Le Fonds numismatique

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Documents pour servir à l’histoire de l’Indochine et du Vietnam –  Témoignages et archives collectés par l’Association des Amis du Vieux Hué – Illustrations extraites de notre fonds iconographique
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La collection de monnaies annamites et chinoises du Dr. Sallet

Entre numismatique, médecine et magie conjuratoire

François Joyaux, Professeur des Universités (e.r.) – (Extrait de l’article paru dans le N° 11 du Bulletin de la Nouvelle AAVH)

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 SALLET 203          SALLET 210

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 SALLET 202         SALLET 208

 Quelques-unes des 5000 sapèques de la collection Sallet

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Le Fonds A. Sallet comporte une collection de monnaies annamites et chinoises [propriété de son petit-fils J. Cousso NDLR] dont il n’a guère été question jusqu’ici dans les bulletins de la Nouvelle Association des Amis du Vieux Hué. Or cette collection est importante puisqu’elle compte environ 5.800 monnaies, ainsi que quelques archives numismatiques. Par ailleurs, elle est ambivalente. Au premier degré, bien sûr, il s’agit d’une collection de monnaies comme beaucoup de coloniaux en constituèrent lors de leurs séjours en Indochine. C’était d’autant plus facile au début du XXème siècle que les nombreux chantiers de grands travaux (voies ferrées, canaux, routes) et de fouilles archéologiques mettaient à jour quantité de “trésors” monétaires plus ou moins importants. Mais au second degré, cette collection avait un autre sens, lié à la personnalité et aux études du Dr. Sallet. En effet, dans l’Extrême-Orient sinisé (Chine, Vietnam, Corée et Japon), on passe insensiblement de la monnaie à l’amulette, que celle-ci soit porte-bonheur ou qu’elle conjure maladies et souffrances. Aussi, du fait de l’intérêt porté par le Dr. Sallet à tout ce qui touchait à la « magie conjuratoire », sa collection de monnaies n’était pas purement numismatique, mais présentait également, à ses yeux, un intérêt ethnologique lié à ses recherches sur cette « magie conjuratoire », nous y reviendrons.
Toutefois, dans un premier temps, nous voudrions laisser la parole au Dr. Sallet lui-même, puisqu’il avait pris soin de rédiger un texte de présentation de sa collection, toujours conservé dans la partie du Fonds A. Sallet déposée à l’Ecole Française d’Extrême-Orient (Paris) dont il était membre correspondant. Cet article est donc aussi l’occasion de publier ce document original. D’après son contenu, ce texte, intitulé « Monnaies et médailles recueillies en Annam » date de 1933, deux ans après son retour en France. Nous l’avons amplement annoté de façon à l’actualiser et à en faire une véritable introduction à la numismatique annamite. En revanche, nous avons omis quelques courts passages plus précisément liés au catalogue de ses monnaies dont ce texte n’était que l’introduction.

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Monnaies et médailles recueillies en Annam

