Nguyen Dinh Hoe

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Documents pour servir à l’histoire de l’Indochine et du Vietnam –  Témoignages et archives collectés par l’Association des Amis du Vieux Hué – Illustrations extraites de notre fonds iconographique
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Nguyen Dình Hòe, Mandarin et Lettré

Acteur essentiel de l’Association des Amis du Vieux Hué,

témoin privilégié de son époque.

Par Jean Despierres, Vice-président de la NAAVH

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 sallet AP000451 LIGHT Hué, 1929 - Portrait de S.E. Nguyen Dinh Hoé
« A mon vieil ami, le Dr A. Sallet, âme idéale du Vieux Hué – 18 avril 1929« . Photographie de Nguyen Dinh Hoe dédicacée à son grand ami Albert Sallet. Ensemble, ils ont collaboré dans le pure sens du terme aux travaux de l’AAVH naissante, particulièrement pour réaliser un inventaire des lieux de culte de Hué et de ses environs. Pendant près de 30 ans, Nguyen Dinh Hoe aidera Sallet dans ses nombreuses missions officielles dont celle de l’enquête auprès des villages du Vietnam central (voir le menu « Fonds Sallet »).

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PREMIERE PARTIE

Biographie de Nguyễn Đình Hòe

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Le présent article (extrait du Bulletin NAAVH N°6 – 2001) vient à point compléter fort heureusement le bulletin N°5, dont le sujet, centré sur les acteurs principaux de l’AAVH, accordait une part inégale aux acteurs  européens. Le premier intérêt du texte proposé aujourd’hui est de comprendre à travers la vie et l’œuvre de Nguyễn Đình Hòe l’essentielle participation des « Annamites » à ce qui fut la première société de recherche franco-vietnamienne. Il est aussi de rentrer de plain-pied dans l’histoire moderne du Viêt Nam en suivant la vie d’un grand mandarin dont le rôle et le témoignage permettront de mieux appréhender cette période charnière confuse, difficile et controversée.
L’histoire de la vie de Nguyễn Đình Hòe a été racontée par  Léon Sogny dans un article de la revue « Indochine » (Avril 1941) suivi d’un autre article, plus documenté, dans le BAVH. (1942-3). Nous aurons fréquemment recours à ces deux  textes. Par ailleurs, des éléments inédits provenant du fonds Albert Sallet et de témoignages de descendants de Nguyễn Đình Hòe compléteront utilement les sources déjà utilisées.
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ZZZ Nguyen Dinh Hoe descendants LIGHT

 

En 1996, Jean Cousso retrouve la maison de Nguyen Dinh Hoe, ami de son grand-père, celle qu’évoquait Sallet dans une de ses conférences : « …/… J’entrais dans la grande maison qui m’était si familière ; j’aimais sa disposition fraîche et reposante…La cour centrale avec son  bassin et ses plantes….Le tout très simple, sans lustre, malgré que l’homme eût rang de ministre…. »

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I – UNE JEUNESSE DE MARIN

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Naissance dans le quartier de la Marine Royale
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Nguyễn Đình Hòe est né en l’année bính dần, 19ème du règne de Tự Đức (1866), dans le quartier de la Marine Royale à Huế. Sa famille était originaire du village de Hiền Lương Xã, dans la province de Quảng Nam. Son père était officier de marine avec le titre de : Quản-Đốc-Chiến-Thuyền (commandant de navire de guerre).
Le quartier de la Marine Royale désignait toute la partie de la rive droite du Sông Hương, la rivière des Parfums, située entre l’entrée du canal de Phủ Cam et la digue de Thọ Lộc (route de Thuận An). Là se trouvait l’emplacement du campement des 15 vệ (compagnies) formant les trois dinh (régiments) de 2500 hommes chacun, des troupes royales dites Thủy Sư (Marine de guerre) avec casernes,  bassins de radoub et cales sèches pour les petites unités (1). Les grands bateaux étaient radoubés à Vỷ Giạ et Thanh Phước au confluent de la rivière de Ba Trục où étaient mouillés également en hiver les bâtiments à vapeur (2)
«  Du canal de Phủ Cam à la digue de Thọ Lộc  il y avait quinze longues bâtisses couvertes en paillotte où logeaient les 6.200 marins composant l’armée de mer des Empereurs d’Annam. Elles furent construites en la 5ème année de Gia Long (1806), et servirent de casernes jusque sous le règne de Thành Thaí.
Les vieillards se rappellent y avoir vu les lính faire l’exercice avec des bâtons dans une cour séparée du sentier par un haut mur de terre. Un đội (chef de compagnie) faisait bonne garde pour empêcher les enfants de grimper sur le mur, ce qui aurait dérangé les marins et nui à la discipline. Derrière les casernes était creusé un large fossé où de l’eau croupissante et fétide fournissait de moustiques les logements bas et malsains. Plus loin, dans la plaine qui sépare le collège actuel du marché de Phủ Cam, se trouvaient des jardins parmi lesquels les chefs avaient leurs maisons d’été. Aujourd’hui on n’en trouve plus trace, les cultivateurs du voisinage les ayant entièrement transformés en rizières.
Devant les bâtiments, le long du Hương Giang, on pouvait voir à la même époque les hangars où les bateaux venaient s’abriter ou se faire réparer; près des bureaux de la Résidence de Thừa Thiên, on remarque encore une cale de radoub avec un débarcadère en bon état, caché sous les herbes : c’est là que l’empereur Tự Đức accostait lorsqu’il allait se promener dans les environs du Ngự Binh ou du Nam Giaọ. » (3).
Ces casernes sont indiquées sur les cartes anciennes de Huế et de la citadelle. Dans la « mappe n°3 » de l’article de L.Cadière sur l’Onomastique de la Citadelle de Huế (fig.2), elles figurent sous le numéro 306, avec la légende suivante :
« Les troupes de la Marine Thủy Sư, 3 corps ou dinh : du centre, de gauche, de droite; 10 compagnies de 50 hommes par corps. Les cales, xưởng, étaient établies le long de la berge du fleuve (4). Par derrière étaient les casernes des troupes. Indiquées dans la Cartographie de H.Cosserat, plans 1, 2, 2 bis (avec détails intéressants), 5, 11 (fig.3), 12, 13, 14, 15. » (5)
Dès sa naissance le destin du jeune Hòe est donc déjà tout tracé, il sera marin.
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Rôle de la Marine dans l’histoire du Việt Nam

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Beaucoup d’historiens ont insisté sur le fait que le peuple vietnamien n’était pas un peuple de marins. Cette opinion nous paraît devoir être nuancée. S’il est vrai que le Việt Nam n’a jamais possédé une flotte de haute mer comme les Européens, les Chinois ou les Arabes, cependant la navigation le long des côtes a toujours été très pratiquée pour la pêche ou la guerre, malgré les dangers qu’elle présentait.
Il convient à ce sujet de rappeler le rôle très important joué par la Marine de Guerre dans l’histoire du pays.
« Le Việt Nam se trouve dans l’Asie des Moussons,  caractérisée par l’alternance régulière de vents opposés… Leur périodicité souveraine ordonne pour les populations de cette partie du monde le rythme des travaux et des jours. Elle a réglé également leurs relations commerciales et leurs guerres, quand les flottes mettaient à la voile en été pour les régions du Nord, et redescendaient en hiver au souffle de la mousson nouvelle …Ainsi, le long du littoral vietnamien, ont longtemps combattu les escadres du Đại Việt et du Champa au cours des campagnes de saison qu’imitèrent ensuite dans leurs luttes des XVIIe et XVIIIe siècles les Trịnh, les Nguyễn, et les Tây Sơn. » (6)
Toute l’histoire du pays est  ainsi jalonnée de récits de batailles navales :
            – En 939, Ngô Quyền défait la flotte des Hàn à l’embouchure de Bạch Đằng.
            – En 1069, Lý Thường Kiệt, général du roi Lý Thành Tông, détruit la flotte Cham à la bouche de Nhật Lệ, débarque à Thi Nại et s’empare de la capitale Vijaya.
            – Les Trần, issus d’une famille de pêcheurs, organisent une flotte puissante. Leurs plus grandes victoires sont remportées sur l’eau. En 1287, Trần Khánh Dư inflige une première défaite aux Mongols à Vân Đồn et, en 1288, Trần Hưng Đạo renouvelle l’exploit de Ngô Quyền à Bạch Đằng.
            – Sous Hồ Quý Ly, on construit une flotte de grandes jonques avec un large pont supérieur destiné au transport des troupes.
« Au cours du long conflit entre les Trịnh et les Nguyễn, de nombreux combats navals opposèrent les deux clans ennemis. Dans le Sud, les rivières courtes et torrentielles aux bassins étroits ne favorisaient pas le développement d’une flotte aussi puissante que dans le Nord, mieux avantagé par la nature et pourvu de traditions anciennes. Pourtant, en 1674, aux dires des missionnaires (Mémoire sur la Cochinchine de Bénigne Vachet), les Nguyễn possédaient 133 galères redoutables puisque c’est avec celles-ci que Nguyễn Phước Tần avait, en 1643, écrasé une escadre hollandaise alliée aux Trịnh. Ces galères comportaient trois canons à l’avant et deux de chaque côté. » (7)
« C’est Nguyễn Ánh, le futur Gia Long, qui donna à sa flotte son plus grand développement. Il fit de sa marine « la plus formidable qu’eût aucune puissance de l’Inde ». John Barrow rapporte qu’un Anglais vit en 1800 une flotte de 1200 voiles comprenant trois vaisseaux à l’européenne, descendant dans le meilleur ordre, en trois divisions, la rivière de Saïgon. » (8)
« Jean-Marie Dayot, un des compagnons de l’évêque d’Adran, dirigea la construction de bateaux de cuivre, qui étaient pourvus non pas d’une cuirasse mais d’un simple revêtement de cuivre pour les protéger des algues et des coquillages.
Nguyễn Ánh utilisa à son tour la tactique des campagnes de saisons (giặc mùa). Chaque année, vers les mois de Mai-Juin, une flotte partait de Gia Định avec la mousson du Sud-Ouest, en même temps que s’avançait une armée de terre. Les deux forces réalisaient leur jonction à un point déterminé, occupaient un territoire ennemi et y élevaient des fortifications, puis, la mauvaise saison venue avec la mousson du Nord-Est, retournaient dans la Sud en y laissant une garnison. Celle-ci était relevée l’année suivante et l’on progressait ainsi peu à peu.
En Avril 1801, le Dragon commandé par Chaigneau, le Phénix commandé par Vannier et l’Aigle commandé par Forçant prirent une part importante dans la bataille de Quy Nhơn au cours de laquelle fut détruite la flotte des  Tây Sơn. La route vers le Nord était désormais libre et Gia Long rentra dans Huế, sa capitale, au mois de Juillet suivant.
Sous Minh Mạng, la Marine comprenait des galères armées de canons et de pierriers et quelques vaisseaux à l’européenne. Ses troupes, au nombre d’environ 16.000 hommes, assuraient la garde des forts qui commandaient les accès des cours d’eau et les îles voisines de la côte. Des ateliers d’état sortirent des canons de campagne, des jonques de guerre et deux navires de type européen, le Huynh Long et le Xich Nhan. » (9)
Il semble que, sous l’empereur Tự Đức, la marine ait été quelque peu négligée et  les navires très mal entretenus. On comprend que Tự Đức ait fait inclure dans le traité du 15 Mai 1874 signé avec la France des dispositions prévoyant la mise à son service de quatre navires de guerre avec leur équipage. Dutreuil de Rhins (10) qui commandait l’un de ces navires et séjourna à Huế à ce titre de 1876 à 1877, nous a laissé de l’état de la flotte de guerre un tableau très détaillé mais bien peu flatteur.
« Je dus rendre visite aux mandarins des corvettes annamites. Ces bateaux, que l’on eût dit fossiles, étalaient au soleil leurs carcasses disjointes, couvertes de rouille au contact des ferrailles presque rongées; les mâtures tenaient par la grâce de Dieu, car les cordages destinés à les étayer, blanchis par l’intempérie des saisons, tombaient tristement à leur côté et pour la forme; aux vergues, inclinées de côté et d’autre, pendaient des loques de voiles ! (fig.4) Nous allâmes d’abord sur le vieux vapeur Thouan Thiep, ancien bâtiment anglais acheté à Hong Kong, dont la machine était fort mal entretenue ….
La flotte annamite, qui a été autrefois considérable, se compose de sept corvettes à voiles avec un équipage de 120 à 200 hommes suivant leur grandeur, portant chacune environ vingt-huit pièces; plus trois cents jonques, petites et grandes, armées de deux à six pièces, avec quarante hommes d’équipage.
En ajoutant deux vapeurs, le Thouan Thiep et le Dan-goui et les navires cédés par la France en 1876, on arrive à un total d’environ trois cent quatorze bateaux qui, armés, représenteraient 16000 hommes et 1400 pièces, mais quels hommes et quelles pièces !
De Septembre à Mars, ces bâtiments ne naviguent pas : les corvettes restent dans les ports et les jonques sont halées à terre sur des cales. Dans la bonne saison, elles ne sont pas toutes armées, et chacune fait rarement plus d’un voyage. » (11)

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Le jeune marin Nguyễn Đình Hòe

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Le père de Nguyễn Đình Hòe ne pouvait que déplorer cet état de choses mais il espérait pouvoir l’améliorer grâce à la présence des instructeurs français. Il encouragea son fils dans sa vocation de marin et, pour lui faire connaître le métier, il l’embarqua, alors qu’il avait à peine dix ans, à bord du bâtiment dont il avait le commandement. Il fréquentait assidûment les officiers qui commandaient les navires fournis par la France  : Dutreuil de Rhins commandant le Scorpion qui lui avait offert un sabre d’officier de Marine, Dufourcq commandant le D’Estaing, et Hamelin commandant le D’Entrecasteaux.

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Au collège des interprètes avec le Père Hoàng

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C’est sur les conseils de ces officiers qu’il fit abandonner à son fils les études traditionnelles sino-vietnamiennes pour l’orienter vers celle du français en vue de la préparation à l’Ecole Navale du « Borda » (l’Ecole Navale française se trouvait alors à bord du navire-école le « Borda », en rade de Brest). Les officiers français qui s’intéressaient à l’avenir du jeune homme avaient su démontrer au père la supériorité des sciences mécaniques européennes et obtenu qu’il le destinât à l’école navale. Ils estimaient qu’il pourrait devenir un jour officier de marine et aider ainsi à réorganiser la flotte si nécessaire au pays. Coïncidence amusante, à la même époque Henri Cosserat, lui aussi, voulait faire le « Borda » ; mais ni lui, ni Nguyễn Đình Hòe ne verront leur projet aboutir.
En 1879, sur la demande de son père, le jeune Hòe fut donc admis au Collège des Interprètes, installé au Thương Bạc (Ministère des Affaires Extérieures) unique établissement de Huế où l’on enseignât le Français. Le Thương Bạc était alors le lieu de réception des Ambassadeurs ; il deviendra, après la prise de Huế, résidence du régent Nguyễn Văn Tường (1885), puis quartier général du général Munier du corps d’occupation (1886). Il servira également de siège à l’école des Hậu Bổ  et de résidence au ministre de l’Education Nationale. (12)
Le jeune Hòe y commença ses études sous la direction du R.P. Hoàng, interprète officiel du Gouvernement et qui exerçait les fonctions de tham biện (adjoint) au Cơ Mật. Dutreuil de Rhins nous a laissé un récit coloré d’une de ses visites à ce collège et de sa rencontre avec le père Hoàng : « En arrivant dans la cour, je fus entouré par la troupe bruyante et joyeuse de ces jeunes élèves, dont les plus âgés n’avaient pas dix-huit ans. C’étaient tous des enfants abandonnés ou appartenant à de pauvres familles qui, sous la direction du P. Hoàng, étudiaient le latin et le français. Ils n’étaient pas très avancés, mais savaient les mots les plus usuels, et l’emploi des trois langues – et des dictionnaires – nous permettait de nous entendre. La plupart avaient encore l’extérieur aimable de la jeunesse et semblaient heureux d’un visite à laquelle ils s’attendaient, car ces jeunes gens sont au courant de tout ce qui se dit dans la maison, et les échos de la citadelle ne sont pas perdus pour eux. Quelque faible que me parût leur instruction, je vis plus tard bien des mandarins lettrés du royaume moins instruits sur les sciences et l’histoire même de leur pays que mes nouvelles et fort utiles connaissances…
Le P. Hoàng, qui venait d’achever sa sieste, entra dans la salle d’études. C’était un homme de petite taille, habillé à l’annamite, et portant la petite plaque d’ivoire des mandarins, qui lui permettait d’avoir ses entrées au palais ! Le Pape avait dû lui donner l’autorisation, disait-il, d’accepter cette dignité. Son mérite personnel le rendait digne d’ailleurs d’une distinction que des considérations politiques lui avaient seules fait accorder en dépit de tout, car le gouvernement annamite était bien obligé d’employer comme interprètes quelques Annamites catholiques, anciens élèves des missionnaires et par conséquent mal vus et tenus en suspicion par lui et la classe des mandarins. Le P. Hoàng , qui avait fait partie de l’ambassade envoyée en France en 1863, parlait couramment notre langue. » (13)
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 Brossard de Corbigny nous a, lui aussi, laissé un portrait de ce personnage :
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 « Cet Annamite ne diffère en rien, au premier abord, des autorités locales ; mais quel plaisir pour nous de l’entendre parler français ! C’est le P. Hoàng, prêtre catholique indigène, détaché par son gouvernement auprès de l’ambassade pour servir d’interprète et nous aider de son mieux pendant notre séjour à Hué. Notre nouvelle connaissance a l’air éveillé, l’œil intelligent, le geste vif ; il est toujours prêt à répondre à nos mille questions. Il a fait son éducation religieuse et européenne à Poulo-pinang, à Saigon et en France. Revenu ici comme missionnaire, il a pris part, en qualité d’interprète, aux diverses ambassades envoyées à Saigon pendant et après les premières affaires de Cochinchine. Mais ces extra sont rares, et d’ordinaire le P. Hoàng demeure ici pour catéchiser ses compatriotes et instruire leurs enfants. Français de cœur, il n’en est pas moins apprécié du gouvernement annamite, attendu qu’on ne saurait se passer de ses services. Voilà donc un prêtre de la religion catholique occupant dans l’Etat une position officielle.… Le père est vêtu à l’annamite, le grand chapeau laqué par-dessus le turban, la longue robe étroite tombant au genou, le sac à tabac brodé pendu à la ceinture, et au cou le trèfle en or, marque de la haute estime du roi. Mais sous cet extérieur de fonctionnaire indigène se cachent les sentiments du missionnaire chrétien, et le P. Hoàng symbolise assez bien, dans son ensemble, la fusion possible des deux races si différentes à tant de points de vue. » (15)
Brossard de Corbigny nous le peint ensuite en costume de cérémonie, au moment où l’ambassade entre dans le Palais pour assister à l’audience de Tự Đức :
«  Ici, le P. Hoàng, pour pénétrer avec nous, endosse un costume de circonstance ; le voilà en un instant changé en mandarin, bonnet carré en tête, longue robe à grue brodée, palette d’ivoire à la main, et physionomie de circonstance. De nos jours, les interprètes de la Cour d’Annam portent le bonnet carré et la longue robe de  cérémonie, mais ce ne sont plus des prêtres catholiques. »  (16)
Rheinart (17) le premier Chargé d’affaires français à Huế, a parlé, lui aussi, du P. Hoàng ainsi que de son successeur, le P. Thơ, « prêtre annamite ivrogne et libertin » : « Par un hasard singulier, deux prêtres annamites eurent ici des fonctions publiques qui les conduisirent à des destinées opposées et contraires à ce qu’on aurait pu attendre. Le P. Hoàng nous a rendu de très grands services… Dès décembre 1875, le chef d’Etat Major du gouverneur lui promettait de le faire décorer. Il continua de nous servir avec zèle et dévouement. Sans motifs, ou à peu près, M. De Champeaux le soupçonna 18 mois plus tard de nous desservir. Peu après, il reconnut s’être trompé, mais au même moment le P. Hoàng, compromis pour nous avoir servis dans la question des audiences privées, fut condamné à l’exil. Le P Thơ, qui nous est hostile, est décoré par nous et élevé par les Annamites à une assez haute dignité. » (18)
Nguyễn Đình Hòe resta environ un an sous la férule du père Hoàng pour perfectionner ses connaissances de la langue française.

