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Documents pour servir à l’histoire de l’Indochine et du Vietnam –  Témoignages et archives collectés par l’Association des Amis du Vieux Hué – Illustrations extraites de notre fonds iconographique
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Ouvrages édités par notre association encore disponibles au siège

Contactez-nous par le Mel du Site (jean.cousso@aavh.org)

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Huguette Ellul : Hué dans la tourmente – Mars 1945 à Sept. 1946 (175 pages)
Marcel Richard – Journal – Hué 1936-1946 (256 pages)
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Huguette Elul : Hué dans la tourmente

Edition : NAAVH – 172 pages

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Extraits du journal d’une lycéenne de Hué qui témoigne presque heure par heure des moments dramatiques que traverse Hué de mars 1945, début de l’occupation japonaise, à septembre 1946. L’auteur apporte un témoignage précis sur les événements et l’atmosphère dans laquelle vivent les Français jusqu’à leur rapatriement via Saigon, sur le « Cap St Jacques ».  Photographies, carte et repères par Albert Marien. Un grand merci à Denise Romer qui a bien voulu confier à l’AAVH en 2002 le manuscrit exceptionnel que lui avait donné son amie Huguette Elul. La publication de ce précieux journal constitue une heureuse contribution à l’histoire de l’occupation japonaise, et s’ajoute à la bibliographie de l’écrivain.

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Elula Perrin photographiée vers 1970 dans son appartement parisien

 

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Biographie

Huguette Ellul (Elula Perrin) naît le 31 mars 1929 à Hanoï, alors en Indochine française, d’une mère métisse eurasienne et d’un père français. Ses 17 derniers mois dans « Hué dans la tourmente » la marqueront pour toujours. Elle revient en France en 1946 sur le Cap Saint Jacques transformé en Navire-Hôpital, à l’âge de 17 ans. Après avoir obtenu une licence en droit, elle se marie et accompagne son mari au Maroc où elle découvre son homosexualité. Elle fonde en 1969 avec Aimée Mori le Katmandou, une discothèque qui devient un haut-lieu lesbien parisien. Elle devient célèbre en publiant en 1977 un livre autobiographique, Les femmes préfèrent les femmes, et participe à des émissions télévisées pour témoigner sans complexe de son attirance pour les femmes. Elle écrit d’autres ouvrages dans la même veine : Tant qu’il y aura des femmes, Mousson de femmes. À la fin des années 80, elle ouvre Le Privilège près du Palace. Elle écrit deux romans policiers avec Hélène de Monferrand.  Catherine Gonnard réalise un documentaire sur sa vie, intitulé Elula, les hommes on s’en fout en 2000. Elle meurt le jeudi 22 mai 2003 à Paris, des suites d’une longue maladie. Elle était âgée de 74 ans.

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Préface de Jean Despierres, vice-président de la NAAVH

