Alors, l’hydropisie marque les marmites que le génie hostile a jetées dans leurs ventres gonflés, et les rates augmentés dont les bords font saillie indiquent, à tous, les couteaux, présents néfastes des mêmes esprits.
Il y a encore les « Ma-hoi » les démons chams, dont les hantises sont habituelles et l’influence pernicieuse, surtout au voisinage des tombeaux anciens du vieux peuple presque disparu. Ils sont à l’origine de très nombreux paludismes rencontrés sur bien des points de la zône basse et au bord marin.
D’autres esprits dangereux peuvent intervenir dans les apparitions des épidémies : il en est de particuliers pour les « Chams », il en est pour les « Moïs ». Mais le plus grand nombre des fantômes et des démons que les croyances populaires adoptent (« ma-giát, » « ma-gáo, » « ma xa dung » « ma-xà-dung, » « ma-rà » « con tinh » et « yêu » divers, n’apportent le plus souvent que des influences s’adressant à des individus saisis isolément. Je pense pouvoir les analyser quelque jour dans une étude plus étendue et pour l’ensemble de mon enquête sur le monde fantomatique et mystérieux qui hante ce pays et préside dans les croyances à tant d’événements. Je ne me livre à aucun commentaire, à aucune discussion d’origine, à aucune comparaison entre le folklore d’ici et le folklore d’ailleurs. Du reste, il faudrait établir des recherches bibliographiques, elles seraient restreintes, ce que je tiens en ma possession restant par trop insuffisant, d’autant plus que la matière en a été fort peu traitée, mais seulement incidemment, au cours d’autres études ou parmi des relations traitant du pays indochinois et des races qui l’habitent. J’ai rappelé quelques rares souvenirs de lectures ; cette note ne veut être que l’exposé simple de traditions et de certaines coutumes d’une région. Je me permets seulement de donner cette appréciation finale.Toutes ces influences sont certainement curieuses, mais elles sont lamentables si l’on considère que la grande partie de la population du Binh-Thuan à cause de la croyance d’origine acceptée, se guidera, pour des guérisons plus certaines, en confiance, vers des offrandes d’apaisement aux génies qui tourmentent, et qu’ainsi la prophylaxie et l’hygiène s’effaceront sous les cérémonies les plus mélangées. Les Chams, eux, n’ont qu’une médecine réduite qui s’enveloppe de tout un rituel de propitiations ; les Annamites ont leurs innombrables sorciers.
Autant que cette confiance ne correspond qu’à des santés individuelles, elle reste à combattre ; mais cette lutte particulière doit avoir des bénéfices moins précis et moins vastes que celle, de nécessité absolue, qui doit forcer une sotte ignorance et des pratiques ridicules imaginant des protections absurdes et perfides, dans les maladies épidémiques de l’ordre le plus important.

 

 

 

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