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Le voyage à Saigon

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Vers la fin de 1879, une Ambassade espagnole vint à Huế pour négocier directement un traité de commerce avec l’Annam. L’empereur  Tự Đức lui réserva un accueil grandiose, heureux d’affirmer ainsi son indépendance par rapport à la France. L’ambassade espagnole, dirigée par le colonel Ordonnez, séjourna pendant 3 mois dans la capitale et le traité fut signé le 27 Janvier 1880. A son départ, le 2 Février 1880, l’empereur  Tự Đức  confia à cette ambassade une vingtaine de jeunes gens, choisis parmi les fils de mandarins de la Cour, pour les emmener en Europe en vue de s’y former à divers métiers. Les uns devaient apprendre le français (langue diplomatique de l’époque), la télégraphie, l’électricité, la médecine ; les autres devaient devenir des officiers du Génie et de la Marine. Tự Đức avait d’ailleurs l’habitude d’envoyer chaque année quelques jeunes gens à Bangkok pour y étudier le siamois et à Hongkong pour l’anglais. Hòe, quant à lui, fit partie du groupe destiné à l’Europe et s’embarqua sur l’un des 3 navires qui ramenaient les ambassadeurs espagnols.
Par le traité de 1874, la France s’était engagée à « mettre à la disposition du roi des instructeurs et des  marins en nombre suffisant pour reconstituer son armée et sa flotte ; des ingénieurs et des chefs d’atelier capables de diriger les travaux qu’il lui plaira de faire entreprendre ; des hommes experts en matière de finances pour organiser le service des impôts et des douanes dans le royaume; des professeurs pour fonder un collège à Hué… ». Cette dernière clause du traité n’ayant pas reçu de début d’application, le ministre chargé des Affaires Etrangères, le Thương Bạc Nguyễn Văn Tường, interrogea le Résident et Chargé d’affaires à Huế, Pierre Paul Rheinart, au sujet d’envoi d’étudiants vietnamiens dans les universités françaises. Rheinart, visiblement agacé par cette initiative, qu’il considérait comme une « boutade enfantine et oiseuse », proposa, en attendant qu’une solution soit trouvée, de les admettre au collège Chasseloup-Laubat à Saïgon.  (19)
C’est le contre-amiral Dupré qui avait, en 1871, institué à Saïgon une Ecole Normale coloniale indigène. Elle fut remplacée en 1874 par un Collège indigène. En 1877, ce collège fut installé dans les bâtiments qui venaient d’être construits pour lui et prit le nom de Collège Chasseloup-Laubat. Plus tard, en 1891, les élèves européens de l’école municipale de garçons, qui avait été supprimée, furent admis au Collège et y formèrent un quartier distinct du quartier indigène. Ce fut le début du Lycée Chasseloup-Laubat.
Le voyage de Nguyễn Đình Hòe et de ses camarades se termina donc à Saïgon, où, sur l’intervention des consuls vietnamiens, ils furent admis au Collège Chasseloup-Laubat. On créa exprès pour eux un cours spécial, dit « cours de Huế »,  placé sous la direction d’un professeur français, M. Husson. Les études de Hòe dans cet établissement durèrent de Mars 1880 à Juillet 1882. A cette dernière date, les étudiants et les consuls vietnamiens furent renvoyés à Huế en raison des difficultés survenues entre les deux gouvernements après la mort du Commandant Rivière (Pont du Papier, 19 Mai 1882). Le jeune Hòe voyait s’envoler ses projets de découverte de l’Europe et d’entrée à « Navale » !
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La rencontre avec Pierre Loti

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Revenu à Huế il subissait, fin 1882, un examen spécial devant un jury composé de trois grands mandarins de la cour qui ne connaissaient nullement le français. Le sujet donné était des plus délicats : on demandait aux candidats de faire une traduction en vietnamien et en caractères (en chư nôm ?) de textes de traités que l’on avait sortis du fond des vénérables armoires du Nội Các (Cabinet impérial du Palais). Hòe fut reçu le premier et chaudement félicité. Il prit aussitôt son service mais pour les « recalés », on se montra très dur car on les envoya impitoyablement, avec la cangue au cou, au Trần Vủ ou Prison de la Citadelle, pour remboursement de leurs frais d’études à Saïgon. (20)
Nguyễn Đình Hòe fit ses premiers pas dans la carrière mandarinale en Janvier 1883 avec le grade de hành nhơn (agent de liaison) du Hải Phòng Nhà (Service de défense maritime) auprès du Commandant du port de Thuận An, puis en Mai de la même année, de celui de Tourane.
C’est au cours de ce dernier séjour qu’il rencontra le lieutenant de vaisseau Jules Viaud, (plus connu sous son nom d’écrivain, Pierre Loti), embarqué sur le cuirassé Atalante de l’escadre de l’Amiral Courbet et qui était chargé d’obtenir la soumission du mandarin commandant la place de Tourane après le bombardement et la prise de Thuận An. Dans ses « Propos d’exil » Pierre Loti nous a laissé une description pittoresque de cette rencontre : « Quelqu’un qui s’évente sur la berge nous fait de la main des signes très engageants, pour nous inviter à venir. Qui nous appelle, avec ce geste gracieux d’éventail ? Un homme ou une femme ? Dans ce pays-ci, on ne sait jamais : même costume, même chignon, même laideur.
Mais non ! c’est monsieur Hoé, personnage de genre ambigu, qui doit par la suite jouer un rôle important dans nos relations diplomatiques avec Tourane : une soutane de prêtre, une figure de singe, le nœud de chignon très haut, et coiffé en mouchoir par là-dessus, comme un vieux pour se mettre au lit. Il fait tchintchinn et la révérence ; il dit « Bonjour Messieurs ! » en français, avec un air de s’offrir comme guide. Alors je lance ma baleinière sur le sable, et nous touchons la rive.
« Monsieur, monsieur Hoé, ancien élève du Collège d’Adran, interprète officiel de Sa Majesté Tu-Duc », tels sont les titres qu’il décline après sept nouvelles révérences (une pour chacun de nous). Il nous tend sa main de mauvais petit drôle qui est couverte de verrues, avec des ongles de lettré chinois à n’en plus finir, et le voilà assis à mon côté. » (21)
Albert Sallet, dans une conférence prononcée en 1935, puis Léon Sogny, dans son article de la revue « Indochine » en 1941, ont tous deux cité, en s’en indignant, ce texte de Loti. Nguyễn Đình Hòe, quant à lui, ne garda pas rancune à l’écrivain de la façon quelque peu désobligeante dont il l’avait décrit. Il se contenta de rectifier : « Le célèbre écrivain a écrit par erreur que ma tête était recouverte d’un mouchoir blanc alors qu’il s’agissait du turban blanc de deuil dont le port était obligatoire pour tous les fonctionnaires depuis la mort de  l’empereur Tự Đức  De même dans un autre passage où Pierre Loti me donne comme élève du collège d’Adran de Saïgon au lieu de Chasseloup-Laubat, devenu plus tard le grand établissement d’enseignement qui subsiste toujours. »
Ils devinrent par la suite d’excellents amis et échangèrent une longue correspondance.

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Embarquement sur la « Lionne »

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Nguyễn Đình Hòe a raconté lui-même la suite de sa carrière de marin : «  Etant agent du Gouvernement Annamite à Tourane (1883-1884) je passais sur la demande du Ministre de France à Huế (M.Patenôtre), en Janvier 1885, à bord de la Lionne sous les ordres du Capitaine de frégate Henri Hennique… Henri Hennique, quel doux nom ! Je ne peux le prononcer sans que mon cœur ne tressaille de douleur et de reconnaissance, sans que mes paupières ne soient imprégnées de larmes. C’est grâce à lui que je devins un grand admirateur de la marine française que les circonstances m’ont empêché de servir comme je le désirais tant. Le commandant Hennique, avec son fin visage à favoris, représentait le prototype des beaux officiers de la Marine… Durant ses moments de loisir, il se plaisait à me donner des cours de français pour augmenter mon bagage littéraire. Il ne manquait jamais d’y ajouter des conseils et des directives grâce auxquels je pus me diriger dans la vie et comprendre les intérêts de mon pays en même temps que ceux de la France. » (22)
Ce même Commandant Hennique avait été à l’origine d’un incident avec les autorités de Huế à l’époque où M. Lemaire était Ministre Plénipotentiaire dans cette ville. Quelques marins de la Lionne, en station à Thuận An avaient été dévalisés par les habitants d’un village des environs. Le Commandant  Hennique se rendit dans ce village avec un détachement de marins, fit appréhender le maire et lui appliqua quelques coups de « cadouille ». Le premier Régent porta ce fait à la connaissance de M. Lemaire qui infligea un blâme à M. Hennique. Celui-ci ne l’accepta pas, et en référa à Hà Nộï, où le Général Brière prit son parti. Finalement le Ministre de la Marine intervint et M. Hennique, de lieutenant de vaisseau qu’il était auparavant, passa capitaine de frégate.
La canonnière Lionne sur laquelle était embarqué Nguyễn Đình Hòe  fut chargée de faire des croisières sur la côte d’Annam de Tourane au Cap Padaran, pendant que la flotte de l’Amiral Courbet opérait en Chine. Le Commandant Hennique avec ses trois canons à tourelle de 24 et de 16, plus deux canons de 10 pour la chasse, avait fait du bon travail, car il avait détruit toute une flotte de jonques de pirates chinois qui infestait la côte. Les navires qui résistaient furent coulés par les canons de la Lionne tandis que les embarcations qui s’étaient rendues étaient saisies et vendues à Quy Nhơn et à Tourane.
Après l’affaire du « guet-apens de Huế », la prise de la citadelle par le général de Courcy (5 Juillet 1885) et la fuite du roi Hàm Nghi, la Lionne participa au transport et au débarquement des troupes coloniales à Đồng Hởi et Vĩnh. Bernard Bourotte a conté, dans le BAVH les détails de cette poursuite du roi par les colonnes françaises (23). Le 20 Juillet 1885, quand le cortège royal, qui avait quitté le refuge de Tân Sở pour tenter de rejoindre la province de Thanh Hoá, arriva à la limite Sud de la province de Quảng Bình, il apprit que Đồng Hởi, la capitale de la province, était occupée depuis la veille par trois compagnies d’infanterie de marine débarquées de navires de guerre, parmi lesquels la Lionne. Le cortège royal dut alors rebrousser chemin et s’enfermer dans la citadelle de Tân Sở.
Nguyễn Đình Hòe  rapporta de ces campagnes maritimes une Médaille commémorative avec agrafe « Tonkin, Chine, Annam », à titre militaire. Sa carrière de marin s’acheva là, il n’avait alors que dix-neuf ans.
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II – LE SECRETAIRE-INTERPRETE,

COLONNES DE POLICE ET AMBASSADE

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Débarqué de la Lionne, Hoé fut nommé secrétaire-interprète à la Légation de France à Huế (fig.6), le 15 Septembre 1885, par le général de Courcy, qui commandait en chef le corps expéditionnaire..
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Les Secrétaires-Interprètes

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Les secrétaires-interprètes, intermédiaires obligés entre l’administration française et la population, furent mis en place dès le début de la colonisation. Ils furent d’abord recrutés parmi les élèves des missions catholiques. Puis des écoles franco-indigènes furent ouvertes en Cochinchine. Le traité de 1874 prévoyait, entre autres choses, l’installation à Huế d’un résident, de deux secrétaires, de deux interprètes, de six gardes européens et de dix miliciens vietnamiens. Rheinart, premier chargé d’affaires désigné, débarqua donc à Huế, le 24 Juillet 1875, accompagné d’un interprète, Lê Văn Câu, et d’un lettré, Nguyễn Văn Doan (24). Le traité de 1884 prévoyait lui aussi l’installation du personnelde la Légation de France à Huế.  Nguyễn Đình Hòe fut recruté sur place comme secrétaire-interprète. Il fut donc le premier secrétaire originaire du Centre Việt Nam installé au service du Protectorat. Pendant 17 ans, de 1885 à 1902, il travailla à la Légation de Huế (devenue ensuite Résidence Générale, puis Résidence Supérieure). Il servit successivement sous les ordres de :
      –     Palasne de Champeaux  (Juillet à Octobre 1885),
–           Hector  (Octobre 1885 à Novembre 1888),
–           Rheinart  (Novembre 1888 à Mai 1889), (fig.7),
–           Chavassieux  (Mai 1889 à Juillet 1889),
–           Hector, de nouveau  (Juillet 1889 à Mai 1891),
–           Brière  (Mai 1891 à Avril 1894),
–           Boulloche  (Avril 1894 à Décembre 1894),
–           Baille  (Décembre 1894 à Mai 1895),
–           Brière, de nouveau  ( Mai 1895 à Février 1898),
–           Boulloche, de nouveau  ( Février 1898 à Mars 1900),
–           Luce  (Mars 1902 à Février 1903) (25).
Ces lettrés-secrétaires excitaient toujours la verve des visiteurs européens par leur aspect traditionnel et leur politesse surannée. Rollet de l’Isle qui visita Huế en 1884 nous en a laissé un petit croquis amusant (Fig.8). Il avait vu « à la légation, un lettré de l’ancien temps, dont on voit encore quelques rares spécimens, de ceux qui marchent, les épaules carrées, les bras rejetés en arrière, la tête ceinte d’un turban de crêpe et couverte du chapeau en feuilles lustrées. » (26)
Le docteur Hocquard (27) a parlé, lui aussi, de ces lettrés attachés auprès des Résidences de France dont il a pu prendre quelques photographies (fig.9) : « Le personnel de la résidence de France comprend aussi un certain nombre de lettrés et d’interprètes indigènes, qui viennent pour la plupart de notre colonie de Saïgon, et qui ont été élevés au collège de cette ville. Ils connaissent bien notre langue et écrivent couramment le chinois et le français. » (28)
Ces interprètes profitaient souvent de l’ignorance de leurs employeurs pour les tromper impunément. Hocquard, comme bien d’autres fonctionnaires français de cette époque, s’en est parfois indigné :      « Quand donc connaîtrons-nous suffisamment la langue du pays pour nous débarrasser de ces auxiliaires peu scrupuleux qui volent sous notre nom et qui nous compromettent vis-à-vis des populations ? Les serviteurs des mandarins, qui touchent une solde dérisoire, ont l’habitude d’exploiter l’influence de leur maître pour augmenter leurs émoluments ; les Annamites à notre solde, bien que grassement payés, cherchent à notre insu à agir de même. Lorsqu’un indigène a une affaire à traiter avec un fonctionnaire français, il faut bon gré mal gré qu’il passe par l’intermédiaire de son interprète ; s’il ne s’est pas rendu au préalable cet interprète favorable par un cadeau, celui-ci s’arrange pour mal présenter la requête, qui n’aboutit pas. Voilà pourquoi les interprètes et les lettrés que nous employons font si vite fortune ; j’en connais qui, pauvres et déguenillés en entrant à notre service, se sont retirés après un an ou deux avec une maison et de belles rizières.
L’exemple suivant est bien fait pour montrer avec quelle incroyable impudence ils trafiquent de notre nom pour s’enrichir. Un interprète demeurant à Hanoï avait, pour pénétrer dans la Concession, un laissez-passer signé du Général et timbré du cachet de la place. Il se rendit un jour dans un village situé à une assez grande distance de la ville, loin des routes les plus fréquentées, et là, exhibant sa pièce officielle, il annonça aux notables qu’il était envoyé par les Français pour percevoir l’impôt. Il se fit ainsi donner un certain nombre de barres d’argent, qu’il se garda bien de porter à son maître.
Les mandarins annamites ne se formalisent pas outre mesure de ces procédés. L’un d’eux, auquel je racontais le trait qu’on vient de lire, me répondit en riant : « Tang qui quai !» (C’était un fin matois !). »(29)
Nguyễn Đình Hòe ne faisait certainement pas partie de ces employés malhonnêtes. En effet, il est resté pendant 17 ans en poste à la Résidence de Huế (de 1885 à 1902 avec quelques interruptions). Pendant ces longues années de service, il n’a reçu que des compliments des Résidents qui l’employèrent. Son activité d’interprète fut interrompue à trois reprises par des missions qui lui furent confiées pour participer à des « colonnes de police » ou pour faire partie d’une ambassade envoyée en France.

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Première colonne de Police au Quảng Ngãi et Quảng Nam

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  Après moins d’un an passé à la légation de Huế, Nguyễn Đình Hòe se fit agréer pour accompagner le khâm sai (délégué royal) Phan Liên, fils du grand Phan Thành Giãng, chargé de la pacification des provinces de Quảng Ngãi et Quảng Nam en révolte ouverte contre le roi Ðồng Khánh.
Phan Thành Giãng avait eu trois fils : Phan Hương, Phan Liên, Phan Tôn, surnommés respectivement cậu Hai, cậu Ba et cậu Năm. Le fils aîné n’occupa jamais de situation officielle dans le gouvernement vietnamien et se retira dans la province de Bình Thuận où il se livra à l’agriculture et au commerce du nước mắm. Les deux autres frères voulurent réhabiliter la mémoire de leur père déshonoré par le décret de Tự Đức de 1867 qui le rendait responsable de la perte des six provinces de Cochinchine et le destituait de tous ses titres. Ils fomentèrent donc des révoltes contre le régime colonial dans la région de Bến Tre, Sốc Trăng et Trà Vinh, pendant les derniers mois de l’année 1867. Après que ces révoltes eurent été    écrasées par l’armée française, les deux frères se réfugièrent à Huế. En 1873, ils se trouvaient à Hà Nội, aux côtés de Nguyễn Tri Phương, lors de la prise de la citadelle par Francis Garnier. Arrêtés par les forces françaises, ils furent embarqués aussitôt à destination de Saïgon et de là, comme ils avaient été condamnés à mort par contumace en 1868, transférés en France. Internés pendant huit mois, ils furent finalement renvoyés en Indochine et remis aux autorités de Huế. La cour, pour les récompenser de leur fidélité, leur attribua des titres mandarinaux. En 1886, le roi Ðồng Khánh réhabilita la mémoire de Phan Thành Giãng en le réintégrant, de façon posthume,  dans ses anciens titres de Grand Chancelier, Ministre Plénipotentiaire et Vice-Roi de Cochinchine.
C’est donc sous les ordres du deuxième fils de Phan Thành Giãng que le jeune Nguyễn Đình Hòe  participa à une colonne de police de Septembre 1886 à Octobre 1887. Ces « colonnes de police » organisées pour lutter contre les rebelles comprenaient, à côté des militaires français, des partisans, tirailleurs ou gardes indigènes sous commandement français, ainsi que  des éléments nationaux sous l’autorité d’un khâm sai vietnamien. Celui-ci était un grand mandarin qui recevait du roi le droit de constituer une troupe d’irréguliers pour accomplir une mission définie. C’est la méthode qui fut employée en 1886-1887, avec Trần Bá Lộc au Sud Annam, et en 1889 avec Hoàng Cao Khải au Tonkin.
Le 13 Juillet 1885, le roi Hàm Nghi, de la citadelle de Tân Sở où il s’était réfugié après la prise de la Citadelle de Huế, avait solennellement lancé le Chiếu Cần Vương, « l’Edit ordonnant d’Aider le Roi ».  « …Nous, dont la vertu est mince, n’avons pu faire face aux événements et nous avons laissé la Capitale tomber aux mains de l’ennemi, forçant ainsi le trône à s’en éloigner. Nous prenons sur nous toute la faute et la honte infinie. Mais subsiste l’ordre des liens qui nous unissent, les mandarins grands ou petits ne nous abandonneront pas : les hommes de talent vont nous apporter leurs plans, les hommes robustes mettre leur force à notre service, les riches donner leurs biens pour le service de l’armée, nos compatriotes s’unir au mépris du danger, c’est là ce qu’il faut faire. » (30)
            Les  provinces de Quảng Ngãi et de Quảng Nam furent les deux premières qui se soulevèrent . Les lettrés de la province de Quảng Ngãi se réunirent et s’emparèrent de la Citadelle avec l’aide de la population. Ils emprisonnèrent les hauts mandarins qui ne voulaient pas les suivre. Les meneurs n’étaient que des lettrés de rang inférieur, le cử nhơn (licencié) Lê Trung Đinh et le tú tài  (bachelier) Nguyễn Tu Tân ; aussi voulurent-ils placer à leur tête le prince Tuy Lý, de la famille impériale, qui avait été exilé dans cette région, deux ans auparavant. Ils le proclamèrent Phụ Quốc vương (Prince ayant rendu de signalés services au pays). Mais ce dernier, se rendant compte que les insurgés étaient guidés par des ambitions démesurées, refusa énergiquement cette responsabilité.
« S.A. Tuy Lý, prince Mân Trinh, onzième fils de Minh Mang, était né le 3 Février 1820 ; il fit de très brillantes études littéraires et fut l’auteur de poésies qui obtinrent les éloges de lettrés chinois renommés. Fonctionnaire au Conseil de la Famille Royale pendant l’époque troublée de la conquête, il se distingua par sa droiture et sa loyauté et fut exilé au Quảng Ngãi en raison de l’appui que ses fils avaient apporté au roi Hiêp Hoa. Revenu à Huế il fut nommé, en 1889, Président du Conseil de Régence pendant la minorité de Thành Thái. Il mourut le 18 Novembre 1897. Son tombeau se trouve sur la Route des Arènes, son temple funéraire au village de Vi Da sur la route de Thuân An. » (31)
 Mais, dès le 26 Juillet 1885, la citadelle de Quảng Ngãi était reprise par  Nguyễn Thân qui se montra tout de suite impitoyable et fit exécuter les onze lettrés qui dirigeaient le mouvement et n’avaient pu s’enfuir.
Ce Nguyễn Thân (que Nguyễn Ðình Hòe retrouvera en 1895, lors de la colonne de police du Nghệ Tịnh), était le fils de Nguyễn Tân qui avait été chargé par Tự Đức, quelques décennies plus tôt, de pacifier la province de Quảng Ngãi, en proie à une grave insurrection fomentée par les tribus sauvages de « l’hinterland ».. Le territoire soumis à son autorité fut appelé Sơn Phong (poste de surveillance des montagnes) et s’étendait sur  le Quảng Ngãi, la région de Trà Mỹ (le pays de la cannelle) au Quảng Nam et le Nord du Bình Định. (32)
Son fils Nguyễn Thân s’occupa activement lui aussi de la répression en pays Moï et occupa longtemps les fonctions de tiễu vũ sứ  au Sơn Phong de Mộ Đức.. Il eut par la suite des responsabilités de plus en plus importantes jusqu’au titre de Cần Chánh, le plus haut sommet de la hiérarchie administrative (33). Les Thân constituèrent une véritable dynastie, puisque le fils de Nguyễn Thân, Nguyễn Đô et son petit-fils, gendre de Thành Thái, lui succédèrent dans ses fonctions jusqu’à la suppression du Sơn Phong en 1904.
Les rebelles, chassés de la Citadelle, se ruèrent alors sur les chrétientés voisines, alliées naturelles et traditionnelles des Français, et les cinq sixièmes des catholiques furent massacrés en quelques jours ; seuls s’échappèrent un millier de personnes qui se retranchèrent dans un défilé et repoussèrent pendant plus d’un mois les attaques des lettrés jusqu’à leur délivrance par un commando débarqué d’un aviso français.
Un scénario semblable se déroula en même temps dans la province voisine de Quảng Nam. Des groupes de jeunes lettrés, d’où émerge Nguyễn Dung Hiêu, s’emparèrent de la Citadelle, d’où ils furent chassés dès le 11 Août par une compagnie d’infanterie de marine française, mais la majeure partie de la province resta aux mains du Cần Vương, sous la ferme direction de celui qui fut appelé « Le Roi Hiêu ». Ce grand lettré, Phó bảng (docteur de la deuxième liste), ancien Chef du Sơn Phong de la province de  Quảng Nam, tint tête quelque temps aux forces gouvernementales. Comme au Quảng Ngãi les rebelles se retournèrent ensuite contre les chrétiens. Mais le nombre de victimes fut réduit (400 sur 4500) grâce à la défense organisée en divers points dès le premier jour, en particulier par un missionnaire de choc, le Père Maillard. Non loin de là, le P. Bruyère dirigeait victorieusement la résistance de sa chrétienté de Trà Kiệu.
Le colonel Monteil qui s’illustra plus tard en Afrique occidentale  et centrale de 1888 à 1895, avait participé, comme jeune officier, à cette colonne du Quảng Nam. Il en a fait un récit qui diffère sensiblement des comptes-rendus officiels :
« Le précepteur de Hàm Nghi, Hiêu, se réfugia dans la province de Quang Nam, province la plus riche de l’Empire, dont le port est Tourane, au sud de Hué, province où se recrutaient les mandarins de la cour. Dans la province, Hiêu proclama son indépendance vis-à-vis de la cour de Hué et refusa obéissance au nouvel empereur Dong Khanh. La compagnie que je commandais fut désignée pour faire partie d’une colonne expéditionnaire destinée à ramener la province de Quang Nam dans l’obéissance, par la capture du chef de l’insurrection. A ma grande surprise, alors que notre action semblait devoir s’exercer contre un rebelle au pouvoir central, nous nous trouvâmes en présence d’un mouvement national parfaitement organisé, non pas tant contre le pouvoir de l’empereur d’Annam, que contre les étrangers dont il subissait la domination.
Les mandarins délégués par la cour semblaient collaborer avec nous, mais en réalité pactisaient avec les habitants dont ils partageaient les sentiments de haine vis-à-vis de nous. Leur collaboration n’avait quelque sincérité que pour la capture de Hiêu qui pouvait faire courir un péril à l’unité de l’Empire, mais encore réussirent-ils à ralentir nos opérations à cet égard, de manière à faire capturer le chef rebelle par des troupes annamites, appelées de la province voisine, le Quang Ngai.
Par cette manœuvre habile, les mandarins de Hué avaient consolidé auprès des populations l’autorité du pouvoir national, qui n’avait exercé de répression que contre un rebelle à cette autorité, sans avoir fourni à l’étranger l’occasion de manifester son rôle de protecteur. Il n’était pas douteux que le parti national, qui englobait la totalité du peuple annamite, n’eût remporté une victoire morale éclatante sur la nation qui s’était arrogé le rôle de puissance dominatrice. » (34)
Pendant cette colonne de police, Nguyễn Đình Hòe fut grièvement blessé par un éclat de mine au cours du combat de Kể Xuyên, le 7 Janvier 1887 et proposé pour la Médaille Militaire. Mais, à son grand regret, il ne put l’obtenir faute de quelques signatures. L’empereur lui décerna un Kim Khánh marqué de son chiffre avec l’inscription suivante : Lao-Năng Khả-Thưởng, « pour ses peines et ses capacités, il mérite d’être récompensé ». Il était  sans précédent qu’un tel honneur fût accordé à un homme âgé seulement de 21 ans.
Quand Phan Liên fut nommé tổng đốc (gouverneur) de la province de Bình Thuận, il céda le commandement de la colonne de police à Nguyễn Thân. Nguyễn Đình Hòe retourna alors à Huế. Le chef des rebelles, Nguyễn Dung Hiêu, qui avait pris la fuite, fut finalement capturé par les soldats de Nguyễn Thân. Mis en cage, il fut ramené à Huế où, après jugement, il fut décapité et sa tête renvoyée au Quảng Nam pour y être exposée sur une place publique.
Ðồng Khánh ne survécut pas longtemps à la capture de son frère Hàm Nghi ; il mourut subitement à la fleur de l’âge, le 28 janvier 1889. Comme le Tết approchait, les mandarins demandèrent à ne pas laisser le trône inoccupé. Aussi Thành Thái fut-il intronisé quelques jours plus tard, le 1er Février 1889, l’avant-veille du Tết.