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Du 9 mars 1945, date du coup de force japonais contre l’autorité française en Indochine, au 18 septembre 1946, jour où elle mettait le pied sur le territoire métropolitain, Huguette Elul, jeune lycéenne de 16 ans en classe de terminale à Hué, a tenu son journal, relatant quotidiennement, avec précision et passion, les événements vécus par la petite communauté européenne de la capitale de
l’Annam. Des années plus tard, Huguette Elul, devenue Elula Perrin, auteur confirmée de plusieurs romans à succès et militante féministe reconnue, a remis à un certain nombre de ses amies des exemplaires de ce journal. C’est l’un d’entre eux qui a été communiqué à notre Association par une de ses membres, qui l’avait reçu des mains d’Huguette et nous a laissé le soin de donner à ce document la diffusion que nous jugerions convenable.
Nous avons beaucoup hésité et mûrement réfléchi avant de le faire. A cette hésitation, il y avait plusieurs raisons. Tout d’abord, les événements rapportés, souvent douloureux et tragiques, ont
laissé dans l’esprit de ceux qui les ont vécus -et qui sont encore nombreux- ou de leurs descendants, des blessures et des cicatrices qui risquent d’être ravivées par ce rappel.
D’autre part, le ton de ce document et les termes utilisés par la jeune lycéenne, tout en traduisant bien son caractère passionné, sont souvent violents et polémiques et l’auteur est parfois injuste dans les jugements qu’elle porte sur certains personnages. Il est nécessaire, pour l’apprécier à sa juste valeur, de se reporter à la date à laquelle ce document a été écrit et de se remémorer l’ambiance qui prévalait alors. Pour avoir personnellement vécu, à Hanoï, des événements similaires, au même âge qu’Huguette Elul, je puis témoigner que les sentiments qu’elle exprime et les jugements qu’elle porte étaient partagés par la majorité des Français présents en Indochine à cette époque.
Enfin, ce journal n’est pas totalement inédit. Huguette Elul l’a largement utilisé dans son roman « Moussons de Femmes », paru en 1985. Elle en a même reproduit intégralement certains passages. En remettant la copie de son journal à ses amies, avant la publication du livre, elles les avait d’ailleurs prévenues de son intention, en leur demandant de limiter sa diffusion à un cercle restreint de parents et d’amis proches. En dépit de ces réserves, nous pensons que ce journal présente un très grand intérêt et mérite d’être connu de ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’Indochine.
Il constitue un témoignage vécu direct et donc irremplaçable sur ces événements. Même si l’auteur a apporté par la suite quelques retouches au texte original de son journal, il n’en reste pas moins vrai qu’il a été rédigé dans sa plus grande partie au jour le jour, en quelque sorte « sous le feu » des événements et qu’il les retrace avec le maximum de sincérité et de précision ainsi que l’attitude
et les réactions des personnes qui y ont été mêlées. A notre connaissance, il n’existe que fort peu de récits publiés sur cette courte période qui fut cependant décisive autant pour la suite de l’histoire du pays que pour celle des destins individuels de ceux qui y ont participé. Aucun, en tous cas, n’est aussi précis et riche en détails.
Toutes les personnes qui ont eu ce journal entre les mains sont unanimes pour en vanter les qualités et l’intérêt et nous ont vivement encouragés à le faire connaître au-delà du cercle restreint des amis de l’auteur. Ce journal a en outre le grand mérite de nous révéler la personnalité très attachante de la jeune Huguette, courageuse, d’une étonnante maturité pour son âge (ce que confirme le témoignage de celles qui l’ont connue à cette époque) mais déjà passionnée et prête à défendre ses opinions jusqu’au bout, comme elle a pu le prouver par la suite à de nombreuses occasions. En diffusant ce journal, nous pensons répondre aux objectifs de notre Association qui s’est donné pour tâche, entre autres choses, de recueillir, conserver et faire connaître des documents relatifs à l’histoire du Viêt Nam et de l’Indochine.
Ce témoignage, à un moment où le souvenir de ces événements commence à s’estomper, vient en temps utile. Nous espérons qu’il provoquera des réactions et des commentaires qui viendront le préciser, le compléter et, le cas échéant, le rectifier.

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Marcel Richard – Journal – Hué 1936-1946

Edition : NAAVH – 256 pages

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Préface de Jean Despierres, vice-président de la NAAVH