« Au cours de longs séjours en Indochine (1903-1930), j’ai pu réunir une collection, au moins importante par le nombre, de monnaies et de médailles en appelant à plusieurs origines. Mes récoltes surent être favorisées dans certaines provinces d’Annam, par exemple dans la province du Nghê-An (Vinh), dans celle du Binh-Dinh (Qui-Nhon), mais plus particulièrement encore dans le Centre-Annam, Quang-Ngai et Quang-Nam. Dans cette dernière province, je dois du reste une mention bien spéciale pour l’important groupement commercial de Faifo, vieux marché renommé des côtes de la Mer de l’Est, où vinrent se fixer dans les temps, et bien avant celles d’Europe, les colonies marchandes japonaises et chinoises. Le Faifo actuel est du reste essentiellement chinois.
Il faut établir le principe que toute collection intéressant les monnaies indochinoises ne saurait être opérante ni valable si l’on devait dissocier ce qui peut être élément chinois de ce qui reste franchement annamite. L’Annam, qui fut immense dépendance de la Chine, puis état vassal plus ou moins protégé, a dû dans la première forme user à peu près uniquement de la monnaie du pays maître. Ensuite, il a fallu permettre, parfois sans doute avec obligation, également pour la facilité du commerce, le libre cours de valeurs monétaires dont les espèces étaient apportées par les gens du grand empire. La découverte des caches à monnaies, si nombreuses dans toute l’étendue des territoires annamites, a permis depuis longtemps de juger le fait et d’évaluer l’importance comparative des monnaies en cours, chinoises et annamites, selon les époques de l’histoire. Alors que les monnaies rencontrées dans les anciens tombeaux sont exclusivement chinoises, celles qu’on relève au hasard des jarres enfouies montrent un mélange plus ou moins chargé au profit de l’un ou l’autre des deux éléments chinois et annamite. Les monnaies cachées en période contemporaine sont composées plus abondamment de pièces d’Annam ; les plus récentes groupent celles-ci à l’exclusion de toute pièce chinoise. Mais il est certain que des sapèques de Chine sont venues même aux siècles très voisins unir leurs valeurs à celles des pièces émises par les empereurs du pays.
Ainsi, toute étude de numismatique intéressant l’Annam doit donc être double : monnaies introduites et pièces locales. Du reste il ne faut pas oublier que le système monétaire utilisé en Annam est tributaire dans son organisation du système employé en Chine et qu’il a emprunté même à ce dernier la forme de ses monnaies et les dispositions de leurs marques (…).
Pour aider à mon but de grouper en collection de monnaies d’Indochine, j’ai eu l’avantage d’un certain nombre de bonnes volontés qui, manifestant quelque gré à mon égard, me remettaient complaisamment des monnaies inestimées dans le public. Les monnaies en Annam, et il ne saurait plus être depuis longtemps que des monnaies basses, ne sont reconnues valables et n’ont cours accepté exclusivement que si le chiffre de période qui les désigne reste parmi ceux de la dynastie règnante. C’est ainsi qu’en Annam les pièces appartenant aux dynasties antérieures à la dynastie actuelle des Nguyên sont rebutées de la même façon que les monnaies aux marques étrangères. Mais il est vrai que ces dernières, surtout celles de Chine, sont confisquées dès leur entrée par les services douaniers de vérification qui viennent à les découvrir, transportées par des immigrants.
Les masses de monnaies de cuivre découvertes en Annam sont généralement portées au fondeur qui les retient pour le prix bas du métal. J’ai eu parfois le pas sur le fondeur à cause d’un bénéfice plus appréciable que l’on reconnaissait. C’est une profession redoutable pour l’archéologie que celle qui est tenue par le fondeur dans la campagne annamite, des pièces inestimables, statues, objets divers, monnaies, ont disparu, acquises au poids, sur prix médiocre. Au cours des grands travaux de creusement pour des installations de voies ferrées ou de canaux d’irrigation, trop souvent les caches à monnaies, comme dans le Thanh-Hoa et le Quang-Binh, ont été pillées pour le détestable profit de la fonte. L’intervention administrative est inhabile à empêcher les faits, une seule chose peut enrayer : la concurrence d’achat qui s’oppose au fondeur. J’en ai usé et elle sait être profitable.
(…)
La lecture des monnaies de Chine et d’Annam se fait généralement d’une manière cruciale et les deux lettres verticales donnent le plus souvent le chiffre de la période de règne. Mais il arrive que la lecture s’opère dans un sens pareil à celui des aiguilles d’une montre. Habituellement encore, les deux caractères horizontaux, (sont) lus de droite à gauche, pour une signification qui pourrait être : “monnaie fiduciaire”, “monnaie courante”, sont inscrits thông buu. Cependant d’autres caractères, à valeurs très voisines et variant à peine l’interprétation ordinaire, remplacent fréquemment le caractère de droite, sur quoi on lit : nguyên, binh, thanh, khu, trong, etc.
(…)
Les pièces ayant formes particulières deviennent de récolte de plus en plus difficile (pièces de l’ancienne Chine), mais également les pièces de module plus grand et les médailles portant dessin. Parmi ces dernières, il faut compter les médailles d’ordre religieux ou talismaniques (…). Cependant l’étude de ce groupe est trop imparfaite pour que je puisse m’autoriser à le discuter (…) ».