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Ambassade en France

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Peu après, Nguyễn Ðình Hòe accompagna S.A.le Prince Quỳnh Quốc Công (nom personnel : Miên Triên), 6ème fils de Minh Mạng, en mission officielle en France, à l’occasion de l’Exposition Universelle de Paris de 1889.
« L’ambassade était composée, en plus du Prince Miên Triên, premier ambassadeur, de S.E. Vũ Văn Báu, tổng đốc de Hải Dương, second ambassadeur ; Nguyễn Trung, tá lí (assistant de gauche) des Ministères, attaché ;  Nguyễn Gia Thoại, viên ngoại (chef de bureau) des Ministères, secrétaire ; Nguyễn Hựu Man, chủ sử  (chef de cabinet) au Hành nhơn, interprète ; Hương Minh, fils du Prince Tuy Lý et neveu du chef de la Mission, médecin de l’ambassade ; Lê Văn Phương, chủ sử, secrétaire particulier ; Nguyễn Tân Lợi et Nguyễn Ðình Hòe, secrétaires-interprètes à la Résidence Supérieure et Trương Minh Ký, professeur de langue annamite à Saïgon. » (35)
L’Exposition Universelle de Paris de 1889, installée au Champ de Mars, au Trocadéro, sur le quai d’Orsay et sur l’esplanade des Invalides, célébrait le triomphe de l’industrie et de la métallurgie, symbolisées par la Tour Eiffel et la gigantesque Galerie des machines. Sur le quai d’Orsay, toute une section était consacrée aux colonies, avec un pavillon de l’Indochine, un pavillon de l’Annam et du Tonkin (fig.10), un restaurant annamite, et une reconstitution de la « Pagode d’Angkor » édifiée à partir de moulages que Carpeaux avait réalisés au Cambodge (fig.11).
Nguyễn Ðình Hòe put ainsi remettre ses pas dans ceux de Phan Thành Giãng qui avait dirigé l’Ambassade envoyée par Tự Đức à Napoléon III pour tenter de racheter les trois provinces perdues de Cochinchine, ambassade dont Hòe a narré plus tard les péripéties en détail dans le Bulletin des Amis du Vieux Huế (BAVH. années 1919 et 1921). De ce voyage à travers la France, il conserva des souvenirs inoubliables. Il en a ramené également quelques anecdotes pittoresques.  Il a en particulier raconté avec humour, la première visite qu’il fit au Ministère des colonies, rue Oudinot :
« Quelques membres de la Mission annamite égarés, circulaient dans les couloirs du ministère, ce labyrinthe, à la recherche de leurs compatriotes, devant assister avec eux à la réception officielle du ministre. Ils rencontrèrent un « quân lớn » (grand mandarin) majestueux et solennel, vêtu d’un habit à basques et portant au cou une immense chaîne d’argent. Cha ôi ! se dirent entre eux nos égarés, c’est sûrement le ministre, et tous de se prosterner devant Son Excellence…l’huissier, pour lui faire les grands lay. » (36)
Nguyễn Ðình Hòe eut, au cours de son voyage, la joie de revoir  Henri Hennique, son ancien maître, devenu entre-temps Capitaine de vaisseau et commandant le cuirassé Hoche. (37)
C’est au cours de cette même année 1889 qu’il reçut du Ministère de la Marine la médaille commémorative pour sa campagne à bord de la Lionne en 1885, ainsi qu’une Médaille d’honneur en argent de 1ère classe du Gouvernement Général pour sa participation à la colonne de pacification du Nam-Ngãi, en 1886-1887.
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Deuxième colonne de Police au Nghệ Tĩnh

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Puis, après un nouveau séjour en qualité de secrétaire-interprète à la Résidence supérieure de Huế, il fut, en Mai 1895, attaché au khâm mạng (envoyé royal)  Nguyễn Thân, chargé de la pacification de la province de Nghệ Tĩnh où sévissait l’insurrection fomentée par le lettré Phan Ðình Phùng.
« Phan Ðình Phùng, né dans le district de La Sơn, province de Hà Tĩnh, d’une famille de grands mandarins, est l’illustration quasi parfaite du lettré confucéen. En 1877, il fut reçu premier docteur au concours de la Cour et dès lors le plus souvent désigné par ce titre glorieux de Đình Nguyên (premier docteur). Puis il commença une carrière de mandarin de haut grade. Courageusement, il protesta contre la faiblesse des réactions devant les attaques françaises dès 1882, mais en 1883 alors qu’il était ngự sử  (Censeur) à la Cour de Huế, il osa se dresser contre le terrible et tout-puissant ministre Tôn Thất Thuyết qui venait de faire disparaître l’empereur Dục Đức. Il fut révoqué et expulsé de la capitale.
En 1885, il répondit à l’appel de Hàm Nghi et fit passer la région de La Sơn au Cần Vương, mais on ne le voit pas au premier plan, la cause en étant sa mésentente avec Thuyết. Aussi bien est-ce après l’élimination de celui-ci, en 1889, qu’il joua le rôle principal en prenant  la direction du mouvement en Annam.
Originaire de ce Nghệ Tĩnh, foisonnante pépinière de lettrés, il fut entouré et secondé par un groupe d’assistants d’origines diverses qui formait autour de lui un état-major efficace. Il avait également auprès de lui les membres de sa famille, son frère aîné, sa sœur et son neveu, marié à une fille de Nguyễn Tri Phương.
L’année 1894 marqua l’apogée du mouvement dirigé par Phan Ðình Phùng. Le kinh lược (Vice-roi) du Tonkin, Hoàng Cao Khải, fidèle collaborateur du régime mis en place par les autorités françaises, né dans le même village que Phan Ðình Phùng, écrivit à ce dernier pour l’enjoindre de se soumettre, afin d’éviter de plus grands  malheurs à la population. Phan Ðình Phùng lui répondit qu’en aucun cas il ne se soumettrait.
L’arrivée d’Armand Rousseau au poste de Gouverneur Général, avec Brière comme Résident Supérieur en Annam, amena un durcissement  de la répression. Le Conseil de Régence décida l’organisation d’un colonne de police et en confia le commandement à Nguyễn Thân, en lui attribuant le titre très rare de khâm mạng  et en le dotant des pouvoirs les plus étendus. Non seulement il commandait à la colonne de police, mais prenait toutes décisions jugées nécessaires: condamnations et exécutions de rebelles, amendes aux villages compromis, réquisition de corvées, etc. Il avait sous ses ordres absolus tous les mandarins de la région des opérations, avec pouvoir de les destituer ou de les remplacer. Pour rehausser encore son prestige, l’Empereur lui fit remettre le sabre Thường Phong, confié autrefois au prince Hoàng Kế Viêm qui dirigea la lutte contre Henri Rivière et l’amiral Courbet.
A côté de ce tout-puissant khâm mạng  était placé un « Commissaire du Gouvernement auprès de la colonne de police », son rôle étant de contrôler le chef et la conduite des opérations et de faciliter les rapports de la colonne avec les résidents de province. Le commissaire choisi fut le résident du Nghệ Tĩnh, Duvillier .
La colonne était forte de 4000 fusils ; c’était donc la plus forte concentration armée réalisée contre le Cần Vương. Les hommes avaient été choisis par Nguyễn Thân et comprenaient entre autres 2500 gardes indigènes des provinces concernées, commandés par 4 inspecteurs français et une douzaine de gardes principaux, répartis dans les postes de barrage et d’attaque. Nguyễn Thân y ajouta 800 de ses partisans, qui lui étaient dévoués corps et âmes.
Sa stratégie fut de détruire systématiquement l’infrastructure politico-militaire de Phan Ðình Phùng, avant de s’attaquer à celui-ci directement. Il fit donc porter tout son effort dans la région de plaine contre « les agents de la rébellion, qui, dans  chaque commune, tiennent la population ». Il définit ainsi son programme de répression :  « rigueur extrême avec les villages à majorité rebelle ; châtiments individuels dans les villages où quelques-uns servent les rebelles » .
Par ailleurs il s’employa à couper les forces rebelles situées dans la montagne de leurs zones de ravitaillement qu’étaient les plaines, engageant ainsi une véritable bataille du riz. Dès le début des opérations commencées le 5 Juillet 1895, Phan Ðình Phùng fut réduit à la défensive. Il dut se retirer dans le Haute Région du sud de la province de Hà Tĩnh, dans ses repaires de montagne où, à partir de Septembre, des colonnes volantes vinrent l’attaquer.
En Novembre et Décembre, les uns après les autres, tombèrent les postes avancés tenus par ses lieutenants qui furent capturés, firent soumission ou se suicidèrent. L’attaque finale contre le Đình Nguyên débuta le 22 Novembre, quand Duvillier parvint à localiser précisément la petite troupe de 250 hommes qui l’entourait. Une colonne légère, lancée contre lui le rejoignit le 21 Décembre. Il réussit encore à se replier avec sa troupe mais, blessé et mourant de faim, il succomba le 28 Décembre 1895. La nouvelle ne fut connue que trois semaines plus tard. Des envoyés de Nguyễn Thân allèrent reconnaître le corps qui avait été enseveli dans un tronc d’arbre, revêtu de son costume officiel  de tiến sĩ (docteur) composé du bonnet, de la tunique de brocard vert et des bottes de mandarin du 4ème grade. Un fonctionnaire français nous a laissé la description de sa dépouille mortelle : « un homme paraissant âgé de cinquante ans, de haute taille et ayant des traces de variole au visage, les cheveux courts et grisonnants, la barbe courte, rare et grise, portant à la main droite un pouce supplémentaire »
Le corps fut incinéré et ses cendres dispersées aux quatre points cardinaux. Selon l’usage, le khâm  mạng  envoya au Nord, au Sud et à la capitale trois drapeaux portant des inscriptions annonçant la mort du chef des rebelles » (38)
 Cette colonne avait duré un an, de Mai 1895 à Avril 1896. Pour sa participation aux combats, Nguyễn Ðình Hòe reçut du Gouverneur Général la médaille d’honneur de 1ère classe avec son nom gravé sur le revers. Il retrouva de nouveau son poste de secrétaire-interprète à la Résidence Supérieure de Huế, sous les ordres de MM.Brière, Boulloche et Luce. Il exerça ces fonctions jusqu’en 1902, date de son passage au service de l’Enseignement.
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III – LE PROFESSEUR

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Avec la nomination de Jean-Marie Antoine de Lanessan comme gouverneur général de l’Indochine (21 avril 1891) et pendant les trois années qu’il passa à la tête du pays, d’importantes modifications étaient intervenues dans l’administration de la colonie et en particulier dans le domaine de l’enseignement. Le premier soin du nouveau gouverneur fut de redonner du prestige à la cour impériale et de s’appuyer sur l’autorité restaurée de l’institution mandarinale.
La réforme de l’enseignement fut mise au point à l’aide du   rapport rédigé en 1895 par Dumoutier, directeur de l’enseignement dans le Nord  (frère de Dumoutier, trésorier-payeur à Huế qui fut de longues années président de l’AAVH.). Ce rapport faisait le procès de la francisation outrancière dont s’étaient rendus coupables les « amiraux du Sud » et Paul Bert dans le Nord. Il reconnaissait l’existence d’une culture lettrée bimillénaire et dénonçait avec vigueur l’œuvre de  destruction culturelle qui avait abouti à la mise en place d’institutions « délaissées par l’Administration, peuplées d’enfants pauvres, illettrés au titre annamite, forcément ignorants au titre français » Il convenait donc de remettre en vigueur cette culture traditionnelle en offrant aux candidats aux concours triennaux  une formation complémentaire en langue française ….
La création à Hué d’une version « coloniale » du Quốc tử giám (Collège impérial) baptisée Quốc Học en 1896 et confiée à un fonctionnaire de confiance, le catholique Ngô Ðình Khả, traduisait cette volonté en recevant deux populations scolaires différentes ; les titulaires du certificat d’études primaires pour une formation post-élémentaire franco-indigène, et les gradués des concours triennaux et futurs mandarins poursuivant une formation complémentaire en français. (39)

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Nguyễn Ðình Hòe, professeur au Quốc Học

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En 1902, Ngô Ðình Khả fut chargé d’organiser le service de l’Enseignement et nommé directeur du Collège Quốc Học, nouvellement créé dans la capitale. Nguyễn Ðình Hòe, qui avait  collaboré avec lui à la Résidence de Huế et  pendant la colonne de police du Nghệ Tĩnh lui a rendu, de nombreuses années plus tard, un hommage fervent :
« Il est de mon devoir de rendre un public hommage à l’œuvre de SE. Ngô Ðình Khả. C’est cet ami sincère aujourd’hui disparu qui avait conçu le premier l’idée de l’enseignement du français en Annam. Il songeait déjà à ce projet pendant la colonne de police au Nghệ Tĩnh et il me faisait part de ses conceptions. Tous deux pendant les heures calmes de la lutte nous étudiions, préparions, projetions la construction du premier collège national de langue française à Huế. Pour l’édification du nouvel établissement nous avions décidé d’utiliser les matériaux des anciennes casernes des dinh et des vệ des Thủy Sư  (Marine Royale) qui se trouvaient à cette époque sur la rive droite du Hương Giang, face au Cavalier du Roi.
Après avoir obtenu gain de cause auprès des deux gouvernements, mon ami Khả avait été chargé d’organiser le service de l’Enseignement, il fut le premier Directeur du Collège Quốc Học .
Que ces lignes soient un pieux hommage à la mémoire d’un grand serviteur de la France tombé dans l’oubli depuis longtemps. » (40)
Le 17 Mai 1902, Nguyễn Ðình Hòe obtint d’être détaché au même service comme professeur à ce collège. Il se retrouvait donc, à quelques décennies de distance, dans le quartier où il était né et où il avait passé son enfance. Il fut chargé d’enseigner le français au cours des gradués composé des ẩm sanh (fils de mandarins), tôn sanh (fils des mandarins de la famille royale), tôn thẩt (membres de la famille royale), cử nhơn (licenciés),  phó bâng et tiền sĩ (docteurs) que le gouvernement voulait rallier à la cause française. De ces cours sont sortis des mandarins, devenus plus tard Gouverneurs de province ou Ministres. En entrant dans l’administration mandarinale Nguyễn Ðình Hòe reçut le titre de Thái-Thượng-Tư-Thiểu-Khanh correspondant au premier degré dans le quatrième grade du mandarinat (chánh tứ phẩm) (41). E. Le Bris, qui y fut professeur, a décrit le Quốc Học, tel qu’on pouvait encore le voir aux alentours de 1916 :
« Mais quelles sont ces longues bâtisses, ces bâtiments bas couverts de chaume qui bordent la rue ? Sont-ce des hangars, des granges ? Comme tout cela dépare le paysage !… Cet étonnement désagréable devient de la stupéfaction quand on apprend que c’est là le Quốc Học le collège national, la principale école franco-annamite de tout l’Annam. Il faut ajouter vite que ces bâtiments vont être démolis et qu’ils sont les presque derniers vestiges du Vieux Hué qui disparaît peu à peu… C’est pourquoi il est un peu de notre devoir de fixer quelques souvenirs historiques au sujet de notre Quốc Học pour que l’oubli ne se fasse pas complètement sur lui.
Voici d’abord le portique d’entrée (fig.12), à caractère architectural bien annamite ; deux larges murs réunis par quelques poutres supportant un étage, le tout recouvert par un toit à la chinoise, telle en est, grosso modo, la structure. Le Ðại-Nam nhứt thông chi ou Géographie de Duy Tân nous dit qu’il fut construit en la 10ème année de Thành Thái (1898), en même temps que le mur d’enceinte en briques …  Sur le devant, un panneau vert-de-grisé permet encore de distinguer les caractères : Pháp tứ Quốc Học trường.
A l’étage, auquel on accède par un escalier vermoulu et tortueux, est suspendue une cloche fêlée jetant de temps en temps sa petite voix vieillotte et sèche sur tout ce coin d’une autre époque. La porte d’entrée franchie, une allée feuillue se présente au visiteur. Elle se termine du côté Sud du collège par une sortie sur les rizières de Phủ Cam après avoir séparé tout l’établissement en deux parties bien nettes : à gauche les classes et à droite les habitations du Directeur, de quelques maîtres et des internes.
Il y a, au Quốc Học à proprement parler, deux écoles ; d’abord l’école primaire élémentaire, construite parallèlement à la rue Jules Ferry, puis, derrière, les cours complémentaires où enseignent les maîtres européens, au fond d’une cour plantée de caoutchoutiers et de lilas du Japon. Toutes les salles se ressemblent et toutes font peine à voir : des murs jaunes qui s’effritent, de grosses colonnes de lím pleines d’encoches, soutenant un système de cai phên où habitent des peuplades de rats, les boiseries des portes et fenêtres rongées et tenant par miracle, voilà le cadre; ajoutez quelques cartes au mur, de longues tables incommodes aux écoliers, un bureau quelconque pour le maître et vous aurez une salle de classe du Collège Quốc Học.
Quand, dans quelques années, nous raconterons à nos collègues plus jeunes les matins d’été où il fallait lutter contre le soleil, les grandes pluies dégoulinant le long des murs ou tombant sur les cahiers, les  colonies de rats et de souris galopant au-dessus des têtes au grand plaisir des paresseux, ils souriront incrédules. Et pourtant, avant 1912, les maîtres européens étaient souvent dans l’obligation de faire leurs cours la tête couverte ou parfois encore de prendre un parapluie pour circuler dans les classes. Ce n’est qu’à la suite d’un rapport officiel du Docteur Reboul, alors chef du Service de la Santé à Hué, qui y dénonçait le Quốc Học comme un danger public, qu’on se décida à ajouter dans chaque classe un double plafond en bambou tressé. Ces quelques remarques désobligeantes à l’adresse du collège seront mieux comprises si l’on se rappelle que ces bâtiments furent jadis construits pour servir de caserne aux marins du Roi, les Thũy Sư; c’est donc accidentellement qu’ils devinrent des bâtiments scolaires …  Après la signature du traité de Protectorat (1883), les casernes furent abandonnées peu à peu, quelques-unes se virent reléguées dans la citadelle, d’autres tombèrent en ruines.
En la 8ème année du règne de Thành Thái  (1897), un arrêté royal ordonna de construire le Collège Quốc Học en transportant sur le terrain officiel du corps d’armée de gauche Tà Dinh une partie des immeubles de l’école des hành nhơn. On ajouta, pour le Directeur, une maison composée de trois travées terminées par deux demi-travées (chaque travée est limitée dans le sens de la largeur par deux rangs de colonnes) et, pour les instituteurs et élèves, trois maisons comprenant chacune deux travées. Monsieur Ngô Đinh Khả du titre de Thaí Thường-Tự-Khanh fut nommé Directeur de l’école. Celui-ci, dans un but de réclame originale, fit peindre en rouge vif les murs des nouvelles constructions ; on parla beaucoup de cette école rouge, où l’on apprenait le français et les « sciences occidentales », et les élèves accoururent en si grand nombre que deux ans plus tard, au 3ème mois-bis de la 10ème année bissextile du règne de Thành Thái, deux nouveaux bâtiments furent encore ajoutés aux anciens ; celui de devant, où se trouvent les classes primaires, formé de trente travées ; de derrière, où sont les cours  complémentaires, formé de seize travées. Près du logement du Directeur, on installa aussi quatre maisons de forme carrée pour les maîtres. Les matériaux provinrent d’une caserne désaffectée où habitait l’ancien vệ (régiment) de Vông Thành. De la même époque date le mur d’enceinte avec le portail d’entrée dont j’ai parlé précédemment.
Jusqu’à ce jour, le Quốc Học a résisté tant bien que mal aux intempéries. Tous les ans cependant, il faut réparer la toiture qui menace de s’envoler lorsque le vent souffle avec force et changer le plafond qui, par endroits, tombe en morceaux pourris. Une nuit de 1902, toutes les classes complémentaires brûlèrent ; on les reconstruisit sur l’ancien modèle. Mais l’heure de la mort a sonné pour le vieux collège. L’Administration, sans attendre que de lui-même le Quốc Học  croule, a décidé de le démolir et de construire sur le même emplacement de magnifiques bâtiments à étages où les futurs élèves trouveront toutes les facilités pour s’instruire et toutes les commodités pour vivre agréablement ; depuis mai l915, des centaines d’ouvriers travaillent activement à cet effet, sous l’habile direction de M. Leroy, entrepreneur, un des « Amis du Vieux Huê ».
Dans quelques années, ce coin ne sera plus reconnaissable; les admirateurs bénévoles de la symétrie et de l’uniformité seront satisfaits de voir des constructions confortables à vague style européen dans ce merveilleux paysage d’Orient. Nous, pour qui le vieux collège disparu sera lié à des souvenirs de jeunesse, nous fermerons peut-être parfois les yeux, en passant devant  les nouveaux bâtiments. » (42)
Le collège du Quốc Học figure, sous le N° 8 sur la planche XX de l’article de H.Cosserat sur la cartographie de la Citadelle du Huế (fig.13). (43)
Nguyễn Ðình Hòe enseigna pendant cinq ans au Quốc Học et reçut pour son travail plusieurs distinctions honorifiques (Palmes académiques, officier de l’Instruction Publique, Ordre royal du Cambodge). Puis il exerça de 1907 à 1908 les fonctions de directeur de l’Ecole provinciale de Faifoo, nouvellement créée dans le Quảng Nam, et de 1908 à 1911, celle de professeur des hương sư (instituteurs communaux).
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A l’école des Hậu Bổ