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En octobre 2007, madame Claudine Richard, fille de Marcel Richard, confiait à la NAAVH un exemplaire dactylographié par ses soins des « Souvenirs du Viêt Nam » rédigés par son père à la suite d’un séjour de dix ans à Hué, entre 1936 et 1946.
Dans le bulletin n° 10 (septembre 2007) de notre Association, nous avons publié les premiers chapitres de cet ouvrage. Marcel Richard, jeune professeur d’Anglais au lycée Khai Dinh, tout juste sorti de son service militaire, relate avec beaucoup d’entrain et de talent les premiers contacts avec ses collègues français et vietnamiens, ses élèves et les diverses personnalités de Hué. Il décrit également son émerveillement devant les monuments de la ville impériale et les tombeaux qu’il découvre au cours de ses visites.
L’intérêt que les membres de notre association et nos lecteurs ont attaché à ce document et les commentaires élogieux que nous avons reçus à la suite de sa publication nous ont incités à éditer la totalité de ces « Souvenirs du Viêt Nam ». L’auteur y apporte en effet un témoignage direct et vécu sur les événements qui se sont déroulés dans la ville de Hué, comme d’ailleurs dans toute l’Indochine, pendant cette période troublée : coup de force japonais entraînant le disparition de l’administration coloniale ; premiers mouvements d’indépendance vietnamiens ; arrivée des forces chinoises venues désarmer l’armée japonaise, retour des forces françaises, etc. Ce récit recoupe, en les complétant, ceux d’Huguette Elul et de Jean Desmarets que nous avions précédemment publiés, sous le titre « Hué dans la tourmente ». Il entre bien dans le cadre des Témoignages pour servir à l’histoire de l’Indochine que notre association s’efforce de recueillir, de conserver et de diffuser.
Mais l’intérêt de ce texte ne se limite pas au seul rappel des faits dramatiques de l’époque. On y assiste, entre autres événements, à la naissance de la station d’altitude de Bach Ma qui a joué un si grand rôle dans la vie des Français de Hué. On y trouve aussi des descriptions, empreintes de poésie, des paysages et de la vie des habitants. A travers ces lignes on devine l’intérêt, la sympathie et le profond attachement que porte l’auteur à ce pays où il a passé les toutes premières années de sa vie professionnelle et conjugale. C’est sans nul doute la volonté de faire partager cet amour pour le Viêt Nam qui l’a conduit, 20 ans plus tard (le manuscrit est daté de 1967-1969) à rédiger ces souvenirs.
Ce témoignage de Marcel Richard est encore enrichi par les notes très documentées qu’Henri Cosserat, ami de longue date, a rédigées à sa demande pour éclairer le lecteur sur certains détails du texte. Ces notes complémentaires ont été reproduites à la fin de l’ouvrage.
Un comité de lecture, composé de Claudine Richard, Jean Cousso, Roger Bonnet et Jean Despierres, a soigneusement révisité le texte. Les erreurs
éventuelles de frappe ont été éliminées et l’orthographe des mots et des noms propres vietnamiens a été normalisée (sans toutefois y ajouter les signes diacritiques propres à l’écriture de cette langue). En dehors de ces rectifications, aucune modification n’a été apportée au texte de Marcel Richard.
De ce fait, certaines inexactitudes, certaines interprétations erronées ont subsisté qui pourraient surprendre le lecteur. Elles sont dues, pour une bonne part, à la nature de la documentation dont disposait Marcel Richard quand il a écrit ses souvenirs. Nous n’avons pas voulu les rectifier pour conserver au texte son authenticité. Cependant, pour rétablir une certaine exactitude sur ces passages nous renvoyons le lecteur au CD Rom « Mandarins, Marsouins, Missionnaires et Colons » édité en 2006 par notre Association. Il trouvera dans les notules qui accompagnent les vignettes de ce CD Rom des explications détaillées sur les divers sujets évoqués par Marcel Richard. Pour faciliter la recherche de ces notules, nous avons inséré dans le texte la référence de la vignette du CD.Rom à laquelle cette notule est rattachée. Par exemple, la mention (AP 1040) placée page 67 indique que l’on peut retrouver, attachée à la vignette 1040 de notre CD.Rom une notule relative à la station d’altitude de Bach Ma.
Nous avons également complété le texte d’un certain nombre d’illustrations avec leur légende. La plupart proviennent du même CD Rom. Nous indiquons de la même façon dans la légende le numéro de la vignette concernée. Claudine Richard nous a, de son côté, aimablement communiqué des photographies prises par son père. Enfin, quelques autres clichés proviennent des fonds personnels de membres de notre Association.
Nous remercions Claudine Richard et Danièle Baud-Richard, les deux filles de l’auteur, qui nous ont autorisés à publier ce texte (qui raconte aussi leur naissance et leurs premiers pas dans la ville de Hué). Ce faisant, elles ont réalisé l’un de ses vœux les plus chers et rendu un hommage mérité à sa mémoire.

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Biographie de Marcel Richard, professeur d’anglais à Hué

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AP8332 Portrait de Marcel Richard (1912-1978) LIGHT Professeur d'anglais à Hué de 1936 à 1946

 

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Né en 1912 à Vairé (Vendée), élève du lycée de La Roche-sur-­ Yon, Marcel Richard est entré à l’université de Poitiers comme pupille de la nation après la mort de son père en 1914. En 1936, titulaire d’une  licence d’anglais il arrive à Hué où il exercera 10 ans auprès de sa femme. En 1946, il revient en France avec sa femme et ses deux enfants. Il est nommé au lycée des Sables-d’Olonne. Membre de plusieurs sociétés locales, il se fait connaître par ses écrits, ses peintures et ses poèmes. Il est décédé aux Sables-d’Olonne en 1978.