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Classement et contenu de la collection

Telle qu’elle se présente actuellement, cette collection a été classée par un missionnaire des Missions Etrangères de Paris, le Père Maximilien de Pirey, ce qui appelle quelques explications. En effet, à l’époque où le Dr. Sallet se trouvait en Indochine, deux frères, tous deux missionnaires des M.E.P en Annam, dans la région de Hué, s’étaient passionnés pour la numismatique annamite : le Père Maximilien de Pirey (1867-1932) qui était arrivé en Indochine en 1891 et y demeura presque jusqu’à la fin de sa vie, et son cadet, le Père Henri de Pirey (1873-1934) qui y termina la sienne. Tous deux furent des numismates très érudits et se constituèrent des collections personnelles importantes. L’un et l’autre, membres correspondants de l’Ecole Française d’Extrême-Orient, travaillèrent au classement de la collection de monnaies de cette dernière (devenue aujourd’hui collection nationale du Vietnam, au Musée d’histoire, à Hanoi). Des années durant, ils poursuivirent la rédaction d’un nouvel ouvrage de numismatique annamite qui aurait remplacé ceux de Lacroix et Schroeder, respectivement publiés en 1900 et 1905, mais leur travail apostolique ne leur laissa pas le loisir de l’achever. Toutefois, dans ce but, ils examinèrent et classèrent de nombreuses collections de coloniaux, afin de recueillir les informations nécessaires à leur ouvrage. C’est à ce titre qu’ils classèrent la collection du Dr. Sallet. Celui-ci écrivait à ce propos : « Il y a quinze ans (donc vers 1918), les RR. PP. Max et Henry de Pirey voulurent bien venir à Faifo et opérer le classement des pièces que je possédais alors. Avec leur compétence unique en la matière, ils dressèrent des listes et établirent une répartition toute scientifiquement conduite ». On possède encore une partie de ces listes. Certes, la collection du Dr. Sallet, entre 1918 et son départ d’Indochine en 1931, dut s’accroître considérablement : le classement de base n’en demeure pas moins celui qui fut effectué par le P. Maximilien de Pirey, d’autant que les archives montrent que ce dernier continua de s’intéresser à la collection bien après cette date.
De nos jours, comment se présente la collection conservée dans le Fonds A. Sallet ? Bien qu’elles ne soient pas le principal en termes de quantité, les monnaies annamites étaient évidemment le coeur de cette collection. Leur nombre s’élève très approximativement à 1.100, soit à peine le 1/5e du total. Elles présentent un échantillonnage assez vaste de l’histoire monétaire du pays, au moins depuis la dynastie des Lê postérieurs (1428), à l’exception de quelques monnaies antérieures . Quelques unes de ces monnaies sont assez rares, telles les Đại Bảo thông bảo (1440-42) du règne de Lê Thái Tông (1434-42). Certaines ères sont bien représentées par des monnaies de qualité, telles les Hồng Đức thông bảo (1470-97), qui sont souvent de très belles pièces, ou les Hồng Thuận thông bảo (1509-16). Et comme dans toute collection numismatique vietnamienne, on y trouve maintes monnaies inclassables, telles les Phúc Bình nguyên bảo et autres. En effet, c’est une des caractéristiques de la monnaie annamite d’être en grande partie constituée de monnayages privés ou semi-officiels reprenant des niên hiệu anciens, chinois ou annamites, voire des niên hiệu fictifs. Toutefois, la partie la plus riche est celle consacrée à la dynastie Nguyễn (depuis 1802). Y figure, par exemple, un bel ensemble de « monnaies de présentation » des ères Thiệu Trị (1841-1847) et Tự Đức (1848-1883). De la même façon, la collection comporte nombre de bảo sao, ces « monnaies fiduciaires » émises à partir de 1861, sans grand succès d’ailleurs, devenues assez recherchées de nos jours. Enfin, on trouve dans cette collection de monnaies des Nguyễn, quelques spécimens fort rares, telles des Hàm Nghi thông bảo de 1884-85, émises à 24.000 exemplaires (40 ligatures ) seulement.