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En Mai 1911, il fut appelé à diriger, en collaboration avec son ancien disciple du Quốc Học, le docteur Nguyễn Duy Tích, la grande école des Hậu Bổ, nouvelle création destinée à donner une instruction moderne aux futurs mandarins de la cour. Nguyễn Ðình Hòe a consacré un article à son école dans le BAVH.
« L’Ecole des Hậu Bổ (aspirants-mandarins), de Hué a été créée par Ordonnance royale du 7ème jour du 4ème mois de la 5ème année de Duy Tân (le 5 mai 1911). Cette institution a pour but de donner un supplément d’instruction moderne nécessaire aux tiên si, phó bâng, cử nhơn et tú-tài membres de la Famille royale ou de la classe mandarinale, élite du peuple annamite, appelés à servir le Gouvernement royal tant dans l’administration que dans l’enseignement. Ces lettrés annamites font ainsi un stage de 3 ans avant d’être nommés dans les fonctions publiques.
La création de cette école spéciale a été étudiée par M. Logiou, alors Directeur du Quốc Học  et préparée par M. Labbez, Administrateur de 1ère classe des Services civils, sous les auspices de MM. les Résidents  Supérieurs Groleau et Sestier. Elle fut inaugurée par S. M. Duy Tân et le Résident Supérieur Sestier le 28 juillet 1911.
L’école est installée dans l’ancien local appelé Thương Bạc, (Service des commerçants venus par mer), situé sur la rive gauche de la Rivière parfumée, Hương Giang, à la sortie de la porte Sud-Est, militairement appelée Mirador VIII. Ce local, antérieurement dénommé Công Quán (Hôtel des passagers officiels), installé dans la citadelle, en face des bâtiments du Phủ de Thừa Thiên, ou préfecture de Huế, avant 1885, à l’emplacement actuel de la Sous-Intendance militaire dans la Concession, sur les abords de l’avenue qui va des casernes de l’infanterie coloniale au Mirador X, fut transféré à l’endroit actuel par ordre de S. M. Tự Đức en 1875 et appelé désormais Thương Bạc ». (44)
Comme sous-directeur puis comme directeur, Nguyễn Ðình Hòe s’occupa de cette école pendant neuf ans. Son dévouement et la qualité de son travail furent reconnus par l’attribution, en 1917, de la rosette d’officier de Dragon d’Annam. Dans la hiérarchie mandarinale, il fut promis au grade de  Lể-Bộ Thượng-Tư, ministre des rites, au premier degré du deuxième grade de l’échelle de la hiérarchie (chánh nhị phẩm). Il quitta alors l’enseignement pour entrer dans l’administration centrale.
C’est pendant cette période que fut fondée « l’Association des Amis du Vieux Huế ». La première réunion se tint le 16 Novembre 1913 dans la salle du Thợ Viện. Dix sept personnes y étaient présentes, les « Pères fondateurs ». Parmi ceux-ci, Nguyễn Ðình Hòe. Jusqu’à son départ à la retraite, il prendra une part active à la vie de l’Association, assistant aux réunions, publiant de nombreux articles et multipliant les recherches dans les documents et sur le terrain. A la retraite, il continuera à s’y intéresser, prodiguant conseils et informations à ceux qui viennent le consulter.
Nous parlerons en détail, dans le prochain bulletin, de la participation de Nguyễn Ðình Hòe aux activités des Amis du Vieux Huế.
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IV-LE HAUT FONCTIONNAIRE

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En Avril 1919, il était fait Chevalier de la Légion d’Honneur, distinction bien méritée pour les éminents services qu’il avait rendus depuis 36 ans. Quelques mois après, une Ordonnance de S.M. Khải Định l’appelait au Conseil du Cơ Mật en qualité de Tham-tá Cơ-Mật  sự-vụ (Secrétaire Général) avec rang de Lể-Bộ Thượng-thơ (ministre des rites).
Le Cơ-Mật-Viện, ou Conseil secret (fig.14&15), était un organisme chargé d’assister le Roi dans l’administration du pays. Il était composé de 4 hauts mandarins (nombre ultérieurement porté à 6), portant le titre de Cơ-Mật Đại-Thần, « Grands mandarins du Conseil Secret ». Ces personnages étaient choisis par édit spécial de l’Empereur parmi les mandarins civils et militaires de la Cour, à partir du 3ème grade et au-dessus. Dans l’autre organisme du gouvernement, le Nội Các, Cabinet Impérial, les hauts mandarins étaient choisis à partir du 3ème grade et au-dessous. Cette distinction montre que le Cơ Mật avait des responsabilités plus importantes que le Nội Các, ses membres traitaient directement avec l’Empereur et étaient chargés des problèmes les plus délicats et des affaires secrètes.
Les membres du Cơ Mật étaient choisis parmi les premiers ministres des 6 grands ministères. Ils étaient assistés dans leur travail par des Cơ-Mật-Viện Hành-Tẩu, « fonctionnaires actifs du Conseil Secret » au nombre de 8, choisis parmi les fonctionnaires zélés de la Capitale, du 5ème au 7ème grade dans le mandarinat. Tous les membres du Cơ-Mật-Viện portaient une plaque particulière. Celle des Grands mandarins était en argent doré, plus grande d’un centimètre que celle des premiers ministres des 6 ministères et portait gravée l’inscription : Cơ-Mật Đại-Thần. La plaque des employés était en ivoire avec l’inscription  Cơ-Mật Hành-Tẩu .
Avec le renforcement du Protectorat, le Cơ Mật devint un véritable Conseil des Ministres, réunissant les 6 ministres sous la présidence du Résident Supérieur. Ce dernier devait donner son approbation à toutes les décisions administratives et actes réglementaires du Gouvernement pour les rendre exécutoires.
Le Cơ Mật  tenait ses réunions dans un bâtiment situé dans la Citadelle, le long de l’allée des Ministères à laquelle on accédait en traversant le pont Sud-Est et la porte du Mirador n°8. Ce bâtiment avait été construit après les évènements de 1885, sur l’emplacement de l’ancienne pagode Giác Hoàng. Sur le même terrain s’élevaient le bureau des délégations aux ministères et le musée économique . L’ensemble était désigné sous le nom de Tam Toà « les trois bâtiments ». Ces constructions figurent sur la planche XX de l’article de Cosserat déjà cité. Ils y sont désignés par la lettre A. (45) (Fig. 13)
En 1921, le Maréchal Joffre, de passage à Huế, avait tenu à récompenser les anciens de l’époque où il avait servi en Indochine comme officier du Génie. Il épingla lui-même sur la poitrine de Nguyễn Ðình Hòe la croix de Chevalier du Mérite Agricole. Dans la même année, ce dernier reçut également l’Etoile Noire du Bénin.
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V- LA RETRAITE ET LA MORT

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Nguyễn Ðình Hòe fut mis à la retraite en Mars 1923, après quatre années de service au Cơ Mật.  Comme dernière récompense, S.M. Khải Định lui accorda le titre de Hiệp-Tá Đại-Học-Sĩ Tri-Sư, Grand Conseiller en retraite, correspondant au 2ème degré du 1er grade. Il avait donc pratiquement atteint le sommet de la pyramide mandarinale. L’Empereur lui octroya en outre la cravate de Commandeur du Dragon d’Annam.        A son départ à la retraite, Nguyễn Ðình Hòe s’installa dans sa maison, au bord du canal de Đông Ba, où il séjourna jusqu’à sa mort.
Dans son article, « La ville des mandarins », A.Bonhomme a évoqué la vie paisible et retirée de ces hauts fonctionnaires lettrés pendant leur retraite :
« Il est arrivé au terme de sa carrière. L’expérience de la vie, la fréquentation des hommes, la connaissance du cœur humain, lui ont enseigné l’indulgence et la tolérance, lui ont donné un scepticisme de bon aloi, qui convient parfaitement à sa nature de lettré cultivé, un peu hautaine et désabusée. Il répète, avec le père de Tuý Kiều : « L’homme ressemble à l’ombre des éphémères. Le matin, il existe encore, le soir, il a disparu, et sa pensée, son labeur, aboutissent à la déception ».
L’heure de la retraite a sonné pour lui. Chargé d’ans et d’honneurs, il va rentrer dans son village, habiter la maison de ses ancêtres (fig. 16). Il va passer là, dans le calme et la tranquillité, au milieu de ses enfants, de ses neveux, de ses petits-neveux, entouré de la vénération universelle, les quelques années qui lui restent à vivre. Retiré dans un petit kiosque, il se plaît à la lecture des poètes, rêve, fait des vers, écoute les chanteuses qui bercent ses pensées. Longtemps à l’avance, et jusqu’au dernier moment, il se préoccupe de son tombeau. Il donne des indications sur le règlement de ses obsèques. Il a eu soin de s’assurer une nombreuse postérité, pour lui rendre le culte après sa mort. Lorsque le moment fatal est arrivé, il se dit, avec le poète, que « n’est pas vaine la vie consacrée au bonheur des autres hommes. » Et c’est en emportant la radieuse image d’un rêve enfin réalisé que ses yeux de sage et de philosophe se ferment à jamais. » (46)
Nguyễn Ðình Hòe vécut effectivement les dernières années de sa vie au milieu de ses petits-enfants et de ses nombreux arrière-petits-enfants. Toujours très actif, il s’occupait de différentes œuvres culturelles et notamment de la Société d’Enseignement Mutuel de l’Annam qui cherchait à promouvoir le développement de la culture franco-vietnamienne. Il était également président d’une Société Bouddhique pour laquelle il avait fait construire dans la plaine des tombeaux impériaux et non loin de l’esplanade du Nam Giao, la pagode Vạn Phước (des « dix mille bonheurs »), qui existe toujours et qui est toujours très fréquentée.
Il trouvait néanmoins encore le temps de flâner dans Huế et ses environs, parmi les monuments et les paysages qu’il aimait tant. Comme il l’écrit dans une lettre à son vieil ami, le Docteur Sallet : « Pour moi, à cet âge (70 ans sonnés), je deviens fainéant, je me traîne du Quai Gia Hội (aux grands cocotiers) au mont Ngọc Trản (ou jade-bol) (47) avec les arrière-petits-enfants qui occupent tout mon temps. »
Dans sa retraite, Nguyễn Ðình Hòe aimait à recevoir ses amis et à bavarder de longues heures avec eux en dégustant une tasse de thé. Parmi ses amis, il affectionnait particulièrement ses collègues de l’Association des Amis du Vieux Huế, au premier rang desquels il plaçait le Père Cadière, Albert Sallet et Louis Sogny.
Albert Sallet a raconté la visite qu’il lui rendit, peu avant son départ pour la France (fig. 17) :
« Quand je quittai Hué, sur cette fin de 1930, M.Hoe était en retraite. Il partageait alors la liberté de son temps entre la calme maison des bords du canal de Dong Ba, sous les immenses flamboyants et l’ermitage qu’il possède en amont du Fleuve des Parfums. Là, près du temple qu’il a édifié, complétant le tombeau qu’il s’est fait construire, il vit loin des heurts et du bruit, dans une méditation paisible, les années d’une sage vieillesse.
J’entrai dans la grande maison qui m’était si familière. J’aimais sa disposition fraîche et reposante ; la cour centrale avec son bassin et ses plantes. Autour d’elle s’ouvraient les appartements et la salle d’accueil, le tout très simple, sans luxe, malgré que l’homme du lieu eût rang de ministre. Il vint à moi très vite, la main tendue, le sourire affectueux, me présentant l’excuse amicale (Xin vo phep « Je vous demande la permission d’être impoli ») parce qu’il me recevait en vêtement contraire aux usages bienséants. J’insistai pour qu’il conservât sa veste blanche légère, sans m’inquiéter de la robe que le protocole eût exigé ». (48)
On est bien éloigné du « personnage de genre ambigu », à la « figure de singe » que décrivait Pierre Loti !
Louis Sogny a relaté, lui aussi, une visite rendue à Nguyễn Ðình Hòe :
« A votre intention, je suis allé lui faire une longue visite au cours de laquelle nous avons évoqué le passé. Il me reçut avec cette politesse raffinée, apanage des familles aristocratiques de la capitale, dans sa résidence du quai Dong Khanh, au pur style annamite, avec sa cour intérieure, ses arbres nains, ses fleurs et ses bassins aux poissons rouges. Quatre-vingts ans ! Mais toujours alerte et une mémoire extraordinairement lucide et sûre. L’écouter est un régal.
Nous voici seuls, mon vieil ami et moi, dans le nhà khách  (salon de réception), et de souvenirs en souvenirs se déroule le fil de son existence : une longue et belle existence, et bien et utilement remplie, toute de travail et de dévouement. » (49)
Pendant cette retraite, les honneurs et les décorations continuaient d’affluer. En 1928, la rosette d’officier de la Légion d’Honneur lui fut attribuée.
S.M. Khải Định était décédée en 1925. Son fils, le futur empereur Bảo Đại, n’avait alors que 7 ans. Il continua ses études et sa formation en France. Quand il revint à Huế, en 1935, il était encore mineur et un conseil de régence fut mis en place. Nguyễn Ðình Hòe fut élevé à la dignité de Thái-Tử-Thiếu-Bảo, Précepteur Adjoint du Prince Héritier, titre purement honorifique qui ne comportait pas d’obligations.
Nguyễn Ðình Hòe eut un fils, décédé avant lui, relativement jeune. L’une de ses petites-filles, Nguyễn Thị Bạch Liên (Lotus Blanc) fut femme de second rang de l’empereur Khải Định, qui lui attribua le nom de Tân Điêm.
En 1942, il eut la douleur de perdre sa femme. De son vivant, celle-ci s’occupait activement du « Temple de la coupe de jade » (Ngọc Trản từ), appelé aussi « Temple de la Bienfaitrice de l’Annam » (Huệ Nam Điện). Nguyễn Ðình Hòe possédait un terrain à proximité de ce temple. C’est sur ce terrain qu’il fit édifier le tombeau de sa femme. Imitant l’exemple de l’empereur Gia Long, il fit construire son tombeau à côté de celui de son épouse, dans la même enceinte funéraire. En 1915, il avait publié dans le BAVH un article sur le Huệ Nam Điện (BAVH 1915-4)
D’après Nguyễn Đặc Xuân, historien à Huế, c’est dans sa maison au bord du canal de Đông Ba (actuellement quai Bạch Đằng) que Nguyễn Ðình Hòe s’éteignit en 1944, entouré de ses petits-enfants, petits neveux et nièces et de ses arrière-petits-enfants.
Jean Cousso, président de la NAAVH et petit-fils du Docteur Sallet, s’est rendu lui aussi, comme son grand-père l’avait fait si souvent, sur les lieux où  vécut Nguyễn Ðình Hòe. Il nous raconte cette visite :
« J’ai voulu,  en 1997, lors d’un court séjour à Huế, retrouver la famille de Nguyễn Ðình Hòe. Je me suis adressé à un historien, Nguyễn Đặc Xuân qui m’a  conduit à vélomoteur vers la maison  des bords du canal, dont la façade est demeurée intacte, tandis que l’intérieur a été entièrement reconstruit. En franchissant la porte, je goûtais avec émotion l’atmosphère d’une autre époque, toute de tranquillité et de  recueillement. Rien n’avait changé sans doute dans la disposition des pièces ouvertes sur une cour intérieure remplie de bonzaï et de petits bassins. L’arrière-petite-fille de M. Hòe écouta les présentations de M. Đặc Xuân, et, sans répondre, nous invita à visiter la travée centrale dont la plus grande partie est consacrée à l’illustre aïeul qui préside toujours aux destinées familiales. Au-dessus de l’autel des ancêtres, un grand cadre doré protège la photo « officielle » du mandarin, celle qu’il a dédicacée à mon grand-père : à Albert Sallet, âme idéale des Amis du Vieux Hué. Autour de l’autel, d’autres cadres présentent ses diplômes et ses distinctions. » (fig.18)
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VI – CONCLUSION

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Dans un prochain bulletin nous étudierons l’œuvre de Nguyễn Ðình Hòe et plus particulièrement sa participation à l’Association des Amis du Vieux Huế. Il en fut un des fondateurs ; il assista fidèlement aux séances de travail ainsi qu’aux manifestations plus solennelles, il collabora régulièrement au Bulletin dans lequel il fit paraître de nombreux articles sur des sujets variés. Ce travail fut représentatif de la collaboration franco-vietnamienne dans la mesure où certains articles (ceux sur l’énumération des pagodes et lieux du culte de Huế ) furent rédigés en commun par Nguyễn Ðình Hòe et le docteur Sallet et signés de leurs deux noms.
De la même façon, la vie de Nguyễn Ðình Hòe nous semble tout à fait caractéristique des multiples problèmes qui se sont posés aux élites vietnamiennes, lettrés et mandarins, face à la colonisation française dans cette période difficile et troublée. Au cours de ses 17 années de travail à la Résidence, Nguyễn Ðình Hòe a connu 8 résidents français différents, témoins des variations d’une politique coloniale qui ne s’était pas encore trouvée. De 1883, date de son entrée dans l’administration vietnamienne comme « agent de liaison de la marine » à 1944, date de son décès, il a servi et connu 10 empereurs (sur les 13 qu’a comptés la dynastie des Nguyễn). Cette instabilité dynastique montre, au demeurant, les difficultés d’adaptation de la monarchie face au choc de la colonisation.
 Lettrés et mandarins étaient pris entre leur  attachement aux valeurs traditionnelles et confucéennes léguées par leurs ancêtres et leur intérêt pour les techniques et les idées nouvelles apportées par la puissance colonisatrice. Ils étaient déchirés entre leur patriotisme qui rendait difficilement supportable la présence coloniale et leur réalisme politique qui leur faisait voir dans cette présence l’espoir d’une évolution vers une civilisation mieux adaptée au monde moderne. Les réponses que les lettrés donnèrent à ce dilemme furent aussi variées que l’étaient leurs personnalités et  leurs formations.
La vie de Nguyễn Ðình Hòe nous fournit un exemple de la façon dont ces problèmes furent posés et des solutions qui y furent apportées.
Dès son plus jeune âge, il fut en contact avec des Français. Son père, officier de marine, fréquentait les commandants des navires livrés par la France à l’empereur, entretenant avec eux des liens d’amitié et écoutant volontiers leurs conseils. Il transmit à son fils son rêve de redonner à son pays, avec l’aide de la France, une flotte aussi puissante que celle qu’il avait connue sous Gia Long. Pour cela, la voie royale était l’école navale de Brest. Pour s’y préparer, le jeune Hòe se mit à l’étude de la langue française, d’abord sous la férule du Père Hoàng, puis au collège Chasseloup-Laubat. Les évènements de 1882/1883 (prise de la citadelle de Hà Nội par Henri Rivière) mirent fin à ce projet.
Au cours des quelques années qu’il passa au service de la marine vietnamienne, il eut  des contacts avec la flotte de l’Amiral Courbet, dont il accueillit le représentant, Jules Viaud (alias Pierre Loti) à Tourane. Il reprit ensuite très vite son apprentissage auprès des marins français en embarquant à bord de la Lionne du commandant Hennique. Cette période de formation fut, elle aussi, interrompue par des événements militaires. Cette fois, ce fut la prise de la citadelle de Huế et la fuite du roi Hàm Nghi.
Sa bonne connaissance de la langue française, ses nombreux contacts avec des officiers français le désignaient tout naturellement à un rôle d’intermédiaire entre l’Administrations coloniale et les autorités vietnamiennes. Il fut le premier Vietnamien originaire du Centre choisi comme secrétaire-interprète auprès de la légation française à Huế. Il y resta 17 ans et fut naturellement confronté à tous les problèmes que posaient les relations entre les autorités française et vietnamienne.
Pendant cette période, il participa à deux « Colonnes de Police », celle dirigée par le  khâm sai  Phan Liên contre les rebelles du Quảng Ngãi et du Quảng Nam et celle dirigée par le khâm mạng (envoyé royal)  Nguyễn Thân contre le lettré Phan Ðình Phùng.  Ces colonnes de police ont joué un rôle important dans la pacification du pays. Elles ont été très sévèrement jugées par quelques historiens modernes. Certains sont allés jusqu’à traiter de « collabos » (50) les hauts fonctionnaires qui dirigeaient ces colonnes. Nous pensons que les jeunes lettrés, comme Nguyễn Ðình Hòe, qui combattaient sous leurs ordres le faisaient plus par fidélité (trung) pour le monarque en place que par ambition personnelle.
Nguyễn Ðình Hòe fut également membre d’une ambassade envoyée en France à l’occasion de l’Exposition universelle de 1889. En visitant le Palais des Machines, en montant à la Tour Eiffel, il n’a pu qu’être convaincu, comme l’avait été Phan Thành Giãng quelques décennies plus tôt, de la puissance industrielle de la France et de l’aide considérable qu’elle pourrait apporter au Viêt Nam pour son développement.
Persuadé que ce développement passerait par l’éducation de la jeunesse, il se consacra 17 années de sa vie à l’enseignement, en particulier à l’enseignement du français, au Collège Quốc Học puis à l’Ecole des Hậu Bổ.
Mais nous pensons que c’est par sa participation à l’Association des Amis du Vieux Huê que Nguyễn Ðình Hòe parvint le mieux à concilier son attachement à son pays et à ses valeurs et son admiration pour la France et pour sa culture. En se consacrant à l’étude de l’histoire du Viêt Nam et de ses traditions, en collaboration avec des chercheurs français, comme lui désintéressés et amoureux de la cité souveraine où ils vivaient, il a pu cultiver son amour pour son pays tout en développant des amitiés sincères avec les Français qu’il fréquentait.
La part prise par Nguyễn Ðình Hòe à l’œuvre de l’Association des Amis du Vieux Huê fera l’objet d’une étude dans le prochain bulletin.

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Nguyễn Đình Hòe, Mandarin et Lettré

Acteur essentiel de l’Association des Amis du Vieux Huế,

témoin privilégié de son époque.

Par Jean Despierres, Vice-président de la NAAVH

 

DEUXIEME PARTIE

Nguyễn Đình Hòe et les Amis du Vieux Huế

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Dans un précédent article (Biographie de NDH in Lettre de la NAAVH, N°6, Décembre 2001, pp. 3 à 28), nous avons  retracé la biographie de Nguyễn Đình Hòe.
 Au cours des soixante-seize années de sa longue vie (1866-1942), il assista à bien des changements de régimes et de règnes et prit part à de nombreux événements. Il connut les dernières années d’indépendance de la cour de Huế avant l’arrivée des Français, la conquête et la mise en place du Protectorat, la belle période de la « Pax Franca », et finalement l’intervention  des troupes japonaises, prélude à la fin du régime colonial. C’est pour cette raison que nous avons pu le qualifier de « témoin privilégié de son époque ».
Dans le présent article, nous allons nous attacher plus spécialement à la participation de Nguyễn Đình Hòe à l’œuvre de l’Association des Amis du Vieux Huế. Cette participation fut particulièrement longue puisque Nguyễn Đình Hòe figure parmi les fondateurs de l’Association, à laquelle il resta fidèle jusqu’à ses derniers jours. Elle fut particulièrement féconde se traduisant par de nombreux articles publiés, de multiples interventions au cours des réunions et par les relations amicales qu’il entretint avec les principaux membres. Elle représente incontestablement un facteur très important de la vie et de la personnalité  de ce grand personnage.