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Participation de l’AAVH à la réalisation du livre de Charles Vallebelle 

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SUR LES TRACES DE JULES VERNE

UNE VOCATION COLONIALE

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Cette participation répond à l’un des objectifs statutaires de l’AAVH : rassembler des témoignages et des documents relatifs à l’Indochine, pour servir à son histoire. Le journal de Marcel Vallebelle, témoignage de référence, est d’importance par la qualité du récit, par l’intensité des moments vécus – en particulier dans la tourmente des années 1945 à 1947 – et par la mémoire précise de son auteur.
(Pour toutes informations relatives à ce livre, contacter son auteur :   marcel.vallebelle@orange.fr  )

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INTRODUCTION

La lecture de ce récit de quatre décennies autour d’un monde qui s’éloigne déjà dans l’histoire, propose au lecteur la découverte d’un destin colonial au sens géographique et historique le plus large : l’Indochine, l’Afrique et l’Europe, de 1938 à 1978.
 
Marcel Vallebelle sera le témoin, mais aussi l’acteur, de la période la plus tourmentée de la décolonisation ; en particulier, il vivra la tourmente indochinoise et traversera, véritable « rescapé », les événements de Hué : l’occupation japonaise, le Coup d’Etat du 9 mars, la concentration, les journées incertaines… Il sera soutenu dans ces épreuves par une même croyance en son destin, et par sa fidélité à des valeurs constantes : sa foi, sa famille, son pays, ses amis. Mais aussi par l’exemple et le souvenir de son père, Charles Vallebelle, dont la vie exceptionnelle (retracée brièvement à la fin de ce livre) restera un modèle et décidera, par sa passion de Jules Vernes, de sa carrière « planétaire ». Au demeurant, les destins coloniaux du fils et du père suivront la même voie, indochinoise et africaine.
 
Après la guerre, le parcours africain de Marcel Vallebelle dans différents pays (Cameroun, Congo-Brazzaville, Côte d’Ivoire, Haute-Volta, Sénégal…) représente un témoignage précieux sur l’évolution de l’Afrique Noire coloniale vers les indépendances, au cours d’une carrière professionnelle étonnante : il y occupe, à la tête de groupes importants (Unilever, CFCI …) de très hautes responsabilités, en faisant preuve, là encore, d’une étonnante facilité d’adaptation, toujours fidèle à ses repères.
 
Son témoignage est soutenu par une insatiable curiosité, qui l’accompagne partout : il veut tout connaître et semble ne jamais s’arrêter : au point que ses vacances de colonial, au lieu d’être consacrées à se « refaire une santé », le voient repartir de plus belle à la découverte des monuments européens, en particulier en Turquie et en Italie…  C’est un autre intérêt de son récit qui nous donne à connaître un tourisme d’une époque bénie, d’un authentique contact avec les pays et leurs habitants qui ne connaissent alors ni exploitation commerciale à grande échelle ni dégradation des milieux….
 
 Enfin, l’autre intérêt de ce livre tient à la justesse du récit de Marcel, à ses observations et à sa facilité à communiquer ses émotions et ses impressions. Sans être un « littéraire », l’auteur maintient jusqu’au bout de l’ouvrage l’attention du lecteur. Il faut dire qu’il ne quitte jamais son objectif premier : témoigner et informer. Mais aussi rétablir une vérité très largement faussée sur la réalité de  la colonisation.

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A gauche, Charles Vallebelle, vers 1933, appuyé sur la célèbre Ford Araignée
A droite, Marcel Vallebelle, auteur du livre et sa femme Jacotte, dans la rue Catinat en 1950, année de leur mariage

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PLAN DU LIVRE

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CHAPITRE I   La France
Mes premières années – 1926-1937 – Marseille – Alsace, 1929-1933 – Marseille, pensionnaire, 1933-1936 –  Marseille, séjour en famille au 64, Bd Notre Dame
 
CHAPITRE II     L’Algérie                                                 
 
CHAPITRE III      L’Indochine, 1938-1946
Les vicissitudes du voyage : En Mer, septembre 1938
Saigon, octobre 1938 – Le Transindochinois – Hanoi, 1938-1941 Dalat, vacances – Hué, 1941-1945 : Au Laos – Hué dans la tourmente – Le 9 mars 1945, en concentration – Prisonniers des Chinois – Sous les drapeaux, mai 1946 – Retour en France, octobre 1946 – Deuxième séjour en Indochine, avril 1948
 