Comme l’explique le Dr. Sallet dans le texte que nous avons reproduit ci-avant, une collection de monnaies recueillies en Indochine comporte toujours une très grande quantité de monnaies chinoises. Le plus souvent ces dernières sont même majoritaires car jusqu’au XIXème siècle, la masse monétaire en circulation comptait nettement plus de monnaies chinoises qu’annamites. Par « monnaies chinoises », on désigne en fait deux choses bien différentes : d’une part, les monnaies de type chinois effectivement introduites de Chine en Annam par les commerçants ou les migrants, d’autre part, les monnaies fondues en Annam même, mais sur le modèle chinois, et le plus souvent par des Chinois, ou encore fondues en Chine, mais plus légères et plus petites, destinées à la seule circulation en Annam. Dans ce dernier cas, il s’agit donc de faux-monnayage, mais celui-ci prit des proportions considérables à certaines époques, comme sous le règne de Tự Đức par exemple.
En ce qui concerne ces monnaies chinoises, toutes les périodes sont représentées, mais les monnaies les plus anciennes – on en a trace par les archives qui ont été conservées parallèlement à la collection – ont été dispersées. Il s’agissait de « monnaies-bêches » et de « monnaies-couteaux » de la période des « Royaumes combattants » (IV-IIIèmes siècles), dont il ne subsiste plus que quelques schémas. En revanche, la collection, telle qu’elle nous est parvenue, compte encore quelques très anciennes pièces comme les banliang (Période des Royaumes combattants et Han de l’Ouest, IVe s. av J.C.- 8 ap. J.C.), les huoquan et daquan wushi (Période des réformes de Wang Mang, 7-25 ap. J.C.), ou encore les wuzhu (IIème s. av. J.C. – VIIème s. ap. J.C.). Mais ce sont des monnaies assez exceptionnelles dans une telle collection car la grande période de circulation des monnaies chinoises en Annam est plutôt postérieure. En fait, c’est surtout à partir de la dynastie Tang (618-907) que la collection devient plus riche ; ainsi comprend-elle un grand nombre de kaiyuan, une monnaie qui fut produite durant près de trois siècles et se répandit dans toute l’Asie orientale, notamment au Tonkin, alors partie intégrante de l’Empire chinois. Et comme dans toute collection de monnaies chinoises, celles-ci deviennent surabondantes pour ce qui est des dynasties des Song du Nord (960-1127) et Song du Sud (1127-1279). Dynasties Ming (1368-1644) et Qing (1644-1911) sont évidemment bien représentées, mais finalement moins que les Song du Nord. Les monnaies chinoises tout à fait contemporaines du Dr. Sallet sont presque totalement absentes puisque, comme l’explique ce dernier dans son texte, elles n’étaient plus acceptées dans l’Indochine française. Au total, la partie chinoise de cette collection compte environ 4.700 pièces, mais avec une très grande proportion de pièces Song.
A quelques exceptions près, ces monnaies parviennent de trouvailles et non d’achats à des antiquaires. Le Dr. Sallet explique d’ailleurs dans le texte ci-avant comment, à chaque trouvaille qu’on lui signalait, il entrait en concurrence avec les fondeurs qui cherchaient uniquement à récupérer le métal. Cette origine « archéologique » de la collection a deux conséquences. D’une part – et c’est le côté négatif – il s’agit le plus souvent de monnaies très courantes, ce qu’on appelle le bas-monnayage. D’autre part – et c’est le côté positif – cette origine de la collection est en principe garante du caractère authentique des monnaies, ce qui la met en partie à l’abri des faux qui étaient déjà fabriqués en quantité pour satisfaire la clientèle des coloniaux amateurs d’antiquités (…)