I . Nguyễn Đình Hòe, membre de l’AAVH.

Collaboration franco-vietnamienne au sein de l’AAVH.
La collaboration des Français et des Vietnamiens au sein de l’Association est une de ses caractéristiques essentielles. Elle est suffisamment originale, sous le régime colonial alors en place, pour qu’on se doive d’y insister.
Le P.Cadière, qui fut l’âme de l’Association, est revenu fréquemment sur ce sujet. Dans son rapport sur la première année d’activité, publié en 1915 (2), il écrivait : « Un autre signe d’heureux augure pour l’avenir est la  coopération des membres de la Société française et des membres annamites. Sur les vingt auteurs d’articles que j’ai  cités, il y a cinq de nos collègues annamites, en y comprenant L.E. les ministres des Rites et des Travaux Publics qui ont fourni des documents, et ils nous ont laissé dix articles. Cette collaboration s’étendra et nous aurons une riche moisson de renseignements intéressants, soit au point de vue de l’histoire générale, soit au point de vue de l’histoire locale…
Vous verrez qu’il existe, épars dans la population annamite, cachés au fond des pagodes, ou gardés jalousement par certaines familles ou encore conservés dans les archives des Ministères, des documents donnant l’histoire d’un monument, d’un individu, d’un génie qui intéressent à proprement parler l’histoire locale de Hué et des environs mais qui se rattachent souvent à l’histoire générale de l‘Annam. Ce sont ces documents que la collaboration de nos collègues annamites nous fera connaître. Il va sans dire qu’ils sont à même d’utiliser mieux que personne les grands ouvrages historiques de l’Annam.
Je saisis l’occasion de remercier publiquement nos collègues annamites qui ont déjà bien voulu s’associer à notre œuvre scientifique ».
Insistant par ailleurs sur l’amour que les membres de l’Association portaient à la ville de Huế, le P.Cadière ajoutait, au sujet des membres vietnamiens : « Maintenant, grâce à nos indications, ils entrouvrent, d’une main que fait parfois trembler le respect, l’écrin du passé, si jalousement clos, et en retirent, une à une, les pierres de prix, poussiéreuses et embuées, les souvenirs historiques, qu’y avaient déposés les siècles. Et de cette collaboration, respectueuse de tous les sentiments légitimes, naît, dans leur cœur, un amour plus raisonné pour leur patrie, une affection plus profonde pour la nôtre ».
 En 1920, à l’occasion de la visite du Gouverneur général Maurice Long, le « révéré rédacteur du Bulletin » insistait à nouveau sur cette collaboration : « Voilà pourquoi les lettrés annamites travaillent avec nous, ou plutôt pourquoi, lettrés français et annamites, nous travaillons ensemble, sans distinction de race, d’origine, de profession, de situation matérielle et de rang social ».
En 1921, accueillant S.E. Phạm Quỷnh, ministre de l’Instruction Publique du gouvernement impérial, qui venait d’arriver à Huế et avait tenu à assister à une réunion de l’Association, le P.Cadière lui déclarait : « Je suis heureux de saluer l’administrateur et l’homme politique, prudent et  avisé, qui vient au milieu de nous… ; mais surtout le savant, l’érudit, qui a feuilleté les annales de son pays et y a puisé un patriotisme éclairé ; le lettré qui connaît toutes les finesses, les subtilités de sa langue maternelle et de la langue chinoise et qui s’est imprégné en même temps de la pensée française. Je nourris l’espoir que Son Excellence, sans cesser sa collaboration, si hautement prisée, au Nam-Phong, voudra bien de temps en temps, honorer notre bulletin de quelques pages consacrées à l’histoire et à la gloire de la capitale de l’Annam, et surtout susciter autour de lui des collaborateurs intelligents et pleins de zèle ».
Les compliments que le P.Cadière adressait ainsi à Phạm Quỷnh se seraient appliqués aussi bien à certains collaborateurs vietnamiens de l’Association et, en particulier, à Nguyễn Đình Hòe.
En 1937, répondant au gouverneur général Brévié (5), le P.Cadière déclarait : « …il faut que je m’étende pour finir sur cette collaboration annamite, qui ne se réduit pas à l’octroi d’un subside annuel, mais qui, dès l’origine, s’est manifestée par le nombre important de nos membres annamites, plus de 300, venus principalement de la haute société mandarinale, mais aussi du monde de l’industrie et du commerce, et, bien qu’avec une certaine réticence que nous regrettons ici, des générations nouvelles à culture occidentale. De ce côté-ci également, la collaboration écrite a été importante. Et il convient même de signaler la collaboration étroite de l’auteur annamite qui cherche les documents, les traduit, et de l’auteur français qui les utilise, ou simplement donne le dernier coup de polissoir à une forme quelque peu relâchée ».
Si le P.Cadière, inspirateur et cheville ouvrière de l’Association, insistait si fortement et si continuellement sur cette collaboration, c’est parce qu’il la considérait comme essentielle pour atteindre les objectifs que les fondateurs s’étaient fixés et qu’il la voulait exemplaire, mettant sur un pied d’égalité aussi complet que possible membres français et membres vietnamiens. L’égalité commençait au sommet, le gouverneur général et l’empereur d’Annam étant tous deux présidents d’honneur de l’Association. Quelques Vietnamiens, ministres du gouvernement impérial de Huế, avaient reçu le titre de « Membre d’honneur ». Le nombre important de participants vietnamiens, leur présence régulière et active aux réunions, leur collaboration significative au bulletin, justifiaient également le qualificatif de « franco-annamite » attribué à l’Association. Cet exemple ne fut d’ailleurs que faiblement suivi et les autres sociétés savantes coloniales de l’époque, l’Ecole française d’Extrême-Orient, la Société de Géographie, la Société des Etudes Indochinoises, accusèrent toujours une forte prépondérance de l’élément français.
Il y avait toutefois deux domaines dans lesquels l’égalité totale entre Français et Vietnamiens n’était pas respectée au sein de l’AAVH. Le premier était celui de la composition du bureau chargé d’assurer la bonne marche de l’Association.
Ce bureau comprenait quatre membres : un président, un rédacteur, un secrétaire et un trésorier. Ces postes furent toujours occupés par des Français, désignés d’ailleurs par un vote de l’Assemblée générale. Le second domaine était celui de la langue utilisée au cours des réunions et pour la rédaction des articles du Bulletin. Cette langue fut toujours le Français. Sans doute les animateurs de l’Association ne voulurent-ils pas empiéter sur l’activité des nombreuses revues qui paraissaient en vietnamien à cette époque (dont la revue  Nam Phong de Phạm Quỷnh, citée ci-dessus). Sans doute également le Bulletin s’adressait-il plus spécialement à un public francophone qu’il fût français ou vietnamien. Enfin, le bulletin était appelé à une certaine diffusion en dehors de l’Indochine en particulier auprès de sociétés savantes de France et de l’étranger. Toutefois les rédacteurs du BAVH s’attachèrent toujours à respecter scrupuleusement l’orthographe des mots en quốc ngử, et ajoutèrent fréquemment  la transcription en caractères des mots sino-vietnamiens.

Nguyễn Đình Hòe, membre fidèle et assidu.

C’est dans le cadre de cette « collaboration franco-annamite » ainsi clairement affirmée et définie que s’est située l’activité de Nguyễn Đình Hòe au sein de l’Association des Amis du Vieux Huế.
Il en fut l’un des membres fondateurs et, à ce titre, était présent à la première réunion du 16 novembre 1913 qui marqua réellement la fondation de l‘AAVH. Le compte-rendu de cette réunion « historique »  a été publié dans le 1er Bulletin :
« Le 16 novembre 1913, à 3 heures de l’après-midi, se sont réunis dans la salle du Thơ Viện, MM. Albrecht, Bernard, Bienvenue, Bonhomme, S.A. le prince Bửu Liêm, Cadière, Chovet, Dumoutier, Dupuis, Ðào Thái Hánh, Lemaire, Nguyễn Đình Hòe, Nordemann, de Pirey, Roux, Dr.Sallet, Sogny, ayant donné leur adhésion à la formation de l’Association des « Amis du Vieux Hué ».
Lecture des statuts de la Société est faite par M.Bienvenue. Les statuts ont été signés de MM. Albrecht, Bienvenue, Cadière, Dumoutier, Le Bris, Sallet et approuvés par le Résident Supérieur de l’Annam, en date du 14 Novembre 1913….
Il est demandé à mains levées que M.Dumoutier soit élu président. M.Dumoutier est acclamé ; il remercie les membres de la Société, assure de tout son dévouement l’œuvre entreprise et prend la présidence.
C’est également par acclamations, que M.Cadière, étant donné son autorité scientifique et ses qualités en la matière, est élu rédacteur du Bulletin. Semblablement, M.Bernard est chargé des fonctions de trésorier et le Dr.Sallet de celles de secrétaire.
Le président demande qu’un vote de félicitations et de remerciements soit adressé à M.Bienvenue qui a bien voulu établir les statuts de la Société dans une formule si nette, si complète et si précise. Toutes les acclamations vont à M.Bienvenue et s’adressent ensuite, à la demande du président, aux membres annamites qui ont bien voulu accepter de faire partie de la Société ».
Nguyễn Đình Hòe resta membre des « Amis du Vieux Hué » jusqu’à sa mort, et il fut sans doute, avec le P.Cadière et Léon Sogny, un de ceux qui comptèrent le plus d’années de présence. Son nom figura régulièrement sur la liste des membres publiée dans le Bulletin, avec les titres qui furent successivement les siens : sous-directeur du collège des Hậu Bổ (1914), puis directeur du même collège (1915), Tham Tá au Cơ Mật (1921), Thái-Tử Thiếu-Bảo en retraite (1937), ministre en retraite (1940).
Nguyễn Đình Hòe fut, en particulier pendant les deux premières décennies, très assidu aux réunions mensuelles de l’Association. Dans les dernières années, d’autres activités culturelles ou religieuses absorbant une plus grande partie du temps libre de sa retraite, et peut-être aussi les effets de l’âge se faisant sentir, ses visites se firent moins fréquentes. Mais il restait à la disposition de ses amis qu’il accueillait volontiers dans sa maison de la rue Gia Hội et à qui il ouvrait les trésors de son expérience et de ses connaissances.
Le P.Cadière a décrit (7), en 1925, l’ambiance de ces réunions mensuelles : « Cette œuvre a été réalisée dans les réunions mensuelles de la Société : on n’y lit pas seulement les travaux des membres ; ce n’est là qu’une partie du programme. On y cause : chacun y émet ses idées ; on met des projets en avant ; on suggère des mesures à prendre, des démarches à faire ; on discute. Et c’est une des preuves les plus évidentes de l’intérêt que la colonie européenne de Hué et les Annamites lettrés portent au vieux Hué, que cette présence, tous les mois, depuis plus de dix ans, de vingt, trente, quarante personnes autour de « la chère table de nos réunions », comme l’écrivait M.Le Bris, du fond des tranchées de la Somme. Pour beaucoup, pour tous, c’est un effort méritoire…, pour tous c’est un labeur complémentaire que l’on s’impose, après le travail pénible du bureau ».
 Et M. Jean Brunhes (8), membre de l’Association et professeur au collège de France, faisait ressortir lui aussi  l’utilité de ces réunions, lorsqu’il disait aux Amis du Vieux Hué :
 « Vous associez des goûts, des connaissances et des valeurs très disparates. Vous vous informez les uns les autres grâce aux séances et aux publications du « Vieux Hué », de faits qui, sans votre association, n’auraient jamais apparu à l’horizon de la plupart des esprits qui composent votre groupe. Bref, vous vous entraînez à une très saine curiosité qui vous fait pressentir la dignité et les joies de disciplines plus ou moins éloignées de celles de chacun ».
Au cours des réunions auxquelles il assistait, Nguyễn Đình Hòe ne se contentait pas de lire les articles qu’il avait préparés en vue de leur publication dans le Bulletin, comme ses  deux grandes études sur les  Pagodes et lieux du culte de Hué  en collaboration avec Albert Sallet et  sur  l’Ambassade de Phan Thanh Giản. Il intervenait au cours des exposés des autres membres pour apporter une précision ou un complément d’information.
C’est ainsi que, lors de la réunion du 22 janvier 1914, le P.Cadière donnait lecture d’une étude réunissant certains documents historiques sur le Nam Giao. Nguyễn Đình Hòe, à la suite de cette étude, fournit quelques détails intéressants sur les plantations de pins à l’intérieur et autour de l’esplanade  du Nam Giao. En confirmation de cette intervention, il rédigea aussitôt une courte note qui fut publiée dans le premier bulletin de l’année 1914, en complément de l’étude du P.Cadière. Le problème des pins du Nam Giao devait surgir de nouveau au cours des réunions de l’Association et donner lieu à une vibrant article du P.Cadière, sous le titre :  Sauvons nos pins, qui parut dans un Bulletin de l’année 1916.
De même, lors de la lecture par le P.Roux de son étude sur le Cung Quán, l’Hôtel des Ambassadeurs, Nguyễn Đình Hòe signala qu’il existait un autre édifice, dans la citadelle, rattaché au même usage.
En 1919, A.Salles, membre actif de l’AAVH, en retraite en France, y continuait ses recherches et en  faisait part à ses collègues. Dans une lettre en date du 8 juillet de la même année, il racontait sa trouvaille, dans une foire à la ferraille, d’une plaque de bronze ornée de caractères chinois qu’il pensait avoir appartenu à un caporal-cornac de l’empereur Thiệu Trị. Cette lettre et la copie de l’inscription furent présentées au cours d’un réunion de l’Association aux membres vietnamiens présents.
«  Nguyễn Đình Hòe a bien voulu nous faire une traduction des inscriptions. Sur l’avers, la date. Sur le revers, l’inscription : « planté par le colonel stagiaire, commandant  les régiments des éléphants de la capitale ». Et sur la tranche, le poids. Ces inscriptions prouvent que nous avons ici une de ces plaques, en bronze ou en pierre, que chacun des grands mandarins de la Cour suspend, le jour du sacrifice au Ciel, au pin de l’enceinte du palais du Jeûne (sur l’esplanade du Nam Giao), qu’il a planté ou qu’il est censé avoir planté lors de sa nomination. »

Participation de Nguyễn Đình Hòe au Bulletin.

Au cours des dix premières années, Nguyễn Đình Hòe fut l’un des collaborateurs importants du Bulletin.
La liste des articles publiés sous sa signature a été dressée par Léon Sogny dans l’étude qu’il a consacrée à ce personnage. Cette liste qui comporte 12 numéros, (certains articles plus volumineux ayant été publiés dans plusieurs bulletins successifs), est la suivante :
  1. Note sur les pins de Nam-Giao (Esplanade des Sacrifices).
       in BAVH. 1914 / I, pp. 73-74.
  1. La pagode de l’éléphant qui barrit . Miễu Voi Ré.
        in BAVH.1914 / I, pp. 77-79.
  1. Enumération de pagodes et lieux  du culte de Hué. (en collaboration avec A.Sallet).                                                                                                                                      in BAVH. 1914 / I, pp. 81-85, 1914 / II, pp. 163-186, 1914 / IV, pp. 341-342.
  2. Notes sur les cendres des Tây Sơn dans la prison de Khám Đường.                                                               in BAVH. 1914 / II, pp. 145-146.
  3. Historique de l’école des Hậu Bổ.  in BAVH. 1915 / I, pp. 41-42.
  4. Le Huệ Nam Điện. in BAVH. 1915 / IV, pp. 361-365.
  5. Quelques renseignements sur les familles de Chaigneau et de Vannier. in BAVH. 1916 / III, pp. 273-275.
  6. Les barques royales et mandarinales dans le vieux Hué. in BAVH. 1916 / III, pp. 289-295.
  7. La pagode Diêu Đ ể.  in BAVH. 1916 / IV, pp. 395-400.
  8. La berge de la chute du cheval. in BAVH. 1916 / IV, pp. 450.
  9. L’ Ambassade de Phan Thanh Giản (en collaboration avec Ngô Định Diệm). in BAVH. 1919 / III, pp. 161-216.  en collaboration avec Trần Xuân Toạn) in BAVH. 1921 / III, pp. 147-187  et BAVH / IV, pp. 243-281.
12. Quelques coins de la citadelle de Hué (en collaboration avec Léopold Cadière). in BAVH. 1922 / III, pp. 189-203.
Ces douze articles représentent un peu plus de 200 pages imprimées accompagnées de nombreuses illustrations. Deux études plus importantes se détachent du lot, celle concernant l’énumération des pagodes et lieux du culte de Huế (n° 3) et celle relative à l’Ambassade de Phan Thanh Giản (n°11).
II –  Le recensement et la description des pagodes de la ville de Huế
Les monuments comme point de départ d’une étude anthropologique.
Dans son  Plan de recherches pour les « Amis du Vieux Hué  », le P.Cadière avait tracé un très vaste et très ambitieux programme pour l’Association. En ce qui concerne les pagodes et autres lieux du culte traditionnels, il écrivait en particulier :
 « Les monuments attirent l’attention. Ils abondent, à Hué et dans les environs : nous avons le palais et la citadelle qui l’environne ;  nous avons les résidences des princes de la famille royale, les tombeaux, les temples, les stèles.
Tout d’abord, il faudrait faire le relevé exact de tous ces monuments. Chacun connaît les grands tombeaux des empereurs…..Il y a une carte à dresser, la carte funéraire des environs de Hué, où seraient portés tous les tombeaux présentant un intérêt historique.
Sur une autre carte seraient portés tous les temples et lieux de culte : ce serait la carte religieuse de Hué. On y verrait la situation exacte des temples bouddhiques, des temples funéraires historiques, des temples taoïstes, des divers lieux de culte.
Il faut faire le relevé de ces monuments, et en fixer la situation exacte. Cela comporte quelques conditions absolument nécessaires : il faut donner le nom exact du monument, soit le nom vulgaire, soit le nom sino-annamite, avec les caractères ; il faut mentionner exactement dans quel village, dans quel hameau, dans quel quartier il est situé, afin qu’on puisse facilement le retrouver.
Tout cela ne sera qu’une opération préliminaire. Après avoir indiqué et situé le monument, il faudra le décrire….Ce qu’il nous faut, pour fixer les souvenirs historiques, c’est une description précise, exacte, détaillée, minutieuse, scientifique en un mot. La valeur littéraire ne sera pas dédaignée, mais elle ne sera qu’un accessoire….
Le caractère religieux de certains monuments ouvrira une nouvelle voie à nos recherches. La vie des Annamites est dominée par la religion, aussi bien la vie publique que la vie privée. La religion se concrétise, en grande partie, dans les monuments du culte. Vous avez visité quelques-uns des temples des environs de Hué. Vous avez vu, dans les uns des statues au visage impassible et majestueux ou grimaçant et terrible, dans les autres des tablettes laquées et rouges, couvertes de caractères dorés, pieusement cachées sous un voile. Vous avez demandé quelques explications : le gardien vous a répondu par quelques mots sino-annamites qu’il ne comprenait pas bien lui-même…Et vous n’avez pas été satisfaits.
Que représentent ces tablettes ? Quels sont les êtres à la puissance desquels les Annamites croient, auxquels ils rendent un culte, qu’ils invoquent dans les besoins pressants ? Quels sont les génies protecteurs de l’Empire, des communes, des hameaux , des familles ? Quels sont les esprits qui habitent     les montagnes, qui président à la culture du riz, ou rendent le pêche abondante, le commerce fructueux ? Pourquoi telle grosse pierre est-elle l’objet d’un culte ? Pourquoi suspend-on des guirlandes de fleurs aux branches de tel ficus ? Quelle est l’idée que les Annamites se font d’un esprit ? Quelle est chez les Annamites la nature, quelles sont les manifestations du sentiment religieux ? Graves questions, questions délicates, questions obscures.
Nous contribuerons, Messieurs, à élucider ces questions, nous fournirons des matériaux aux historiens des religions, non pas en échafaudant des théories, en nous hasardant dans des généralisations prématurées, mais simplement en décrivant avec fidélité les faits que nous avons devant les yeux, en énumérant soigneusement les statues que l’on vénère dans tel ou tel temple, en relatant le plus fidèlement possible une cérémonie à laquelle nous aurons assisté, en collectionnant les inscriptions suspendues aux colonnes des pagodes ; en décrivant tous les objets cultuels, les autels, les tablettes, les trônes sacrés, les emblèmes du culte ; en indiquant de quelle manière on subvient aux frais du culte ; en donnant la liste des jours où l’on sacrifie à tel ou tel Génie, et des présents qu’on lui offre ; en racontant les faits merveilleux qui se rattachent à telle ou telle pagode, à un arbre sacré, à une pierre habitée par un Esprit ».
Ce qui est ainsi décrit magistralement par le P.Cadière, dans le style simple et lumineux qui est le sien, est un véritable programme de recherches d’anthropologie religieuse assorti d’une méthodologie précise pour la conduite de ces recherches. Comme l’a écrit l’ethnologue Georges Condominas : « Léopold Cadière a ouvert un terrain nouveau à la recherche anthropologique  » (15) . C’est la méthode que lui-même a mise en œuvre pour l’élaboration de son magistral ouvrage  Croyances et pratiques religieuses des Vietnamiens  qui constitue véritablement la somme des études et recherches qu’il a menées, toute sa vie durant, dans ce domaine .

