Autres acteurs

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DOCUMENTS POUR SERVIR A L’HISTOIRE DE L’INDOCHINE ET DU VIETNAM
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 Témoignages et archives collectés par l’Association des Amis du Vieux Hué – Illustrations extraites de notre fonds iconographique
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Deux acteurs essentiels de l’AAVH :

Henri COSSERAT (Père) et Jean-Henri PEYSSONNAUX

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HENRI COSSERAT (1870-1937)

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AP000952 Cosserat Hué, 1935 - Portrait de Henri Cosserat Père

 

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Discours de M. le Résident Supérieur Graffeuil lors des funérailles de M. Henri Cosserat (Père) en 1937 à Hué.

 

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« Je viens m’incliner devant cette tombe avec une sympathie profonde, avec respect, avec douleur.
Bien que Henri COSSERAT fut Membre du Conseil du Protectorat, mon geste n’a rien d’officiel. J’ai appris à l’aimer comme chacun l’aimait ici, pour sa bonté et sa sensibilité, pour la droiture de son caractère. Il avait le don de l’équilibre français, de la juste mesure, du discernement sain. Dès nos premiers entretiens, je me sentis porté vers lui par inclination, par sympathie et par raison. Il émanait de lui force et confiance. Son expérience indulgente et riche de connaissances acquises au cours de sa vie coloniale, sa pleine compréhension des milieux annamites et de nos devoirs envers la population en ces pays, en faisaient un conseiller précieux et un guide sûr, dont l’influence discrète et toute involontaire avait un charme singulier.
Il est mort avec la simplicité dont il témoignait dans la vie quotidienne. Couché sur un lit d’hôpital, épuisé par un séjour en Annam de quarante années, avant l’instant suprême il nous avait déjà quittés en volonté, ayant pris sans révolte ses dispositions pour mettre le sceau final à son voyage terrestre. Dans ce corps, si léger qu’il semblait déjà immatériel, un seul désir retenait la vie vacillante : revoir son fils aîné qui, après un congé en France, revenait vers lui. Il aura eu cette satisfaction ; elle a certainement donné à ses derniers moments la douceur d’une consolation. Un destin miséricordieux lui a laissé sa pleine connaissance d’esprit pour qu’il sente ce bonheur, récompense dernière due à un juste.
Rien n’avait fléchi en lui qu’un corps vaincu par trop d’efforts. L’esprit est resté net jusqu’au dernier moment et fidèle la mémoire des noms et des faits. Ce sage, dont l’âme docile avait accepté la mort, conserva jusqu’à la fin sans ombre dans sa pensée et son coeur le souvenir de sa vie.
Il semble qu’après une existence de devoir, il ait voulu nous donner comme dernier exemple celui de son trépas. Ou plutôt, jusqu’au dernier jour, il est simplement resté lui-même, sans détour, sans défaite, acceptant le grand devoir de quitter tout ce qu’il aimait avec la même conscience avec laquelle il avait accepté les obligations de la vie. C’est un sentiment de respect qui vient ainsi se mêler à notre sympathie affligée. Celui qui nous quitte pour se réfugier dans la terre d’Annam qu’il a aimée avec ferveur, commandait l’estime. Il était vertueux sans rigorisme, en brave homme indulgent, mais il l’était pour lui-même jusqu’au scrupule. Tous nous avons deviné la flamme intérieure de ce consciencieux, sa fidélité constante à un idéal moral qui mettait dans ses actes et ses paroles une probité naturelle. La fidélité de notre souvenir est acquise à cet homme de bien qui gagnait les coeurs sans s’en douter, ni le chercher, par un mérite sans ostentation et une valeur morale sereine et infiniment discrète.
Monsieur COSSERAT est né en 1870 sur les bords de l’Escaut, dans cette France du Nord où les traditions sont si fortes que les existences s’orientent habituellement vers l’activité locale et s’y incorporent. Peut-être parce qu’issu d’une famille d’universitaires, dès le jeune âge, il rêve d’horizons
moins monotones, de pays inconnus qui satisferaient son désir de connaissances, de longues traversées océanes. Il se destinait à l’école navale ; une maladie l’empêcha de réaliser son projet, mais il resta épris de grands voyages, attiré par la mer et les lointains rivages. C’est ainsi qu’à 18 ans, en qualité de pilotin, il embarque à bord d’un trois-mâts faisant la ligne des Antilles. Un an de navigation ne fait que confirmer sa vocation coloniale. Il contracte un engagement à Cherbourg, au premier régiment d’infanterie de Marine et, il y a 45 ans, arrive en Indochine comme sous-officier. C’est la période de pacification ; Henri COSSERAT peut satisfaire son désir d’action ; il prend part aux différentes colonnes dans la Haute Région sous les ordres du Colonel GALLIÉNI .