CHAPITRE IV  A la conquête de l’Afrique Noire
L’AEF, 1951-1955 : Bangui, avril à septembre 1951- Brazzaville, 1951-1955 Premières vacances, Turquie, 1953 – France, vacances, 1953 – Retour à Brazzaville, août 1953 – Deuxième séjour à Istanbul, été 1955 – L’AOF, en Côte d’Ivoire, 1955-1959 : Bouake –  Vacances en famille, 1957
Dabou, 1957-1959 – L’AOF, en Haute-Volta  et Paris, 1959-1965 : Ouagadougou, 1959-1961
Paris-Istanbul, vacances, été 1961 – Bobo-Dioulasso, 1961-1964 – Séjour à Paris, de mai 1964 à avril 1965 – Retour en Côte d’Ivoire, 1965-1970 – Abidjan  – Sénégal 1971-1973 – Dakar – Deuxième retour à Abidjan, 1973-1978
ANNEXE – Un authentique colonial : Charles VALLEBELLE

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EXTRAIT DU LIVRE DE MARCEL VALLEBELLE

CHAPITRE III – L’Indochine, 1938-19469 – Mars 1945 – En concentration

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« …/… Un crachin froid et dense avait noyé la ville tout au long de la journée de ce 9 mars 1945.
Plus que jamais Hué paraissait endormie dans l’attente de nouveaux événements mais rien ne laissait supposer le drame qui allait se jouer dans les heures suivantes.
Après le repas nous avions tous rejoint nos chambres et vers 10 heures du soir, alors qu’allongé dans mon lit, calfeutré sous ma moustiquaire, je lisais une revue anglaise, deux puissantes explosions retentirent  au loin et me firent sursauter et je bondis instantanément hors de mon lit !
La tension qui nous étreignait depuis des mois allait-elle enfin trouver sa solution ?
Après quelques minutes d’un épais silence, la nuit fut remplie d’explosions, de coups de fusil et de rafales d’armes automatiques ; ces bruits venaient de toutes parts et nous nous retrouvâmes tous les cinq réunis en quelques secondes dans le corridor au premier étage le cœur battant : que pouvait-il bien se passer ? Étaient-ce les Américains ? Ce fut évidemment à eux que nous pensâmes en priorité, tant nous espérions leur arrivée.
Après avoir éteint toutes les lumières de la maison nous ouvrîmes subrepticement une fenêtre pour jeter un regard  dans la rue : hormis quelques lampadaires qui jetaient une lumière glauque la nuit était noire ; tout  paraissait apparemment calme dans le quartier et la pluie tombait toujours : mais aucune circulation et aucun signe ne permettaient de connaître la cause de ce tintamarre qui semblait provenir des deux côtés de la rivière.
La fusillade se poursuivait ponctuée dans le lointain par des explosions plus sourdes, provenant sans doute de canons ou de mortiers.
De temps en temps et à proximité, des claquements plus secs nous laissaient  penser que le danger était partout et que les combats dont nous ignorions toujours l’origine s’étendaient à toute la ville.
Nous nous perdions en conjecture : peut-être étaient-ce les Annamites qui attaquaient la ville pour exterminer les Français comme ils nous l’avaient promis  après avoir décrété leur indépendance ?
Au bout d’une heure d’angoisse et étreints par ces incertitudes nous décidâmes Jean et moi d’aller aux nouvelles ; la maison la plus proche était située de l’autre côté de la rue et habitée par le docteur Théris et sa famille, dont le fils Maxou était un ami.
Nous ne pouvions cependant nous y rendre sans un minimum de précautions ; en un tour de main nous avions remonté les fusils de chasse de mon père et nous nous glissâmes furtivement dans la rue après quelques minutes d’observation pour nous assurer au préalable que la voie était libre. L’électricité n’ayant pas été coupée les lampadaires éclairaient une rue absolument vide, tandis que de toutes parts dans les environs la fusillade faisait rage.
Nous traversâmes d’un bond  la rue et arrivâmes dans le jardin de nos voisins l’arme à la bretelle.
La maison paraissait abandonnée et morte, aucune lumière et aucun son ne nous parvenaient.
Arrivés sur le perron de la maison nous frappâmes  discrètement à la porte d’entrée mais personne ne répondit ; nous dûmes insister à plusieurs reprises avant qu’elle ne s’entrebâille. Des figures terrorisées apparurent dans l’obscurité ; dès que les habitants nous eurent identifiés ils parurent encore plus effrayés en voyant nos armes (mais ce n’est que plus tard que je compris enfin  la raison de leur terreur.)
« – Mais vous êtes fous de circuler ainsi !
-Que se passe-t-il ? Leur demanda mon frère, nous venons aux nouvelles car nous pensions que les Américains avaient débarqué !