L’énumération des pagodes et lieux  du culte :

De ce point de vue, beaucoup des collaborateurs de l’Association furent les disciples du P.Cadière et des adeptes fervents de sa méthode. Nguyễn Đình Hòe suivit scrupuleusement ses consignes quand il rédigea , en collaboration avec Albert Sallet, son  Enumération de pagodes et lieux  du culte de Hué. Une note liminaire du « rédacteur du Bulletin » en explique d’ailleurs clairement l’esprit :
« La présente étude est, comme son titre l’indique, une simple relevé des temples et lieux du culte de Hué et des environs immédiats de la ville…
On ne prétend donner aucune description des lieux mentionnés, ni d’ordre archéologique ou artistique, ni d’ordre religieux..
On indiquera le nom sino-annamite de la pagode, lorsqu’elle en a un, et le nom vulgaire sous lequel on la désigne, et les divinités auxquelles on rend un culte dans la pagode ; on signalera l’existence de stèles, de cloches, ou autres objets présentant un intérêt historique ; on indiquera par les soins de qui la pagode est entretenue, et, autant que possible, la date de la  construction et des restaurations de la pagode ; enfin on la situera en indiquant le nom de la rue ou de la route où elle se trouve, ou, si besoin est, au moyen d’autres indications.
Malgré ses imperfections et ses lacunes, cette liste rendra quelques services, et, amorcera, on l’espère, des travaux sur la religion des Annamites, sur l’histoire de leurs monuments religieux ou sur leur art. »
Voici, à titre d’exemple, la notice rédigée au sujet de la pagode dite « du banian » qui constitue le premier numéro de la liste :
 « 1° Linh-Chơn điện « Temple des Vérités Spirituelles » – connu sous le nom vulgaire de Am  bồ-đề (Pagode du Banian). Construite à l’angle du canal de Đông-Ba, à sa jonction avec la rivière de Huế, le Hương-Giang.
Petit temple consacré au culte double de la déesse Thiên-tiên Chúa-ngọc et des                            divinités bouddhiques. Edifié par l’ancien village de An-Hội, en la 18è année de Minh-Mạng (1837). Il est entretenu par le village actuel (5ème quartier) et un groupe de bienfaiteurs. Intéressant par sa situation et les cultes dont il est le lieu ».
La transcription en chữ hán, caractères chinois, figurait entre parenthèses à côté de tous les noms sino-vietnamiens. L’énumération totale des lieux de culte comportait 140 numéros et ne prétendait pas être exhaustive. Cette étude et l’enquête qui l’a précédée ont donc été effectuées  en commun par Nguyễn Đình   Hòe et le Docteur Albert Sallet, dont on connaît le rôle dans l’Association ; l’article était signée par les deux co-auteurs. Le P.Cadière avait souligné cette coopération exemplaire, en souhaitant qu’elle se reproduise souvent. Nguyễn Đình Hòe avait d’ailleurs récidivé en publiant en 1922, en collaboration avec le P.Cadière lui-même, un article sur Quelques coins de la citadelle de Hué.
La description des pagodes :
Cette énumération des pagodes et lieux du culte correspondait à la première étape de la méthode ethnologique définie par le P.Cadière, à savoir, le relevé exact des monuments religieux. Nguyễn Đình Hòe, bouddhiste convaincu, comme nous avons eu l’occasion de le souligner dans sa biographie, eut également l’occasion d’aborder les étapes suivantes de la méthode et, en particulier, celle de la description détaillée des monuments et des objets qu’ils contiennent.
Dans : La pagode de l’éléphant qui barrit (Miễu Voi Ré) , article publié en 1914, il donnait la traduction de documents qui lui avaient été communiqués par le ministre des Rites. Quinze éléphants, qui s’étaient rendus célèbres au cours des combats menés par Gia Long s’étaient vu attribuer le titre « d’éléphants-génies ». Quatre autres éléphants, qui s‘étaient plus particulièrement distingués, avaient été nommés « éléphants-héros », dont le fameux éléphant ré, le « barrisseur », qui a donné son nom à la pagode et qui au retour d’une expédition, vint mourir devant la pagode, après avoir poussé un dernier barrit en signe de vénération et de reconnaissance. Ces éléphants-génies étaient honorés dans cette pagode située à proximité des arènes où se déroulaient les combats entre tigres et éléphants. Ce sont les cornacs de la cour qui assuraient l’entretien et les cérémonies dans le temple.
Dans : Le Huệ Nam Điện  publié en 1915 (20), Nguyễn Đình Hòe énumérait les divinités honorées dans ce « Temple de la Bienfaitrice de l’Annam », situé en bordure du Hương-Giang, la rivière de Huế, en aval du Tombeau de Mịnh-Mạng. Cette pagode était également appelée « Temple du Génie de la colline de la Coupe de Jade » (Ngọc-Trẩn-Sơn Thần-Từ). Les Français la désignaient sous l’appellation erronée de « pagode de la Sorcière » en raison des pratiques médiumniques qui y avaient cours. Elle était dédiée au culte de Thiên-Y-A-Na et du Génie Thủy-Long (Dragon des Eaux). Comme nous l’avons signalé dans sa biographie, c’est à proximité du Huệ Nam Điện  que Nguyễn Đình Hòe se fit enterrer, aux côtés de son épouse, qui s’était occupée activement du temple de son vivant. Dans le même bulletin, Delétie publiait un article littéraire sur une cérémonie à la pagode de la Sorcière.
Dans :  La pagode Diêu Để, article paru en 1916, Nguyễn Đình Hòe donnait une description détaillée de ce « Temple des  Merveilleuses Méditations », en indiquant les modifications qui furent  apportées à diverses reprises à son plan. Il énumérait les images bouddhiques qui y étaient vénérées ainsi que le calendrier des cérémonies qui y étaient célébrées. Nguyễn Đình Hòe pouvait parler en voisin de ce monument qui se trouvait en bordure du canal de Đòng-Ba, à proximité de son propre domicile.

III –  Le Journal de l’Ambassade de Phan Thanh Giản.

La seconde étude importante que Nguyễn Đình Hòe publia dans le Bulletin a été la traduction  du journal rédigé à l’occasion de l’ambassade de Phan-Thanh-Giản en France et en Espagne dans les années 1863 et 1864.
L’ambassade de Phan Thanh Giản :
 L’expédition franco-espagnole, marquée par la prise de Tourane, le 1er septembre 1858, et par celle de Saïgon, le 18 février 1859, puis par l’occupation des provinces voisines, s’était terminée par un traité signé à Saïgon, le 5 juin 1862. Les représentants de la France et de l’Espagne, le contre-amiral Bonard et le colonel Palanca, se rendirent à Huế, l’année suivante, pour la ratification de ce traité, et furent reçus par Tự-Đức, le 16 avril.
Dans son rapport au ministre de la Marine, Bonard écrivait : « Le désir d’envoyer une ambassade à Paris, auprès de S.M. l’Empereur Napoléon III s’est à plusieurs reprises, officiellement manifesté…Le roi d’Annam n’ayant pas eu le temps d’adresser à S.M. l’Empereur des cadeaux dignes de lui être offerts, se propose de réparer cette omission  aussitôt qu’il lui sera possible d’envoyer une ambassade auprès de S.M. l’Empereur ».
Cette occasion survint quelques mois plus tard et une Ambassade composée de Phan Thanh Giản, Phạm Phú Thứ et Ngụy Khắc Đàn, accompagnés par une soixantaine de personnes, interprètes, médecins, serviteurs, ouvriers et soldats quittait Huế le 22 juin 1863. Le  but officiel de cette ambassade était de présenter à Napoléon III, de la part de Tự-Đức, des félicitations et des présents, tandis que sa  mission réelle, restée secrète, était de négocier la rétrocession des provinces perdues.
Convoyée par  le lieutenant de vaisseau Rieunier (voir ci-dessous), elle arriva à Paris le 13 septembre 1863 et fut reçue quelques jours plus tard par le ministre des Affaires Etrangères, Drouhin de Lhuys. L’empereur et une partie des milieux politiques parisiens étaient acquis d’avance aux propositions présentées par Phan-Thanh-Giản. La fâcheuse campagne du Mexique constituait un précédent peu encourageant qui jetait le discrédit sur les  expéditions lointaines, accusées de coûter trop cher pour un profit trop aléatoire. Drouhin de Lhuys,  le ministre des Finances Fould et  le président du Sénat Rouher s’appuyaient également sur l’opinion du capitaine de frégate Aubaret (voir ci-dessous) qui estimait  les institutions et le mode de pensée asiatiques trop éloignés de ceux de l’Occident pour pouvoir y mettre en place une administration efficace et y répandre notre civilisation. Aubaret était considéré comme un des meilleurs connaisseurs de l’Extrême-Orient. Il avait participé aux campagnes de Chine et de Cochinchine de 1859 à 1863. Il avait étudié les caractères chinois et les institutions du Viêt Nam. Il avait traduit le Code de Gia Long,  la Description et l’Histoire de la Basse-Cochinchine de Minh Mạng, ainsi que le célèbre roman Luc Văn Tiên de Nguyễn Đình Chiêu. Il fut l’interprète et le conseiller politique très apprécié de l’amiral Bonard. Il joua d’ailleurs un rôle essentiel dans les négociations menées au cours de la mission de l’Ambassade.
 Adrien, Barthélémy, Louis Rieunier, né en 1833 à Castelsarrazin. Ecole navale en 1852-53. Guerre de Crimée.  Campagnes de Chine et de Cochinchine de 1857 à 1863. Directeur des affaires indigènes avec l’amiral Bonard. Capitaine de frégate en 1870. Chef d’état-major de la flottille de la Seine pendant le siège de Paris. Contre-amiral en 1881. Campagne de Chine avec Courbet. Vice-amiral en 1889. Ministre de la Marine en 1893. Député de Rochefort en 1898. Mort à Albi en 1918.
Gabriel Aubaret, né en 1825 à Montpellier. Ecole navale en 1841-43. Campagne de Crimée. Campagnes de Chine et de Cochinchine de 1859 à 1863. Interprète et conseiller politique de l’amiral Bonard. En 1883, il abandonne la marine pour la diplomatie. Consul à Bangkok, Scutari, Smyrne. Admis à la retraite en 1881, comme ministre plénipotentiaire. Mort à Poitiers en 1894.
La fin de cette entrevue fut marquée par un incident que rapporte A.Delvaux dans son article sur  l’ambassade de Phan-Thanh-Giản en 1863, d’après les documents français : « L’empereur répondit (au discours de Phan-Thanh-Giản) par quelques paroles qu’il avait voulu certainement faire bienveillantes, dans la forme autant que dans le fond. « La France, dit-il en substance, est bienveillante pour toutes les nations et protectrice des faibles ; mais ceux qui l’entravent dans sa marche ont à craindre sa sévérité ». En passant par la bouche de l’interprète, ces paroles prirent une tournure inattendue qui terrifia les ambassadeurs. M. Aubaret traduisit la fin du discours de l’empereur par ces mots : « phải có sợ ». Or, le mot sợ signifie : s’épouvanter, trembler de peur. Les Annamites, qui avaient attendu avec anxiété pendant plus d’un mois l’audience impériale, en sortirent atterrés. Ils croyaient leur but manqué ». Ils furent néanmoins rassurés quelques jours plus tard par un article du Moniteur Universel  qui déclarait que le gouvernement était disposé à revoir, en les atténuant, les clauses du traité de 1862.
 Phan-Thanh-Giản en fin diplomate, sut profiter des dispositions favorables de l’empereur et de ses conseillers. Avec l’assistance d’Aubaret, il prépara un projet de traité aux termes duquel la France renonçait à conserver les trois provinces conquises et se contentait d’une base navale et commerciale à Saïgon appuyée par des enclaves territoriales limitées autour de Mytho et du Cap St Jacques. En contrepartie de ces concessions, la France obtenait un protectorat, d’ailleurs mal défini, sur l’ensemble des six provinces de la Basse-Cochinchine, protectorat matérialisé par le paiement d’un tribut perpétuel. Aubaret, nommé consul à Bangkok, fut envoyé en mission spéciale à Huế, pour mettre en forme définitive et faire ratifier par Tự-Đức les dispositions ébauchées à Paris.
Les ambassadeurs vietnamiens consacrèrent la fin de leur séjour en France à visiter quelques réalisations industrielles et scientifiques, qui éveillèrent chez eux un très vif intérêt. Après une courte escale à Madrid, ils regagnèrent leur pays. Ils arrivèrent à Saïgon le 18 mars 1864 et à Hué quelques jours plus tard.
Mais le projet élaboré par Aubaret et Phan-Thanh-Giản, dès qu’il fut connu, souleva une vive opposition de la part des partisans de l’expansion outre-mer. Une vigoureuse campagne fut organisée. De nombreux articles parurent dans la presse et de nombreuses brochures furent publiées. Francis Garnier, sous le pseudonyme de G. Francis exposa ses idées dans La Cochinchine française en 1864. Après avoir été attaché, comme jeune enseigne de vaisseau à l’état-major de l’amiral Charner, il était revenu en Cochinchine, sur sa demande en 1863 et avait été chargé de l’administration de la ville de Cholon. Une brochure de  Rieunier, « La question de Cochinchine au point de vue des intérêts françai »s,  parut sous le nom d’Henri Abel. Un autre partisan énergique du maintien de la présence française fut Charles  Duval dont toute la vie fut un extraordinaire roman. Engagé volontaire à 18 ans, il avait fait campagne en Crimée, en Kabylie, en Italie et était arrivé comme sous-officier en Cochinchine en 1862. Ayant appris la langue vietnamienne, il se mit pendant quelques mois à la tête de l’insurrection d’un prétendant de la dynastie des Lể au Tonkin. Il adressa directement au ministre de la Guerre, le maréchal Randon, un mémoire sur l’attitude de la Cour de Huế, mémoire qui fut tellement apprécié que Duval fut désigné pour accompagner Aubaret lors de sa mission en Annam. De Huế, il continua à faire parvenir de longs rapports à son protecteur, passant par-dessus la tête de son chef de mission. Sur le plan politique enfin, le député de la Gironde, Arman de Caillavet, intervint vigoureusement le 17 mai 1864 à la tribune de l’Assemblée. Etant lui-même un important armateur à Bordeaux, il avait été abondamment documenté par les commerçants bordelais, dont la maison Denis-frères,  qui avaient commencé à s’implanter à Saïgon. Et finalement, lorsqu’il sentit que le moment opportun était arrivé, le ministre de la Marine Chasseloup-Laubat rédigea un rapport décisif destiné à l’empereur sur les « Evénements de Cochinchine depuis leur origine ». Il obtint le désaveu officiel du « projet Aubaret » et le retour pur et simple aux dispositions de celui du 5 juin 1862. La mission de Phan-Thanh-Giản se soldait en définitive par un échec.
Rappelé à Paris en février 1865, Duval fut réintégré dans l’armée et alla se battre au Mexique. Admis à la retraite comme lieutenant en 1870, il reprit du service pendant le siège de Paris comme lieutenant-colonel dans la Garde nationale. En 1872, il fonda un journal financier et une banque qui fut entraînée dans le krach de l’Union Générale. Après avoir vécu huit ans en Roumanie, il revint en France en 1891 pour y fonder une nouvelle banque qu’il dirigea jusqu’à sa mort survenue en 1894.

Le journal de l’Ambassade en Europe :

Nguyễn Đình Hòe publia la traduction de la relation de cette Ambassade. L’original portait la mention « rédigé par Phạm Phú Thứ, révisé par Phan Thanh Giản et Ngụy Khắc Đàn ». En réalité, on peut penser qu’elle était l’œuvre collective des trois ambassadeurs. Elle est d’ailleurs souvent rédigée à la première personne, sous la forme : « moi, Phan Thanh Giản », ou « moi, Phạm Phú Thứ »…  Cette relation qui portait le titre de Journal de l’Ambassade en Europe était divisée en trois livres qui racontaient, le premier le voyage de Huế à Lyon, le second le séjour en France et le troisième le séjour en Espagne et le voyage de retour. La traduction fut elle-même publiée dans le BAVH en trois livraisons, la première  correspondant au premier des trois livres du journal, les deuxième et troisième correspondant au deuxième livre. Quant au troisième livre, qui racontait la visite en Espagne et le voyage de retour, il ne fut ni traduit ni publié dans le Bulletin.
En publiant cet article, Nguyễn Đình Hòe s’était évidemment remémoré l’Ambassade en France à laquelle il participa lui-même quand il accompagna le prince Miên Triên à l’exposition universelle de Paris en 1889.
Première partie du Journal : le voyage aller
La première partie, publiée dans le deuxième Bulletin AAVH de l’année 1919, portait en sous-titre : « traduction par Ngô Đình Diệm, élève à l’école des Hậu Bổ, sous la direction de Nguyễn Đình Hòe, directeur de la même école ». A cette époque, ce dernier avait donc comme élève, à l’école des Hậu Bổ dont il était le directeur, le jeune Ngô Đình Diệm, le futur président de la République du Sud Viêt Nam et c’est à lui qu’il confia la traduction du journal de Phạm Phú Thứ. Nous avons signalé que Nguyễn Đình Hòe avait collaboré avec Ngô Đình Khả, le père du futur président, tout d’abord à la résidence de Huế, puis pendant la « colonne de police du Nghệ Tỉnh » et enfin qu’il fut son adjoint au collège Quốc Học créé en 1902 pour la formation des jeunes cadres de l’administration. Ngô Đình Diệm, de son côté, avait déjà publié dans le Bulletin de l’AAVH une traduction des inscriptions de l’encrier de Tự-Đức. Ngô Đình Khôi, un autre fils de Ngô Đình Khả, contribua  lui aussi au Bulletin par un article intitulé L’ambassade chinoise qui conféra l’investiture à Tự-Đức.
La première partie du journal contenait donc le récit détaillé du voyage, depuis Huế jusqu’à la ville de Lyon. Ce voyage fut accompli pour l’essentiel à bord de navires mis à la disposition de l’Ambassade par les autorités françaises : l’Ê-cô (Echo), bateau de transport de 2e classe, servant quelquefois d’aviso, de Huế à Saïgon ; puis  l’Ơ-rô-bê-an (Européen), frégate-transport , de Saïgon à Suez. Ces deux navires appartenaient à la flotte de l’Amiral Charner qui opérait en Basse Cochinchine depuis 1858. Enfin, d’Alexandrie à Marseille, ce fut le La-bơ-ra-đô (Labrador) qui transporta l’Ambassade. De Suez à Alexandrie et de Marseille à Paris, nos voyageurs empruntèrent la voie ferrée.
 Les noms occidentaux étaient naturellement transcrits phonétiquement en caractères chinois, ce qui donnait parfois des approximations amusantes. L’amiral de La Grandière est devenu Gia-lăng-di-y ;  l’aspirant de Champeaux est nommé Sơn-bố, le lieutenant de vaisseau Rieunier, Lý-a-nhi et Legrand de la Liraye, Lục-lặng. Rieunier et Legrand de la Liraye parlaient couramment le vietnamien et ils accompagnèrent les ambassadeurs dans leurs déplacements, mais des interprètes officiels faisaient également partie de la mission. Le père Hoàng et Nguyễn Văn Trường (qui devait mourir de maladie à l’escale d’Aden) avaient été désignés par la cour de Hué, tandis que, du côté français, le lettré cochinchinois Trương Vĩnh Ký avait été choisi. Rappelons que le père Hoàng, qui fut  interprète officiel des rois Tự Đức et Đồng Khánh ouvrit à Huế une école où le jeune Nguyễn Đình Hòe acquit ses premières notions de Français.
Phan Thanh Giản avait également demandé que son fils Phan Liêm fût autorisé à l’accompagner pour le service médical. C’est sous les ordres de ce même Phan Liêm, nommé délégué impérial, que, de septembre 1886 à octobre 1887, Nguyễn Đình Hòe effectua sa première « colonne de police ».
Dans son journal, Phạm Phú Thứ nota scrupuleusement le trajet du navire en utilisant, pour indiquer la direction suivie, les orientations de la boussole géomantique sino-vietnamienne. Il raconta les détails de la vie à bord, les manœuvres, les prières, la discipline et la cérémonie d’immersion d’un officier décédé pendant le voyage. Il s’attarda sur les escales. Les deux premières, Singapour et Aden, fournissaient aux négociateurs vietnamiens un bon exemple de ce que pouvait être une base navale et coloniale, exemple dont ils pouvaient faire état pour définir l’implantation française en Cochinchine.
En Egypte, l’ambassade fut reçue solennellement par les consuls français qui  introduisirent les voyageurs auprès du pacha qui gouvernait alors le pays. Ils visitèrent de nombreux palais, des mosquées et purent admirer de loin les pyramides. Mais, chose curieuse, il n’est fait aucune référence au Canal de Suez. Le rédacteur du Journal de l’Ambassade n’y fait aucune allusion. Pourtant, à la date de ce voyage, les travaux de percement du canal étaient largement entamés et les consuls français ont dû avoir à cœur de faire admirer ce grandiose témoignage de l’œuvre civilisatrice de la France. D’autant plus que les ambassadeurs vietnamiens s’intéressaient à tout ce qu’ils voyaient, s’émerveillant particulièrement du système de récupération des eaux pluviales d’Aden et des réseaux d’irrigation de la vallée du Nil. Ils furent fortement impressionnés par le chemin de fer ainsi que par  les usines qu’ils visitèrent, et en particulier l’arsenal de Toulon. Dans cette dernière ville ils furent gratifiés en outre d’une imposante revue navale, avec exercice de branle-bas de combat.

Deuxième partie du journal : le séjour en France.