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AP000882 Cosserat Maurice

AAVH AP0882 Cosserat – Tonkin, 1896 – Le 1er Tirailleurs Tonkinois en campagne

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Il fait deux courts séjours en France, revient en 1900 et est affecté à Tourane. Il est conquis par ce pays, il a décidé de s’y fixer, il ne le quittera jamais. C’est bien d’une conquête de coeur qu’il s’agit ; c’est volontairement que M. COSSERAT s’est fixé sur cette terre d’Annam, alors que sa culture, sa robuste santé et ses grandes qualités de coeur lui permettaient de devenir officier ou de concourir à un emploi administratif. Son esprit curieux, épris de liberté et des grands espaces, décide de son avenir : il sera colon. C’est une vie d’aventures et de fatigues qui commence ; il parcourt, comme prospecteur, la chaîne annamitique et le Laos à une époque où tout confort est inconnu.
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AP911 Cosserat Maurice

AAVHAP0911 Cosserat – Annam, 1910 – Les déboires d’un aventurier-commerçant

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Il s’intéresse ensuite à de petites industries locales ; puis, pendant de longues années, dirige à Hué l’Agence de l’Union Commerciale indochinoise et y représente jusqu’en ces derniers temps la Cotonnière de Nam-Dinh. Il a voulu se fixer à Hué, parmi une population dont les qualités d’urbanité plaisaient à sa courtoisie, dans le cadre gracieux de cette ville que la nature et les hommes ont complaisamment ornée. A Hué, à l’Annam, il porte un intérêt passionné. L’Annam est son pays d’adoption ; il penche sur les choses et les gens son esprit observateur. Il scrute tout pour mieux comprendre la vie et la civilisation qui l’entourent, pour arracher à un passé trop vite muet ses secrets, pour donner à chaque objet sa valeur réelle et historique.

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AP1027 Cosserat Maurice Hué, 1925 - Le directeur de l'UCIA et ses employés

AAVH AP1027 Cosserat Maurice – Hué, 1925 – Le directeur de l’UCIA et ses employés

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Lorsqu’en 1913, le Révérend Père CADIÈRE fait appel aux bonnes volontés pour la création de la Société des Amis du Vieux Hué, il est au premier rang. C’est avec la foi d’un convaincu qu’il joint ses efforts à ceux qui permirent de sauver de la destruction tant de souvenirs précieux, de faire connaître tant de travaux ignorés et de donner à la tradition annamite une force et un éclat qu’elle ne pouvait, semble-t-il, acquérir qu’aux bords de la Rivière des Parfums. Ses mains pieuses, comme celles du regretté M. PEYSSONNAUX, ont enrichi le Musée Khai-Dinh avec une fervente ardeur dont les générations qui viendront devront garder une vive reconnaissance.
Il n’a pas seulement aimé les Annamites et leur pays, il les a servis avec une volonté infatigable. Il a tout donné du temps et des moyens dont il pouvait disposer au pays d’Annam et à ses habitants. Ce n’est jamais en vain qu’on fit appel à son dévouement pour les oeuvres sociales et d’assistance. Avec simplicité, il apportait le concours de son expérience, sachant à chaque misère humaine suggérer un remède et adapter les solutions au milieu. Il pratiquait la charité active qui crée le bien dans un élan de solidarité humaine.

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AP0917 Cosserat Maurice Annam, Tourane, 1906 - Henri Cosserat Père et sa famille

AAVH AP0917 Cosserat Maurice Annam, Tourane, 1906 – Henri Cosserat Père et sa famille

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Henri COSSERAT ne pouvait qu’être un père modèle. Les fils qui, près de nous, le pleurent, furent sa joie. Dans la douleur qui les brise, que notre affliction leur soit une consolation, que notre admiration pour le disparu leur devienne plus tard un souvenir apaisant. Leur père fut Conseiller du Protectorat
; il obtint la Médaille militaire, la Médaille du Tonkin ; aux nombreuses décorations annamites que lui valurent la haute estime dans laquelle le tinrent les Souverains annamites, s’ajoutèrent les palmes académiques et la Légion d’Honneur, témoignages de son pays reconnaissant. Mais le sentiment qui nous étreint au bord de cette tombe reste poignant dans sa cruauté. Nous perdons un ami sûr que nous respections, un homme droit qu’on trouvait toujours là où était le devoir, et qui, à une époque où l’égoïsme s’impose avec orgueil, se donnait à toute belle causse, sans calcul, par altruisme.
Henri COSSERAT, qui, parce que votre âme était noble, fûtes un bon Français et le prototype du véritable colonial, nous sentons amèrement la perte douloureuse de votre mort.