-Vous n’êtes donc pas au courant ? Ce sont les Japonais qui ont attaqué l’armée française ; rentrez donc très vite chez vous car si vous êtes pris en armes vous risquez le pire ; ils recherchent les résistants qui se battent contre eux et ils pourraient croire que vous en faites partie ! »
Là-dessus la porte se referma bruyamment et enfin éclairés sur la nature des événements il ne nous resta plus qu’à retourner dare-dare chez nous après nous être assurés une nouvelle fois que la rue était libre de toute patrouille japonaise ! Nous l’avions échappé belle ! Heureusement que nous n’avons pas croisé de Japonais car notre compte eût été bon ! De retour à la maison nous informions nos parents sur la situation, démontâmes rapidement les armes pour les remettre dans leurs étuis et tînmes conseil : mais que faire ! ?
Nous nous trouvions donc confrontés à la seule situation que  nous n’avions pas envisagée ; étant donné les accords passés entre la France et le Japon rien ne nous laissait supposer qu’ils allaient être rompus aussi brutalement ; nous avions espéré que ces accords se maintiendraient sans problème jusqu’à l’issue de la guerre du Pacifique, dont la fin paraissait d’ailleurs imminente, et que nous pourrions ainsi préserver le Protectorat Français sur l’Indochine.
Les combats avaient débuté depuis plusieurs heures et nous pensions, qu’en l’absence d’un débarquement des forces alliées nos troupes n’avaient aucune chance de s’imposer ; compte-tenu de l’intensité des combats ils ne pourraient pas se prolonger bien longtemps, mais quelle en serait l’issue ?
Pour parer au plus pressé et nous mettre à l’abri de tout projectile égaré nous nous réfugiâmes dans un premier temps dans la tranchée que mon père avait fait construire au fond du jardin dans la perspective d’un bombardement aérien.
Vers une heure du matin la fusillade se poursuivant d’une façon plus sporadique nous regagnâmes  la maison où, tout compte fait, nous n’étions pas forcément plus en danger, les murs nous paraissant suffisamment épais ; à un moment que je ne puis préciser, des voisins aussi surpris que nous par ces combats nous avaient rejoints. Nous nous étions regroupés à l’étage essayant à travers les fenêtres d’analyser la situation ; les choses ne paraissant pas évoluer, nous décidâmes de prendre quelque repos et de regagner nos chambres.
Au matin dès le lever du jour, quelques explosions et des rafales se faisaient encore entendre dans le quartier européen alors que plus loin au-delà de la rivière, dans la direction de la concession française située à proximité de la citadelle et qui abritait les casernes de l’armée française, les combats faisaient toujours rage.
Enfin vers dix heures les combats diminuèrent sensiblement mais ils ne  cessèrent totalement qu’en fin de soirée vers quinze heures ; nous avions malheureusement tout lieu de penser que nos troupes très inférieures en nombre et en matériel avaient dû se rendre et déjà nous pensions aux blessés et aux morts. Dans la journée nous vîmes passer quelques camions chargés de soldats japonais encadrant quelques soldats français prisonniers ; bientôt les rues furent parcourues par des patrouilles à pied qui étaient apparemment à la recherche des derniers foyers de résistance puis quelques têtes connues apparurent dans la rue venant timidement  aux nouvelles : nous étions tous effarés et anxieux de l’avenir ; enfin les premiers informations fiables commencèrent à circuler sur les événements de la nuit.
Nous eûmes ainsi quelques détails sur le déroulement des opérations et apprîmes les noms des premières victimes connues  parmi la population française, militaire ou civile.
Pour éviter de se rendre, certaines unités s’étaient déjà, paraît-il, enfoncées dans la brousse pour échapper aux Japs, cherchant à rejoindre des maquis qui se seraient formés dans la montagne.
Un peu plus tôt dans la matinée j’avais aperçu le docteur Théris, notre voisin d’en face, rejoindre furtivement son domicile ; nous comprîmes enfin la raison de l’accueil qui nous avait été réservé chez nos voisins quand  Jean et moi étions allés aux nouvelles ; en effet le docteur Théris faisait lui-même partie d’un groupe de résistants civils qui s’étaient retranchés dans un bâtiment des travaux publics et s’étaient battus avec succès pendant toute la nuit contre les forces japonaises ; à l’aube après la fin des combats il rejoignait son domicile en catimini après que son groupe, devant l’issue des combats, avait décidé de se disperser rapidement afin d’éviter de tomber entre les mains des Japonais.