La traduction du  second livre du journal de Phạm Phú Thứ, racontant le séjour de l’Ambassade en France,  fut publiée en deux parties dans les Bulletins III et IV de l’année 1921. Cette traduction  fut réalisée par Trần Xuân Toạn. C’est le seul article de cet auteur, son nom n’apparaît pas ailleurs dans le Bulletin. Nguyễn Đình Hòe étant alors secrétaire général du Cơ Mạt, Toạn était sans doute employé dans le même service.
 Le journal racontait en détails les faits et gestes de l’Ambassade, les personnes publiques et privées rencontrées, les audiences et cérémonies officielles auxquelles elle assista, les spectacles qui lui furent offerts, les promenades touristiques dans les hauts lieux de Paris et des environs ainsi que les visites instructives dans certaines usines et manufactures.
Le capitaine de frégate Aubaret (Hà ba Lý en sino-viêtnamien) fut, comme nous l’avons dit, le principal interlocuteur des ambassadeurs. Il les accompagna dans leurs visites, les présenta aux personnalités, discuta avec eux de l’étiquette à mettre en œuvre au cours des cérémonies officielles. Grâce à sa solide connaissance de la langue vietnamienne et des caractères chinois, il fut l’interprète aux services duquel on eut le plus fréquemment recours. C’est à lui que Phan Thanh Giản remit les deux lettres qu’il avait préparées et qui précisaient les propositions de la cour de Huế. Aubaret les traduisit et diffusa cette traduction à toutes les personnes concernées. Le Journal ne dit rien des discussions qu’il eut à ce sujet. Mais on sait qu’Aubaret était partisan d’une occupation limitée et donc très proche de la position vietnamienne.
Une autre personnalité de premier plan que les ambassadeurs rencontrèrent à plusieurs reprises fut le contre-amiral Bonard (Phô-na, en sino-viêtnamien). Celui-ci leur avait déclaré, à sa première visite : « Pour le moment, je ne suis pas attaché au service de l’ambassade ; seulement, à cause de ma vielle amitié, je vous fais visite ». Bonard connaissait bien Phan Thanh Giản, avec qui il avait négocié le traité du 5 juin 1862. En janvier 1863, Phan Thanh Giản, alors vice-roi  de la Basse-Cochinichine avait offert à l’amiral une somptueuse  réception dans sa résidence de Vĩnh Long. Ils s’étaient ensuite retrouvés, en avril 1863, lors du voyage de Bonard dans la capitale de l’Annam, pour la ratification du même traité.
L’amiral Bonard était, quant à lui, un partisan intransigeant de la Cochinchine française. Malgré leur ignorance de la langue française, les ambassadeurs vietnamiens surent déceler les divergences existant chez leurs interlocuteurs et Phạm Phú Thứ nota dans son journal : « M. Hà ba Lý et M. Phô-na nous paraissent, depuis leur retour en Europe, ne pas être en bonne intelligence ». Les ambassadeurs reçurent également la visite de diplomates turcs, espagnols et italiens ainsi que celle de Charles de Montigny qui leur rappela l’échec de la mission qui l’avait conduit à Tourane en janvier 1857, quand il avait tenté de négocier un traité de commerce avec la cour de Huế.
Biographie de Louis, Adolphe Bonard : Né  à Cherbourg en 1805. Ecole polytechnique. Entré au service en 1826. Par suite de naufrage, prisonnier des barbaresques de mai 1830 jusqu’à la prise d’Alger. Capitaine de frégate en 1842. Long séjour en Océanie, d’abord de 1842 à 1847, puis de 1849 à 1852, avec le futur amiral Bruat. Capitaine de vaisseau en 1847. Gouverneur de la Guyane en 1854-1855. Contre-amiral en 1855. De 1858 à 1861, commandant en chef de la division navale du Pacifique. Commandant en chef en Cochinchine en 1861.Retour en France pour raison de santé en 1862. Nommé vice-amiral le 25 juin 1862. Préfet maritime de Rochefort en 1863-64. Mort à Vanves en 1867.
Parmi les quelques visiteurs non officiels qui se présentèrent à l’hôtel où logeaient les ambassadeurs, il faut citer les descendants de Chaigneau et de Vannier, avec qui ils purent s’entretenir dans leur langue natale. Nguyễn Đình Hòe avait déjà utilisé la partie du journal de l’Ambassade qui se rapportait à ces visites dans l’article qu’il publia en 1916, « Quelques renseignements sur les familles de Chaigneau et Vannier » (BAVH 1916 / III, pp. 273-275). La rencontre avec la veuve de Vannier, Mme. Nguyễn Thị Liên et sa fille Marie, fut particulièrement émouvante. La vielle dame, âgée de plus de 75 ans et qui avait quitté Huế depuis 37 ans, ne pouvait retenir ses larmes. Une autre visite assez surprenante fut celle d’un neveu de l’évêque d’Adran qui présenta de vieux documents ayant appartenu à l’évêque, puis quelques jours plus tard fit parvenir, par l’intermédiaire du ministre des Affaires Etrangères,  une lettre réclamant une indemnisation pour les terres et les biens meubles qui avaient été accordés à l’évêque d’Adran par Gia Long et qui avaient été perdus. On ignore quelle suite fut réservée à cette requête. A la maison des Missions Etrangères, les ambassadeurs rencontrèrent des prêtres qui avaient séjourné au Viêt Nam et purent admirer les portraits de l’évêque d’Adran et du prince Cảnh, réalisés lors de leur séjour à Versailles.
En attendant le retour de l’empereur il fallut occuper et distraire les visiteurs. On les amena au théâtre, au cirque où ils assistèrent à des voltiges et des combats de chevaux et à l’hippodrome de Longchamp pour des courses; on les promena au bois de Boulogne, au Jardin des Plantes, au parc Monceau,  au château de Versailles, au Musée des Invalides,  au palais de l’Industrie et dans deux églises. Ils furent témoins d’une ascension en ballon. Au Panorama, ils admirèrent une maquette du siège de Sébastopol.
Mais on leur fit également faire des visites beaucoup plus sérieuses qui les conduisirent successivement dans un atelier de dorure et d’argenterie, une usine à gaz, une horlogerie, une cartoucherie, une fabrique de papier, une manufacture de tabac, une cristallerie. Dans l’atelier du sculpteur Dalou, on leur fit la démonstration d’un procédé permettant de fabriquer des statues du corps humain à partir de séries de photographies  commandant une « machine à scier » qui façonnait une motte de terre glaise en reproduisant les formes des photographies. Tout naturellement, nos ambassadeurs furent conduits à la manufacture des Gobelins et à celle de Sèvres. Dans cette dernière, ils découvrirent, à côté de poteries de Chine et du Japon, un pot à chaux et une bouilloire provenant du Viêt Nam. Phan Thanh Giản estima que ces objets étaient d’une qualité grossière et ne pouvaient que donner une idée injuste du travail des artisans vietnamiens. Or il avait apporté avec lui un service à thé en porcelaine blanche décoré d’un dessin de bambous naissants en bleu indigo, avec une inscription poétique en caractères. Ce service, provenant de Bát Tràng, lui parut plus représentatif de l’art de son pays et il le fit envoyer comme souvenir au directeur de la manufacture.
A l’occasion du Vạn Thọ, fête de la longévité impériale et célébration de l’anniversaire de la naissance de l’empereur, les ambassadeurs organisèrent un festin auquel ils convièrent tous les membres de l’Ambassade, les fonctionnaires français avec lesquels ils étaient en relation ainsi que les familles Vannier et Chaigneau. L’hôtel et son jardin furent illuminés avec des lampions et l’on tira un feu d’artifice.
Les membres de l’Ambassade durent se soumettre à plusieurs séances de photographie. Elles eurent lieu, dans une verrière, au dernier étage de l’hôtel. Les trois ambassadeurs furent photographiés individuellement, le reste de la délégation étant pris en groupe. Ils échangèrent leurs photos avec de nombreuses personnes qui leur rendaient visite. Les photos officielles furent conservées au Muséum à Paris, où A.Salles, collaborateur de l’AAVH, les retrouva en 1920. Cela nous vaut de pouvoir les admirer encore aujourd’hui.
Napoléon III revint de Biarritz le 5 octobre, mais l’audience officielle ne se déroula qu‘un mois plus tard, le 5 novembre. On expliqua aux membres de l’Ambassade que l’empereur désirait attendre le retour de l’impératrice afin de donner à la cérémonie plus de solennité. Or, de Biarritz, celle-ci était allée visiter sa famille en Espagne. Nos ambassadeurs ne furent pas dupes de cette explication diplomatique et Phạm Phú Thứ écrivit dans son journal : « on nous avait appris que, depuis la présentation des lettres diplomatiques, et à cause des divers articles qui y sont contenus, les grands fonctionnaires et les officiers de la Marine s’étaient plusieurs fois réunis, pour les discuter ; mais, depuis presque un mois, ils ne pouvaient pas arriver à se mettre d’accord. Donc la raison que la reine n’était pas encore de retour ne nous était donnée que comme  prétexte ».
L’audience solennelle aux Tuileries fut hautement protocolaire. Les ambassadeurs et leur suite étaient revêtus de leur somptueuse tunique de cour en soie brochée, avec le lourd ceinturon orné de cabochons et le bonnet à ailettes, insignes de leur rang respectif dans le hiérarchie mandarinale. Ce bonnet avait d’ailleurs posé un grave problème au maître de cérémonie. En principe, les visiteurs devaient se présenter tête nue devant l’empereur ; mais cela était contraire aux traditions vietnamiennes qui exigeaient que les mandarins conservent leur coiffure en présence du souverain. On transigea. Les ambassadeurs saluèrent en portant trois fois les mains à leur front. Phan Thanh Giản débita son compliment, « d’une voix grave et tremblante d’émotion et en un récitatif plaintif et à moitié chantant (38)». Napoléon III y répondit dans les termes que nous avons évoqués plus haut et la délégation se retira en saluant à nouveau.
Les délégués se rendirent ensuite chez le ministre des Affaires Etrangères qui leur remit le nouveau projet de traité et d’accord commercial. C’était la dernière mouture du « projet Aubaret » qui allait soulever tant de polémiques.
Ce n’est que le 8 novembre, peu de jours avant leur départ, qu’ils rencontrèrent pour la première – et unique – fois le ministre de la Marine et des Colonies, le comte de Chasseloup-Laubat. Celui-ci était tout à fait opposé au projet de rétrocession des trois provinces. C’est sans doute la raison pour laquelle il avait été écarté des négociations. Phan Thanh Giản le remercia pour les navires qu’il avait mis à la disposition de l’Ambassade au cours de son voyage. Le soir même la délégation prenait le train pour Marseille où elle devait embarquer à destination de l’Espagne.
Le séjour en Espagne et le voyage de retour :
Le troisième livre du Journal de l’Ambassade, qui relatait le séjour en Espagne et le voyage de retour,  n’a pas été publié dans le Bulletin. Mais les détails nous en sont connus. Nous en empruntons le récit à l’article du P.Delvaux paru dans le BAVH de l’année 1926.
En Espagne, l’Ambassade, réduite à une vingtaine de personnes en raison des difficultés de transport dans ce pays, fut reçue en audience solennelle par la reine Isabelle II. Les ambassadeurs furent introduits à la Cour d’Espagne par le colonel Palanca qui avait commandé le corps expéditionnaire espagnol lors de la prise de Tourane et au cours de la campagne en Basse-Cochinchine.
 Partis de Madrid après l’audience royale, les ambassadeurs reprirent la mer à Valence, à bord du vapeur espagnol Lepanto. Ce navire dut affronter une très violente tempête au cours de laquelle il subit de graves avaries et brisa son beaupré, ce qui l’obligea à relâcher successivement à Cette, Civita-Vecchia et Messine. Un paquebot l’Atlas, qui faisait le service postal entre Marseille et Alger fut perdu corps et biens au cours de cette même tempête. Le bruit se répandit que le navire qui transportait la mission vietnamienne avait subi le même sort. On accusa aussitôt certains agents de la Cochinchine d’être à l’origine de ce prétendu naufrage. Finalement, le navire et les ambassadeurs atteignirent Alexandrie le 23 janvier 1864 et retrouvèrent à Suez le navire « le Japon » et le reste de l’Ambassade qui les attendaient depuis deux mois et demi pour les ramener au Viêt Nam.
Ils débarquèrent à Saïgon le 18 mars 1864. Ils y furent courtoisement accueillis par l’amiral de La Grandière qui avait été promu gouverneur titulaire, en remplacement de l’amiral Bonard, nommé préfet maritime à  Rochefort. Ils eurent droit à des réceptions officielles et à des promenades à travers Saïgon et Cholon. Le Courrier de Saïgon rapporte que «  Phan Thanh Giản et ses deux collègues sont allés fort simplement au Café de Paris, où ils ont eu l’occasion de revoir une partie des officiers de l’expédition, manière délicate de faire une visite à ceux qu’ils n’avaient pas encore rencontrés ». A Cholon, où ils visitèrent les travaux de construction des quais et des ponts « ils étaient tous trois à pied, accompagnés de deux officiers français ; ils n’avaient pas le moindre parasol (comme insigne de leur dignité), et quand ils se sont trouvés au soleil, ils ont daigné s’abriter sous un modeste parapluie ! ».
Le 24 mars, à bord de l’aviso l’Echo, ils repartirent pour Huế, qu’ils atteignirent le 28. On connaît la fin de l’histoire. Aubaret, retardé par le mauvais temps, arriva à Huế quelques semaines plus tard. Il rencontra beaucoup de difficultés au cours de ses négociations avec la cour de Huế.  Les Vietnamiens discutèrent pied à pied les articles du projet arrêté à Paris. Ils s’efforcèrent, entre autres choses,  de faire réduire le montant de l’indemnité prévue et de limiter les clauses du traité commercial. Le 15 juillet 1864, Aubaret apposa sa signature au traité ainsi modifié. Mais il le fit ad referendum, sous réserve d’en référer aux autorités supérieures. Quelques jours plus tard, alors qu’Aubaret avait déjà quitté Huế, de nouvelles instructions arrivaient de Paris pour revenir purement et simplement au traité de 1862 qui avait été signé par l’Amiral Bonard.
Phan Thanh Giản, le patriotisme éclairé :
Si nous nous sommes étendus un peu longuement sur le Journal de l’Ambassade c’est parce que Phan Thanh Giản nous paraît avoir possédé une dimension à la fois historique et humaine qui fait de lui une figure de premier plan de son époque et un exemple aussi bien pour ses contemporains que pour les générations qui l’ont suivi.
Il est tout d’abord l’image parfaite du mandarin lettré d’ancien régime. Issu d’une famille de condition modeste (son père était un petit mandarin qui fut révoqué et même condamné par le pouvoir impérial à la « peine du travail »), il réussit, à force d’acharnement et de labeur à être reçu tiến-sĩ au concours du doctorat de la 7ème année de Minh Mạng. Il était le premier docteur originaire de Cochinchine. Entré dans l’administration en 1826 au 7ème grade d’une hiérarchie qui en comportait 9, en qualité d’annotateur à l’Académie impériale, il gravit tous les échelons pour atteindre, en 1853, le grade le plus élevé, le 1er, en qualité de vice-grand chancelier de l’Empire, puis de ministre membre du Conseil secret, président du Tribunal des Rites et finalement vice-roi des provinces occidentales de la Basse-Cochinchine. Cette ascension fut loin d’être régulière et continue et Phan Thanh Giản connut à plusieurs reprises de brutales disgrâces, avec rétrogradation, comme ce fut d’ailleurs fréquemment le cas pour bien d’autres mandarins. A sa mort en 1868, après la perte de la citadelle de Vĩnh Long, il fut, à titre posthume, révoqué de tous ses titres et son nom fut même effacé de la stèle du temple de la Littérature à Huế. En la 1ère année de Đồng Khánh (1886), il fut réhabilité et réintégré dans tous ses titres et grades. Malgré ces hautes responsabilités et ces multiples occupations, Phan Thanh Giản trouva toujours le temps de se consacrer à la littérature. Il a laissé plusieurs recueils de poèmes. Ses « Adieux à sa femme pour aller rejoindre son poste » (Ký nội thị) et son « Suicide par la faim » (Tuyệt cốc) comptent parmi les chefs- d’œuvre de la littérature vietnamienne. Il convient de rappeler également le rôle important joué par Phan Thanh Giản dans la rédaction des Annales, quand il fut directeur du Quốc sư quan, sous le règne de Tự Đức.
Pétri de culture traditionnelle, Phan Thanh Giản fut également, par toute sa vie, l’incarnation de la vertu confucéenne par excellence, la piété filiale, hiếu. Il exerça tout d’abord cette vertu à l’égard de son père. Quand celui-ci fut condamné à des travaux pénibles, Phan Thanh Giản, qui n’avait alors que 12 ans, l’accompagna partout, partageant ses souffrances et l’aidant dans ses travaux. Quand son père mourut en 1842, il retourna au village paternel pour s’occuper des funérailles et, pendant toute la période de grand deuil, il s’habilla de vêtements grossiers, observant scrupuleusement les rites et supprimant tout apparat. Vis-à-vis de ses concitoyens, il fut toujours de la plus parfaite intégrité et de la plus grande justice. Il n’hésita jamais à prendre leur défense, même si cela devait lui attirer la colère du roi. C’est ainsi que, lorsque Minh Mạng, en 1836,  décida de se rendre en visite dans la province de Quảng Nam où Phan Thanh Giản était Bố Chánh, celui-ci adressa au roi un placet lui demandant de renoncer à ce déplacement pour ne pas accroître la misère des paysans par des dépenses inutiles. C’est ainsi qu’en 1828, à la suite d’inondations dans la province de la capitale, il écrivit à Minh Mạng : « Les fortes pluies et les inondations sont un mauvais présage. Je supplie Votre Majesté de s’amender, de pratiquer la vertu, de diminuer le nombre de ses concubines. Ce faisant, Elle se conformera à la volonté du Ciel et le peuple sera heureux. »
Le roi annula son voyage mais Phan Thanh Giản, à la suite du rapport d’un inspecteur fut rétrogradé. Cependant, vis-à-vis de son roi, il fut toujours d’une fidélité et d’un dévouement absolus, qui allèrent jusqu’au sacrifice suprême. Quand il rendit la citadelle de Vĩnh Long aux forces de l’amiral La Grandière, considérant qu’il avait failli à la mission que lui avait confiée son roi, il se donna volontairement la mort.
Cette fidélité et ce respect inconditionnels n’empêchèrent d’ailleurs pas Phan Thanh Giản, chaque fois qu’il le jugea nécessaire, d’adresser au roi de respectueuses remontrances. Il était également persuadé de la nécessité de profondes réformes et, en 1852, il rédigea, en association avec le maréchal Nguyễn Tri Phương, alors vice-roi de Cochinchine, un programme en huit points visant à écarter les conseillers malhonnêtes et les courtisans intéressés, à réduire les charges et les corvées du peuple et à diminuer les dépenses inutiles de la cour. Ces conseils furent en partie suivis, mais ils arrivaient trop tard pour stopper la décadence de la monarchie vietnamienne. Phan Thanh Giản a parfois été comparé à Nguyễn Trường Tộ qui, entre 1863 et 1871, soumit lui  aussi au roi Tự Đức de nombreux  projets de réforme pour transformer le pays, mais se heurta à l’opposition d’une cour conservatrice qui rejeta ses propositions. Phan Thanh Giản, comme Nguyễn Trường Tộ quelques décennies plus tard, avait compris les possibilités que pouvait offrir à son pays l’adoption des idées et des moyens matériels de l’Occident. Son ambassade en France ne pouvait que le confirmer dans cette opinion et dans la conviction que ce dernier pays était le mieux placé pour aider le Viêt Nam dans cette évolution vers une conception plus moderne de l’état. Les Français contemporains de Phan Thanh Giản, connaissaient sa position et vouaient à ce personnage une grande admiration. Luro, qui l’avait bien connu, et le commandant Ansard, qui assista à ses derniers moments, ont tracé de lui un portrait très élogieux.
Il n’est donc pas surprenant que le Bulletin des AVH ait réservé une place importante à Phan Thanh Giản. En dehors des articles de Nguyễn Đình Hòe que nous avons évoqués, on y découvre celui de Đào Thái Hanh intitulé « Son excellence Phan Thanh Gian, ministre de l’Annam (1796-1867) », celui de A.Delvaux qui évoque L’ambassade de Phan-Thanh-Giản en 1863, d’après les documents français et enfin celui de H. Le Marchant de Trigon sur Le traité de 1862 entre la France, l’Espagne et l’Annam (rapport de Phan Thành Giản et Lam Duy Hiệp). On peut dire que la personnalité et la vie de Phan Thanh Giản correspondaient parfaitement à cette notion de « patriotisme éclairé » sur laquelle le P.Cadière a insisté à diverses reprises. « Patriotisme » marqué par une fidélité totale au roi et à la monarchie et par un souci constant des intérêts du Viêt Nam, mais « patriotisme éclairé » parce que conscient de la nécessité de faire évoluer son pays en s’appuyant sur l’exemple et l’aide de l’Occident et tout particulièrement de la France.