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Discours de M. Lavigne, Résident-Maire de Hué, aux funérailles de M. H. Cosserat (Hué, 1937)

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« Mesdames, Messieurs,
La mort a glané dans un champ fertile et sa faucille a coupé une tige, lourde du poids de ses grains, couchée parmi les chaumes. Ainsi disparaissent un à un les derniers survivants de ces phalanges de pionniers qui ont laissé nombre d’entre eux, et des meilleurs, enracinés dans cette terre d’Indochine.
Henri COSSERAT fut de ceux-ci.
Contrarié accidentellement dans la réalisation de ses rêves de jeunesse, il s’était lancé quand même au milieu des espaces infinis qui l’avaient tout d’abord tenté. Après la Marine, il fut attiré par l’Armée Coloniale. C’est en 1892 qu’il débarqua pour la première fois au Tonkin ; il y connut les épreuves d’une campagne pénible, dans un pays semé d’embûches, parmi une population indécise qu’il s’agissait d’attirer et de gagner à soi plutôt que de la soumettre. Nul n’était mieux disposé pour participer à une telle oeuvre que ce soldat campé sur une terre d’adoption où il devait vivre, fonder son foyer et mourir.
Deux fois seulement il rentra en France, et revint en Annam en 1900 pour ne plus jamais partir. Après cette première étape d’une carrière qui ne pouvait être définitive, un état plus avantageux s’offrait à lui sous la forme d’un emploi administratif.
Cependant, cet esprit curieux plus qu’aventurier, discipliné mais indépendant, avait déjà subi trop de contrainte. Robuste et entreprenant, il voulait rester son maître et trouver en pleine liberté l’utilisation de son énergie et de ses ressources intellectuelles. Tour à tour et parfois en même temps artisan, prospecteur, colon, aux prises avec mille difficultés, mais animé d’une persévérance toujours égale, son travail, la souplesse de ses moyens, sa forte volonté lui procurèrent à tout moment ce qui est indispensable aux besoins de l’existence et même davantage.
Hué devint par le hasard des circonstances son port d’attache ; il s’y installa dans la petite maison qu’il n’a jamais quittée et où nous l’avons vu au milieu de ses livres, de ses notes, de ses travaux. Cet homme à la pensée vigoureuse, au coeur ardent, même absorbé par les nécessités du présent, ne pouvait rester étranger à rien de ce qui touchait au passé, de ce qui intéressait l’avenir de cette vieille terre d’Annam, son pays d’élection ; et le Gouvernement ne pouvait manquer de faire appel à l’excellence de son jugement.
En 1913, il fut immédiatement aux côtés du fondateur de l’Association des Amis du Vieux Hué, il collabora avec lui en qualité de Secrétaire et fut jusqu’aux derniers jours un des travailleurs les plus actifs de ce groupement. Depuis de nombreuses années, il était membre du Conseil du Protectorat de l’Annam.
Dès le moment où la ville de Hué appela ses colons à participer à son administration, Henri COSSERAT prit place dans ses Conseils. Ce fut d’abord à la Commission des Travaux Publics. A partir de la fondation de la Commune, il siégea à la Commission Municipale. Tous ceux qui l’ont vu à l’oeuvre ont apprécié l’intérêt qu’il portait à la chose publique, la conscience avec laquelle il pesait les droits et les charges de ses concitoyens, son souci de l’équité et la justesse de ses vues.
Henri COSSERAT, l’homme de toutes les énergies, qui avait forgé son expérience au contact des situations les plus diverses, était devenu tout naturellement le conseiller des causes difficiles et le protecteur de ceux, Français ou Annamites, qui se trouvaient désarmés ou vaincus devant les rigueurs de la vie. La dignité, la droiture, la générosité de son caractère, sa modestie lui ont attiré l’estime de tous et des amitiés solides.
Henri COSSERAT disparaît à l’âge de 67 ans, emporté par la maladie qui l’a mis longtemps face à face avec la mort, dernière offensive de la Nature contre les forces physiques et morales de l’ami que nous pleurons. Il a su la regarder avec courage et trouver dans la foi de ses pères l’espoir d’une vie meilleure, récompense d’une vie terrestre vertueusement remplie.
Il laisse le souvenir d’un grand honnête homme, grand par la noblesse de son âme, grand par l’élévation de ses sentiments, grand par la sincérité de sa modestie, et sans doute la pensée de Pascal se trouve-t-elle illustrée par lui : « La grandeur de l’homme est grande en ce qu’elle se connaît misérable ».
Puisse l’atmosphère d’amicale et fervente sympathie qui s’élève de notre pieux entourage, être le soutien de sa veuve et de ses enfants dans leur immense douleur. »