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Numismatique et « magie conjuratoire »

Le Dr. Sallet était grand amateur d’antiquités, notamment d’antiquités cham si nombreuses en Annam. Mais comme on le sait, il s’intéressait à beaucoup d’autres choses, notamment, en tant que médecin, à la médecine traditionnelle annamite et à la botanique locale qui en est indissociable, ainsi qu’aux pratiques magiques indigènes, propres à chasser les démons et pestilences, cette fameuse « magie conjuratoire » autour de laquelle gravite une grande partie du « Fonds A. Sallet ». Il suffit de se reporter à une partie de sa bibliographie pour s’en convaincre : « Les esprits malfaisants dans les affections épidémiques au Binh Thuan » (1926), « Un grand médecin d’Annam, Hai-thuong la nong (1725-1792) » (1930), « Les démons particuliers aux épidémies et les esprits malfaisants dans le Sud-Annam » (1932), ou encore « Les esprits malfaisants en Annam » (1937). Au moment de son retour en France, il publia en outre un livre très érudit sur L’officine sino-annamite. Le médecin annamite et la préparation des remèdes (Paris, Van Oest, 1931).
Or au Vietnam comme en Chine (voire Corée et Japon), la monnaie a toujours joué un grand rôle dans la pharmacopée et les pratiques de « magie conjuratoire ». Il est d’ailleurs remarquable que le mot qian (en chinois) sert tout à la fois à désigner la « monnaie » au sens économique et numismatique, mais aussi l’ « amulette » destinée, entre autres fonctions, à combattre démons et pestilences. D’ailleurs, tous les grands ouvrages asiatiques de numismatique portent en partie sur les amulettes. Les papiers du Dr. Sallet ne permettent pas de mesurer exactement l’importance du lien qu’il établissait entre ses recherches sur les pratiques thérapeutiques et magiques et sa collection numismatique. Mais bien évidemment, il connaissait parfaitement la relation existant entre ces deux domaines. D’ailleurs, ses écrits en portent témoignage. Ainsi écrit-il dans son Officine sino-annamite, à l’article Sapèques anciennes / Cỏ văn tiến : « On frotte une sapèque ancienne sur une surface rugueuse : le produit de l’usure obtenu est glissé sous les paupières dans les cas d’inflammations conjonctivales : la guérison serait rapidement assurée ». Et une note complète cet article : « Cửa tùng. Les sapèques anciennes sont portées par les enfants en protection contre les maladies semées par les mauvais esprits (croyance générale) ».
Pour preuve que le Dr Sallet était fort intéressé par le lien entre monnaie et « magie conjuratoire » : non seulement il collectionnait monnaies et amulettes pertinentes en ce domaine, mais encore ce sont ces dernières qu’il plaça en tête du catalogue de sa collection, rédigé lorsqu’il fut rentré en France. Toutefois, il semble qu’il n’était pas très sûr de lui en ce domaine si particulier. On le sent bien en lisant la dernière phrase de son texte : « Cependant l’étude de ce groupe (d’amulettes) est trop imparfaite pour que je puisse m’autoriser à le discuter ».
Malheureusement, très peu nombreuses sont ces amulettes dans la collection telle qu’elle nous est parvenue. Quant à celles que les Chinois appellent ya sheng qian « monnaies / amulettes pour écraser et vaincre (les démons et esprits malfaisants) », elles en ont toutes été retirées, mais nous en connaissons encore un certain nombre grâce aux estampages contenus dans les archives écrites de la collection. En voici trois exemples.
Commençons par la « médaille talismanique » n° 1 dans le catalogue dressé par le Dr. Sallet lui-même.
Cette première amulette comporte au droit (image de droite) le zodiaque avec les douze animaux en périphérie et les douze signes cycliques leur correspondant. Sa fonction protectrice découle de ce que, selon les croyances chinoises et vietnamiennes, chaque individu est protégé par une divinité résidant dans telle ou telle étoile de la Grande Ourse en fonction de son année de naissance. Au revers (image de gauche), on trouve les ba gua, les « Huit trigrammes », symbole, entre autres, des différents stades de la vie, et moyen de protection contre les désordres et nuisances. Au centre, figure le Taiji, union des principes yin et yang. Autant d’éléments qui ne peuvent que protéger contre les esprits malfaisants.