IV – Autres activités de Nguyễn Đình Hòe au sein de l’AAVH

Les réunions mensuelles, la rédaction et la publication du Bulletin trimestriel étaient loin de représenter les uniques activités de l’Association des Amis du Vieux Hué. Les statuts prévoyaient en effet que, pour atteindre le but qui lui avait été fixé, à savoir : « rechercher, conserver et transmettre les vieux souvenirs d’ordre politique, religieux, artistiques et littéraires tant européens qu’indigènes qui se rattachent à Hué et à ses environs », la Société « pourra user de tous les moyens jugés utiles, tels qu’érection de stèles commémoratives, enrichissement des musées déjà existants, ou création de musées nouveaux, appartenant ou non à la Société, établissement d’une collection de documents photographiques ou d’estampages ».
Les statuts prévoyaient en outre que : « Sur la proposition du Bureau et le vote conforme de l’Assemblée mensuelle, des missions pourront être confiées à des membres de la Société pour opérer des recherches et procéder à des études dont le résultat sera relaté au Bulletin ».
Archéologie du  Champa : les vestiges de Giam Biều :
Lors de sa fondation, l’Association des Amis du Vieux Huế s’était volontairement placée sous le patronage de l’Ecole Française d’Extrême-Orient et avait offert le titre de président d’honneur à  Louis Finot, qui dirigeait à l’époque cette savante institution. Ce haut patronage impliquait, en contrepartie, que l’AAVH ne viendrait pas empiéter sur des domaines que l’EFEO considérait comme lui appartenant en propre. Le Champa était un de ces domaines. En 1914, quand paraissait le premier bulletin de l’AAVH, l’EFEO avait déjà lancé de nombreuses études sur l’histoire, l’épigraphie, l’archéologie et l’architecture du Champa. Lunet de Lajonquière avait esquissé une première énumération des vestiges cham qui avait été complétée par le très important Inventaire descriptif des monuments Cams de l’Annam d’Henri Parmentier dont le tome I était paru en 1909. Les membres de l’Association se gardèrent bien de transgresser cet interdit et aucun article de fond sur ce sujet ne parut dans le Bulletin (A l’exception  cependant du chapitre que J. Y. Claeys consacra au Champa dans son « Introduction à l’étude de l’Annam et du Champa (BAVH.1934, pp. 23-54) ». Pourtant les Amis du Vieux Huế ne pouvaient pas se désintéresser complètement des nombreux vestiges cham qu’ils rencontraient au cours de leurs promenades et expéditions dans la province de Thưà Thiên. De fréquentes notes furent donc publiées sous les signatures du P.Cadière, de E. Gras, de Đào Thái Hành, du Dr.Sallet. Plusieurs statues furent recueillies par les soins de membres de l’Association qui entrèrent ensuite au Musée Khải Định. C’est précisément à la sauvegarde de l’une de ces statues et de quelques vestiges voisins que participa Nguyễn Đình Hòe.
Les vestiges de Giam Biều avaient été signalés par P. Odend’hal (Prosper Odend’hal, résident de France à Phan Rang, un des plus brillants collaborateurs de l’Ecole, d’après Louis Finot. Il périt, assassiné par les Jaraï, dans un de leurs villages, le lendemain d’une entrevue avec le mystérieux « Sadète de l’Eau ». ).  P. Odend’hal avait publié une note à ce sujet dans le Bulletin de l’EFEO de l’année 1902. Dans son Inventaire, Parmentier en donnait la description suivante :
« Ces ruines sont situées au S.O. de la citadelle de Huế, sur le territoire du village de Giam Biều, canton de Long Hồ, huyện de Hương Tra. Elles ne consistent qu’en quelques murailles. Une statue de dvarapala obèse, en partie brisée et un fragment de piédestal orné. Une autre statue serait tombée dans la rivière ».
En 1910, Edmond Gras, employé à la Trésorerie de Huế, grand amateur d’art et en particulier d’art ancien et lui-même artiste et dessinateur de talent, partit en quête de ces ruines avec quelques amis,  en se fondant sur les indications fournies par Odend’hal. Une première recherche fut infructueuse, nos archéologues amateurs n’arrivant pas à se faire comprendre par les gens de la région. Nouvelle tentative quinze jours plus tard. Mieux renseigné, E.Gras retrouva le site et put contempler « sortant d’un buisson, une statue de pierre décapitée, remarquable de facture, gisant à côté d’un socle à demi brisé qui représente une fleur de lotus ».
De retour à Huế cinq ans plus tard, E.Gras revint sur les lieux et constata que la statue avait glissé dans l’arroyo avec le dernier éboulement de la falaise. Il en parla au cours d’une des réunions mensuelles de l’AAVH et une expédition fut organisée avec une compagnie nombreuse dont le président, le P.Cadière et deux mandarins, Nguyễn Đình Hòe et Hộ Đắc Hàn. L’aide de ces deux derniers fut précieuse pour convaincre les habitants de donner un coup de main pour hisser la statue sur un sampan et de laisser partir cette image dont ils ne savaient pas si elle était bénéfique ou maléfique pour le village. La statue fut érigée dans le jardin du Tân Thơ Viện, devant le palais où l’Association tenait ses réunions. Nguyễn Đình Hòe et Hộ Đắc Hàn, furent chargés d’essayer de récupérer au fond de l’arroyo les autres éléments sculptés.
Ils y parvinrent et au cours de la séance du 29 septembre 1915 « le président donne lecture d’une lettre de Nguyễn Đình Hòe qui, en compagnie de Hộ Đắc Hàn, a continué les recherches commencées au village de Giam Biều où fut trouvée une statue cham. Ils ont pu faire envoyer au Thơ Viện six blocs de pierre sculptés et une grand piédestal de stèle ». Ces pièces trouvèrent tout naturellement leur place dans le Musée Khải Đính, quand celui-ci fut officiellement ouvert, en 1929.
L’AAVH et le Musée Khải Đính : la participation de Nguyễn Đình Hòe :
L’AAVH fut à l’origine de la création d’un musée à Huế en vue de sauvegarder des témoignages de l’art vietnamien et de les mettre à la disposition des chercheurs ainsi que des artistes en quête de modèles et de source d’inspiration. Le P.Cadière a conté les premiers pas de cette aventure. Il écrivait en 1925 :
« Nous nous acheminons peu à peu vers la fondation d’un musée. L’utilité d’un établissement de ce genre n’avait pas échappée  aux organisateurs du Vieux-Hué. Ce fut même, après la publication du Bulletin, un de leurs premiers soucis. Dés la séance du 30 septembre 1914 M.R.Orband qui venait de donner une étude sur une série de bronzes artistiques fondus sur les ordres de Minh Mạng d’après des modèles de l’antiquité, signalait qu’on allait bientôt exposer, dans la salle de réunion de la Société, la collection de ces bronzes. : ce fut l’embryon du Musée. C’est M.Orband qui fit exécuter à cette occasion les vitrines où furent enfermés peu à peu tous les objets qui vinrent enrichir les collections.
En 1915, sur l’initiative de M.Gras, plusieurs membres de la Société allèrent excursionner au village de Giam Biều, pour y rechercher une statue cham que Mgr. Caspar, évêque de Hué, avait jadis signalée à M.Odend’hal ; on eut le bonheur de la retrouver et elle fut placée dans la cour du Tân Thơ Viện….La collection de souvenirs cham s’augmenta en 1917 de quelques statues et d’un linga que le P.Cadière avait découverts au village de Xuân Hoa, et que les autorités provinciales, à la demande de M.Orband, firent transporter au Tân Thơ Viện.
Les dons au Musée se firent de plus en plus nombreux…En 1917, les héritiers de M.Dumoutier donnaient plusieurs meubles annamites de grande valeur, Sa Majesté faisait don de quatre riches costumes…Mais tout cela n’était pour ainsi dire qu’un accroissement goutte à goutte. Il était réservé au résident supérieur Pasquier de prendre la décision qui allait permettre à cette œuvre de se développer pleinement, d’abord sous les auspices du Vieux-Hué, puis d’une façon autonome.
Au cours de la séance du 24 octobre 1922, M. Pasquier fit savoir qu’une somme de 3000 piastres avait été inscrite au Budget local de 1923 pour l’achat d’objets d’art destinés au Musée de Hué. Il estimait que l’Association des amis du Vieux-Hué était toute désignée pour employer ce crédit et il le mit à la disposition de l’Association. On se mit au travail dès que l’allocation fut disponible. Le résident supérieur, lors de la séance du 17 janvier 1923, demanda que le Bureau ou quelques membres qualifiés s’occupent de l’acquisition des objets et bibelots présentant un cachet artistique et qui étaient appelés à disparaître. Ils serviraient de modèle pour l’Ecole d’art indigène dont la fondation était projetée. M. Jabouille s’associa au vœu de M. Pasquier et proposa qu’une commission fut désignée. Cette commission serait dite « Commission du Musée ». Elle se réunit pour la première fois le 25 avril 1923 »
Cette commission comprenait neuf membres, cinq Vietnamiens, dont Nguyễn Đình Hòe et quatre Français. M.Peyssonnaux en était le secrétaire. Le roi mit alors à la disposition de la Commission le Palais du Tân Thơ Viện qui prit le nom de Musée Khải Đính. Ce Musée était donc placé sous la surveillance de l’Association des Amis du Vieux-Hué. Deux comités existaient alors au sein de l’Association, l’un chargé de la bonne marche de la Société et de la publication du Bulletin, l’autre qui devait assurer le fonctionnement du Musée. Mais, comme il n’existait qu’un seul budget pour l’ensemble de l’Association pour faire face à ces deux sources de dépenses, cette situation comportait un risque de confusion qui présentait certains inconvénients. Un arrêté du  15 novembre 1923 confia l’administration du Musée à une Commission spéciale qui aurait seule la gestion des crédits affectés à cet établissement. M. Peyssonnaux fut nommé conservateur. A côté de cette commission administrative, fut créée une Commission dite de propagande, comprenant cinq membres vietnamiens, dont Nguyễn Đình Hòe. Cette commission fut supprimée quelques années plus tard mais, pendant toute la durée où elle resta en activité,  Nguyễn Đình Hòe y apporta un soutien actif et des conseils éclairés.
En 1927, une section des Antiquités Cham fut créée dans laquelle l’EFEO déposa de nombreuses pièces provenant des fouilles que J. Y. Claeyes venait d’effectuer à Trà Kiệu. Pour les loger, à côté de celles appartenant déjà au Musée, les locaux furent agrandis par l’adjonction d’un Pavillon annexe, à l’aide d’un ex-grenier royal inutilisé qui fut transporté de Quảng Trị.

Le Monument aux Morts de la guerre 1914-1918 :

Le guerre de 1914-1918 fut fortement ressentie par toute la colonie française de l’Indochine et également par les populations indigènes. De nombreux Français, en âge de porter les armes furent mobilisés. On estime d’autre part à prés de 100.000 le nombre de Vietnamiens qui s’embarquèrent pour la France, soit comme combattants, soit comme travailleurs militaires dans les usines de l’intérieur. Nombreux furent ceux, Français et Vietnamiens, qui y laissèrent leur vie.
L’AAVH participa naturellement à cette émotion. Plusieurs de ses membres français participèrent aux combats. A chaque séance mensuelle, de 1914 à 1918, le président, M.Orban, évoquait le souvenir de ceux qui combattaient, lisait les lettres reçues du front et rendait hommage aux membres tombés sur le champ de bataille. Treize membres de l’Association furent tués, parmi lesquels Dumoutier qui en fut le premier président et Albrecht qui en fut un collaborateur actif. Tout de suite après la fin de la guerre, le président Orban émit l’idée d’élever une stèle à la mémoire de ces disparus. Cette idée fut aussitôt reprise par d’autres membres, et en particulier par Nguyễn Đình Hòe et il fut décidé de proposer un monument unique dédié à tous les morts de l’Annam, Français ou Vietnamiens. M. Orban rentra en France en octobre 1919 mais son idée mûrit rapidement après que le résident supérieur eût, par un arrêté du 24 juillet 1919, institué une commission chargée d’examiner les conditions de l’érection de ce monument.
Cette commission se réunit pour la première fois le 7 novembre 1919 et décida, entre autres choses, de s’associer un représentant vietnamien. Nguyễn Đình Hòe fut aussitôt désigné. Au cours de la séance suivante ; le 2 février 1920, le président de la commission ayant émis l’avis d’ériger une stèle surmontée d’une coupole, Nguyễn Đình Hòe fit remarquer que les stèles de grande dimension étaient réservées aux Empereurs et qu’existaient pour leur érection des conditions spéciales concernant leurs dimensions, leur forme, etc…Il proposa que la stèle fût remplacée par un écran de style local, proposition qui fut immédiatement adoptée à l’unanimité. La commission décida également de placer ce monument en bordure de la rivière des Parfums, en face du collège Quốc Học, « afin, dit le procès-verbal de la réunion de la commission, d’attirer l’attention des jeunes générations sur l’union étroite des Français et des Indigènes pendant la Grande Guerre et leur sacrifice commun pour la cause de la civilisation et du progrès ».  Des sculpteurs français de renom avaient offert leurs services mais, pour des raisons d’économie, on préféra procéder localement par voie de concours.
Pour suivre la réalisation de ce projet, la commission, à son tour, désigna une sous-commission de quatre membres composée d’un délégué du commandant d’armes, d’un délégué des Travaux Publics et de deux membres de l’Association des Amis du Vieux Huế, MM. Cosserat et Nguyễn Đình Hòe. Cette sous-commission se réunit régulièrement pour établir le règlement du concours, choisir le projet estimé le meilleur et désigner par appel d’offres l’entrepreneur chargé des travaux. La sous-commission s’en remit d’ailleurs souvent aux suggestions de l’architecte des Bâtiments civils. Le projet retenu fut celui de Tôn Thât Sa, professeur de dessin à l’école professionnelle, qui fournit de nombreuses illustrations à des articles du BAVH.
Enfin le 23 septembre 1920, le monument fut inauguré en grande pompe, devant une foule nombreuse et en présence de l’empereur Khải Đính, de Painlevé, ancien ministre de la Guerre qui était en visite à Huế, et du gouverneur général Maurice Long.
L’article de E.Le Bris « Le Monument aux Morts de Hué » paru dans le Bulletin du 4ème trimestre de l’année 1937, donne une description détaillée du monument :
« Dressé en face du lycée Khải Đính, anciennement Collège Quốc Học, au fond d’une esplanade bordée de filaos et de cyprès, il offre l’aspect d’un immense écran en maçonnerie bâti sur un large tertre dont l’accès est défendu par huit dragons menaçants.
Deux pylônes, d’une dizaine de mètres de hauteur, flanquent le monument sur sa face Sud ; les tombeaux des Empereurs, seuls, comportant quatre pylônes, il n’a pas été possible, ici, d’en dresser un à chaque coin. L’écran repose sur un socle, soutenu à son tour par un soubassement orné de seize têtes de dragons stylisées.
Au milieu, une grande Croix de guerre pend au-dessus d’un « Kim Khánh » de chaux blanche où sont gravés en rouge les noms des Français d’Annam morts pour la France de 1914 à 1918 ; derrière, une disposition analogue a été réservée aux noms des Annamites tués à l’ennemi.
Ces deux décorations française et annamite sont dressées sur un fond de mer houleuse d’où des poissons émergent et bondissent vers l’azur, vers l’immortalité, souvenir de la légende bien connue des carpes se transformant en dragon. De chaque côté se déroule, autour de lotus épanouis, une mosaïque de faïence bleue et blanche sur laquelle quatre petits panneaux décoratifs, deux sur le devant, deux sur le derrière symbolisent les quatre saisons de l’année, le pêcher, l’amaryllis, le chrysanthème et le pin…. Sur chaque face de grands caractères « thọ » affirment l’immortalité des héros morts pour la France. Tous ces motifs architecturaux ont été puisés dans les tombeaux royaux de Thiệu Trị et Thự Đức qui sont pour les artistes annamites des sources inépuisables d’inspiration »
La liste comportait les noms de trente et un Français et de soixante dix huit Vietnamiens. Le monument se dresse toujours à son emplacement d’origine mais le décor et les peintures ont beaucoup souffert des rigueurs du climat de Huế, tour à tour humide et très chaud et ont dû être ravivés fréquemment.

V – Nguyễn Đình Hòe et la collaboration franco-vietnamienne :

Nous avons, dans la précédente étude consacrée à la vie de Nguyễn Đình Hòe, signalé les douloureux problèmes auxquels il fut confronté, comme toute l’élite vietnamienne des lettrés et des mandarins qui, face à la colonisation française, se trouvait déchirée entre son patriotisme rendant difficilement supportable la domination coloniale et son réalisme lui faisant espérer, grâce à cette même présence, une évolution favorable de la situation matérielle et politique de son pays. Nous avons dit que les réponses à ce dilemme furent aussi variées que l’étaient les personnalités et les formations de ces personnages.
L’écart entre les positions extrêmes qu’adoptèrent les membres de la classe du mandarinat nous semble parfaitement illustré par la polémique littéraire qui opposa, en 1887, Hoàng Cao Khải , collaborateur inconditionnel des forces  françaises et Phàn Đình Phùng, leur ennemi acharné. Ces deux lettrés étaient tous deux originaires du village de Đông Thái dans le district de Đức Thọ de la province de Hà Tịnh. Le premier, reçu licencié en 1868, à l’âge de 23 ans, après une carrière mandarinale classique, se distingua très vite dans la répression des « pirates » de la province de Hưng Yên et, nommé chef de la province de Hãi Dương avec l’appui des autorités françaises, obtint la reddition de nombreux chefs de bandes de la région. Le second, reçu premier docteur en 1877, avait atteint les fonctions de Đô Sát (grand censeur) en 1883 quand il fut destitué, emprisonné puis exilé dans son village natal pour s’être opposé aux deux régents, lors de la mort du roi Dục Đức. En 1885, il répondit à l’appel du roi Hàm Nghị  et prit la tête des troupes rebelles du Nghê-Tỉnh. Les autorités françaises cherchèrent à obtenir la soumission du farouche résistant par l’intermédiaire de son compatriote. Hoàng Cao Khải adressa donc une lettre à Phàn Đình Phùng qui lui répondit. Cette correspondance nous est parvenue.
Hoàng Cao Khải écrivait :
« Il y a déjà dix sept ans que nous nous sommes quittés. Notre vie a vu les champs de mûrier se transformer en océan, et la route poudreuse du Nord au Sud nous séparer. Quoique nous ayons suivi des chemins différents, nous nous rejoignons souvent en rêve.
Depuis que vous avez levé l’étendard de la Résistance, votre patriotisme ardent a été reconnu de tout le monde. Lorsque je leur parlais de vous, les mandarins français ne témoignaient que du respect à votre égard. Aussi bien votre patriotisme force l’admiration même des cœurs étrangers.
A la chute de la capitale, lorsque le char impérial fut obligé de s’aventurer hors du Palais, vous avez très bien fait d’appeler la peuple à la Résistance… Mais depuis, la situation a changé complètement, et les gens les moins instruits, les moins intelligents savent qu’il n’y a plus rien à faire. Vous qui êtes un sage, comment ne le sauriez vous pas ?… je m’imagine le raisonnement que vous avez dû faire : « Faisons d’abord notre devoir et mettons y toutes nos forces. Car s’il appartient à l’homme de faire son devoir, le succès dépend du ciel. Ma vie est promise au service du pays jusqu’à ce qu’elle s’éteigne ».
Que ce raisonnement est admirable, mais il ne tient pas compte des malheurs épouvantables qui s’abattent sur notre contrée natale, et qui me serrent le cœur….
M. le Gouverneur Général, en parlant de la situation de notre province, m’a conseillé de vous faire parvenir ceci : « qu’étant un homme respectueux de la loi morale, même si vous vous désintéressez de votre sort et de celui de votre famille, vous devez songer à sauver la population de toute cette région » (…/…) Nous qui sommes nés sur cette terre, la terre de nos parents, de nos familles, comment pourrions-nous y rester indifférents ? Que dira-t-on de nous cent ans plus tard ? Le devoir des dirigeants est d’avoir de la compassion pour les administrés, et je n’ai jamais vu qu’un dirigeant qui laisserait le peuple dans le malheur fût cité comme un sujet fidèle au souverain. Ce que vous avez fait jusqu’à présent est bien le fait d’un fidèle, mais à qui incombera la responsabilité des malheurs du peuple innocent ?
Vous avez parfaitement raison de dire qu’un homme qui se dévoue pour le pays n’a pas à s’inquiéter du sort de sa famille. Oui, mais le sort de tant de familles de la région, a-t-il le droit de le sacrifier ? J’ai bien peur que si vous persévérez dans ce chemin, toute cette région du fleuve Lam et de la montagne Hông ne soit transformée entièrement en étangs, et pas seulement les arbres et les herbes de notre village Đông Thái. »
Et Hoàng Cao Khải de conclure en demandant à Phàn Đình Phùng de déposer les armes et en l’assurant de la bienveillance des autorités françaises, grâce à son intervention.
Phàn Đình Phùng lui répondit :
« Dans les forêts profondes où je me suis retiré à la suite d’opérations militaires, la tristesse m’a gagné pendant ces derniers jours de grand froid. Soudain une lettre de vous qu’on vient de m’apporter à fait s’évanouir cette tristesse. J’ai ouvert cette lettre et je vois que vous vouliez m’éclairer sur la route du salut et du péril, que non seulement vous vous préoccupiez de ma propre sécurité, mais aussi de celle de toute cette région. Ces paroles qui partaient de votre cœur, je les ai comprises, et quoique des milliers de lieues nous séparent, il me semble que nous sommes en train de causer face à face.
Cependant, il reste dans mon esprit et dans ma prise de position des points difficiles à exprimer.. Certes, si l’on examine la situation générale du pays et les forces dont je dispose, il est clair, comme disaient les anciens, que je ressemble à la mante religieuse qui essayait d’arrêter un char avec ses bras.
Mais il faut se souvenir que notre pays s’est maintenu intact depuis mille ans grâce à sa culture…La Chine cependant est notre voisine, mille fois plus puissante que nous. Pourquoi donc n’a-t-elle pas pu employer la force pour nous dévorer ? C’est parce que la volonté divine a décidé que le Viet Nam serait un pays indépendant, et aussi parce que les règles de morale qui guident notre peuple constituent un point d’appui inébranlable.
L’année Ất-Dậu (1885), le char impérial s’est avancé jusqu’à la province frontière de Hà-Tịnh.. Comme j’appartiens à une famille de mandarins, Sa Majesté a bien voulu m’appeler à son service, ce que je ne pouvais refuser. Récemment, Elle m’a encore confié le haut commandement de ses troupes. C’était un ordre impérial ; pouvais-je m’y soustraire ? A ma place, le pourriez-vous ?
Enchaîné comme je suis par la confiance dont j’ai été honoré, je n’ai plus le droit de songer à la sécurité des miens, même si mon foyer devait rester éteint et désert. A plus forte raison, je n’ai pas le droit de penser à la sécurité des autres….
Nous sommes, vous et moi, nés dans cette province Hoan. A mille lieues de distance d’ici, vous songez encore avec compassion à votre contrée natale. Moi qui vois ces misères de mes propres yeux, comment pourrais-je y rester insensible. Mais les circonstances m’obligent à suivre mon chemin, cependant que mes faibles forces ne me permettent pas de faire ce que je veux. Vous qui avez pitié de vos concitoyens, il vous suffira de vous mettre à ma place pour le comprendre. Qu’ai-je besoin de m’expliquer plus longuement ? »
Quelques mois plus tard, Phàn Đình Phùng périssait misérablement, emporté par la maladie et harcelé par les « colonnes de police ». Hoàng Cao Khải, quant à lui, vécut encore de longues années, couvert de titres, d’honneurs et de richesses.
Entre ces deux positions extrêmes, celle de Nguyễn Đình Hòe, comme celle de nombreux lettrés, était plus nuancée. Ayant reçu une formation classique, il restait attaché à la morale traditionnelle et sa conduite était réglée par la fidélité à la personne de l’empereur et au principe monarchique. Il fut donc conduit à prendre part à la répression de ce qui pouvait passer pour un mouvement de rébellion. Sa fidélité à la monarchie en place impliquait une acceptation du régime colonial, qui soutenait cette monarchie et avait pris, en quelque sorte, la place de la Chine comme nation protectrice du pays. Mais parallèlement à cette formation traditionnelle, Nguyễn Đình Hòe avait reçu très tôt une formation occidentale qu’il avait pu parfaire au cours des années passées à la légation française de Huế et au cours de son voyage en France. Il était donc conscient du rôle que la nation protectrice pouvait jouer dans l’évolution et la modernisation de son pays. Il allait s’efforcer d’y collaborer en se consacrant à l’éducation des jeunes vietnamiens appelés plus tard à prendre en mains les destinées du pays. Le collège Quốc Học et l’école des Hậu Bổ avaient précisément été créés dans ce but. Nguyễn Đình Hòe avait participé à cette création et exercé son activité dans ces établissements pendant plusieurs années, comme enseignant, sous-directeur puis directeur. Au total, il consacra dix-sept années de sa vie à l’enseignement, et en particulier à celui du français..
Nous avons écrit, en conclusion de notre étude sur la vie de Nguyễn Đình Hòe que c’était sans doute par sa participation aux Amis du Vieux Huế qu’il parvint le mieux à concilier son attachement à son pays et à ses valeurs d’une part, et son admiration pour la France et sa civilisation d’autre part. En effet, au sein de l’Association, au cours des réunions mensuelles ou à l’occasion de la publication du Bulletin, les membres vietnamiens se trouvaient sur un plan de parfaite égalité avec les membres français. On peut même dire que, plus au courant de tous les sujets qui constituaient la matière même des études de l’Association, et plus proches des documents et des sources écrites de l’histoire et de la civilisation du Viêt Nam, ils possédaient un certain avantage sur leurs collègues français. Par les articles publiés dans le Bulletin, ils avaient l’occasion de mieux faire connaître à une certaine élite française, ainsi qu’à certains de leurs compatriotes l’histoire de leur pays, dont ils étaient fiers, et de ses traditions auxquelles ils restaient attachés. Le choix des sujets abordés par Nguyễn Đình Hòe dans ses articles est, à ce sujet, significatif. En traitant d’un personnage comme Phan Thanh Giản, il pouvait évoquer l’exemple d’un patriote incontesté, qui avait senti la nécessité de réformes profondes du régime et compris l’aide que l’Occident, et en particulier la France, pouvait apporter dans ce domaine.
Certains auteurs ont usé – et abusé – pour définir la position des Vietnamiens pendant l’époque coloniale, des termes de « collaborateurs » et de « résistants ». Ce vocabulaire, qui se réfère à l’histoire mondiale plus récente, risque de fausser totalement le jugement qu’on peut porter sur les acteurs des événements de cette époque en créant un amalgame entre deux périodes historiques totalement différentes, celle de le France sous l’occupation allemande et celle de l’Indochine sous le régime colonial. Le P.Cadière, nous l’avons vu, a utilisé fréquemment l’expression « collaboration franco-annamite » pour parler de l’activité de l’Association. Il l’entendait dans le sens, plus conforme à l’étymologie du mot, de travail exécuté en commun, sur un pied d’égalité,  par des personnes pouvant appartenir à des milieux ou des sociétés différentes, dans le but d’atteindre un objectif commun. Cette dernière acception nous paraît s’adapter plus exactement à l’œuvre des vietnamiens au sein de l’AAVH et en particulier à celle de Nguyễn Đình Hòe.
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