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Jean-Henri-Eugène PEYSSONNAUX (1888-1937)

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AP9512 Peyssonnaux Hue, vers 1935 - Henri Peyssonnau

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Article de M. Nguyen Van To paru dans le BEFEO – tome 37 – année 1937

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Le 14 février 1937 est mort à Hué Jean-Henri-Eugène Peyssonnaux, correspondant de l’Ecole Française d’Extrême-Orient, conservateur du Musée Khai-dinh, conservateur-adjoint du Musée Henri Parmentier, chef du Bureau du Tourisme et des Archives de la Résidence supérieure en Annam.
Né à Périgueux le 14 octobre 1888, Peyssonnaux fit de fortes études pratiques d’archéologie et d’histoire de l’art ; il conserva pendant toute sa vie le goût des antiquités extrême-orientales et la plus vive admiration pour les vieilles céramiques chinoises. Entré au « Service de la Sûreté générale » le 9 novembre 1919, il fut désigné à Hué en janvier 1920, et, là, « dans un cadre propice à sa vocation », consacra tous ses loisirs et une bonne partie de ses ressources à rassembler des collections très diverses. L’étude de la céramique et de l’imagerie populaire l’amena peu à peu à rechercher ce qui pouvait subsister des armes, des meubles et des ustensiles de l’ancien Annam ; après quinze ans d’investigations patientes et de voyages à travers l’Indochine, il avait réuni une belle collection d’objets sino-annamites qu’il serait impossible de refaire aujourd’hui à n’importe quel prix.

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AP1016 Cosserat Hué, 1928 - Personnel du Service de la Sûreté en Annam

 

AAVH AP1016 Cosserat Hué, 1928 – Personnel du Service de la Sûreté en Annam – H. Peyssonnaux est au 1er rang, 3ème à partir de la gauche

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Ses fonctions de conservateur des Musées de Hué et de Tourane ne furent nullement pour lui une sinécure : il parvint, en 1923, à installer, en quelques mois, l’ensemble des richesses du Musée Khai-dinh dans l’espace restreint dont disposait le Palais Bao-dinh. Une notice rédigée par lui en 1929 les fait connaître et remplace provisoirement le catalogue méthodique qui sera dressé lorsque de nouvelles galeries seront construites. PEYSSONNAUX ne cessait point d’accroître, par d’intelligentes et heureuses acquisitions, ce premier fonds si précieux ; c’est grâce à lui que le Musée Khai-dinh est entré en possession d’un grand nombre d’objets, de meubles et de documents «  évocateurs de la vie sociale, rituelle, politique et artistique de ce pays ».

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AP001526 Sogny Marien Hué, sd - Entrée du Musée Khai Dinh

 

AAVH AP1526 Sogny Marien – Hué, sd – Entrée du Musée Khai Dinh

 

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Ceux qui ont abordé, il y a douze ans, l’étude de ces objets, n’oublieront jamais quel appui, quelle direction et quel charme ils ont trouvé dans le commerce de Peyssonnaux. C’était un esprit ouvert à tout et un coeur ouvert à tous. Sa conversation, toujours nourrie de faits et d’idées, était en même temps animée par la bonne humeur la plus naturelle et la plus franche ; la cordialité éclatait dans son accueil, clans ses lettres, dans ses encouragements.
L’Ecole Française d’Extrême-Orient, en le nommant correspondant, s‘était assuré un concours extrêmement précieux. On le voyait actif, laborieux, exact dans son service ; on avait confiance dans son esprit posé, solide, tenace, très large en même temps. On appréciait en lui le caractère, car Peyssonnaux, naturellement bienveillant et doux, savait être ferme, par exemple pour refuser à la section des ventes du Musée Khai-dinh une mauvaise copie d’un meuble ancien. Il avait pour le progrès de l’histoire d’Annam et pour le perfectionnement des études annamites une vraie passion.
Ses notes d’histoire et de biographie ne contribuent pas peu à augmenter la valeur de certains documents.
En disparaissant à 48 ans, Peyssonnaux a laissé un vide qui n’est pas près d’être comblé. Mais son souvenir vivra parmi nous ; nous nous rappellerons toujours qu’il fut un correspondant accompli et qu’il mit au service de L’Ecole Française d’Extrême-Orient toute sa science et tout son dévouement ; nous n’oub1ierons pas non plus la franchise et la loyauté de son caractère, car il était un des meilleurs de sa génération autant par le coeur que par le talent et le savoir.
Nguyen Van To