Mais ce sont là des précautions d’ordre général ; contre ces esprits, il existe des amulettes plus spécialisées. Tel est le cas de la « médaille talismanique » n° 5 dans le catalogue du Dr Sallet.
Cette autre amulette, en effet, est d’un type différent, mais son objet est assez comparable : il s’agit toujours de chasser les esprits malfaisants. Au droit, on trouve une formule très classique, l’invocation au dieu du Tonnerre, supposé chasser les démons : « O Dieu du Tonnerre, anéantis les démons, subjugue les fantômes, chasse les influences démoniaques, garde-nous toujours sains et saufs (…) ! » . L’invocation est flanquée à droite et à gauche de deux caractères talismaniques taoïstes Fu, réputés capables de chasser les pestilences et généralement tracés de façon si ésotérique que seuls les initiés taoïstes peuvent les déchiffrer. Ici le fu de droite est composé des deux caractères shan (montagne) et gui (mauvais esprit), celui de gauche, de lei (tonnerre) et ling (ordre), d’où « Ordre du dieu du Tonnerre aux mauvais esprits de la montagne ». Au revers (que le Dr Sallet appelle avers par erreur), on retrouve les ba gua, les « Huit trigrammes », comme sur l’amulette précédente (ici, image de droite). Une fois encore, on est bien là au cœur de la « magie conjuratoire » sur laquelle travaillait le Dr Sallet.
Citons un dernier exemple, celui de l’amulette n° 9. On y trouve au droit (image de gauche) ce que le Dr Sallet appelait « les 5 animaux redoutables ». En fait, ces cinq animaux traditionnels étaient l’araignée, le crapaud à trois pattes, le serpent, le lézard, mais aussi le scorpion qui manque ici. Le cinquième animal de cette amulette est le tigre blanc, qui n’est nullement à classer parmi « les 5 animaux redoutables », mais au contraire qui, animal bénéfique, est ici pour chasser les démons. En Indochine, à la période coloniale, on utilisait encore les os de tigre dans certaines potions magiques. Au revers (image de droite), le « sorcier » du Dr Sallet n’est autre que Zhong Kui, chasseur de démons extrêmement populaire. Ici, il menace l’araignée (le mal) de sa tablette de lettré (le légendaire Zhong Kui était un lauréat des examens mandarinaux finalement mis à l’écart tant il était hideux). Quant à la formule chinoise, Qu xie jiang fu, elle signifie effectivement, comme noté par le Dr Sallet, « Chasser le mauvais et conférer le bonheur ».
On comprend que de telles amulettes intéressaient au plus haut point le Dr Sallet pour ses études sur la « magie conjuratoire » annamite. Et ces exemples pourraient être multipliés. Avec cette partie de sa collection, on était clairement au-delà de la numismatique pure, en plein cœur de ces pratiques magiques sur lesquelles il a tant travaillé. En dépit de son importance numérique, cette collection ne saurait donc s’apprécier uniquement par elle-même et du seul point de vue numismatique, d’autant qu’elle a malheureusement été amputée. Ce qui en fait son véritable intérêt, c’est le fait qu’elle s’intègre dans un ensemble sur les pratiques médicales et magiques du Vietnam du début du XXème siècle qui est d’une grande richesse : bibliothèque, importante enquête ethnographique, « images » de « magie conjuratoire », publications scientifiques, témoignages, etc. Il faut donc souhaiter qu’elle lui reste étroitement liée et qu’elle puisse, à l’avenir, faire l’objet d’études plus amples et plus approfondies.
F. Joyaux
Nota Bene : Il manque à l’article de François Joyaux une partie importante constituée des illustrations et des renvois en bas de page. Son intégralité peut être demandée à l’association (jean.cousso@aavh.org)