Sa famille qui pendant ce temps était dans l’angoisse avait évidemment été effrayée par notre arrivée intempestive qui aurait pu, en cas du passage imprévue  d’une patrouille japonaise, dénoncer toute cette famille du fait des activités du Docteur !
En début de matinée nous avions pu enfin prendre Radio Saïgon qui était restée silencieuse pendant toutes ces heures d’angoisse ; en pleurant et d’une voix émue la speakerine lançait à l’adresse des Français, un appel à la reddition dictée par le commandement japonais, nous informant qu’en dehors de quelques poches de résistance nos troupes avaient cessé le combat dans toutes les grandes villes.
Bientôt une voiture passa dans la rue avec des haut-parleurs confirmant ces propos et nous intimant l’ordre d’apporter de toute urgence nos armes, munitions, nos postes de radio et tous les équipements militaires que nous pouvions avoir, à l’hôtel Morin où les Japonais avaient organisé ce ramassage ; de plus nous étions assignés à résidence jusqu’à nouvel ordre et un couvre-feu avait été instauré ; un peu plus tard dans la matinée un avion japonais vient survoler la ville à basse altitude et lança des tracs  invitant la population française à collaborer sous peine de  sanctions.
Le corps de mon ami Guy Hartère, blessé à mort, n’avait pu être approché pendant les combats ; il gisait depuis la veille au soir devant le palais du Résident Supérieur. Il fut enfin récupéré par sa famille, et transporté à son domicile sur une charrette à bras déglinguée ; il avait été cloué au sol par un coup de baïonnette alors qu’il cherchait, au plus fort des combats, à rejoindre courageusement son poste au service du Chiffre du gouvernement pour détruire les documents secrets dont il avait la charge, afin qu’ils ne tombent pas aux mains des Japonais.
Peu à peu des combattants qui avaient cherché refuge dans la brousse revinrent en ville, haves et épuisés, et furent aussitôt fait prisonniers par les soldats japonais et conduits à la citadelle avec les militaires. Ceux qui avaient  été repérés par la Sûreté japonaise, ou qui étaient simplement suspectés, furent emmenés directement à la prison pour être interrogés ; tombés entre les mains de la police militaire japonaise, la célèbre Kempetaï bien connue pour sa cruauté, ils seraient aussitôt torturés et hélas très peu d’entre eux ne reverraient le jour.
Parmi eux un certain Tricoire, ingénieur sorti de la même école que notre père,  était un des chefs de la résistance ; j’avais d’ailleurs eu l’occasion de l’apercevoir quelques mois auparavant à la maison où un rendez-vous des plus clandestins avait été organisé pour lui permettre de rencontrer un émissaire des Forces Françaises Libres venu en Indochine pour organiser la résistance ; bien qu’étranger à cette action mon père avait prêté asile à cette importante rencontre car nous savions ne pas être surveillés.
Dès le 10 mars au soir, ordre fut donné à toutes les familles des militaires prisonniers, de se regrouper  à la Providence ; l’exode de ces femmes, encombrées d’enfants de tous âges dura trois jours.
 C’est alors que furent créées les équipes de jeunes qui, en l’absence de main-d’œuvre locale (qui avait interdiction d’intervenir), se mirent au service de notre petite communauté. Nous étions regroupés par équipe de huit à dix garçons qui se dévouèrent courageusement, parfois au péril de leur vie, pour venir en aide aux plus démunis et aux plus fragiles, tout au long de ces mois de captivité.
Pendant trois jours ce fut un véritable exode de femmes arrivant de tous les quartiers périphériques, chargées des maigres bagages qu’elles avaient pu récupérer à leur domicile, échappés au pillage qui avait suivi l’intervention des Japonais.
Nous les aidions de notre mieux à déménager et à s’installer à la Providence, grâce à de vieux  camions réquisitionnés ou à des charrettes à bras récupérées au hasard chez des particuliers, que nous tirions courageusement à travers les rues comme de simples manœuvres.
Ces pauvres familles s’ installèrent comme elles  le purent dans les salles de classes vidées de leurs pupitres et mises à leur disposition par les Pères des Missions Étrangères  qui géraient  cet établissement ; ils durent même, devant l’affluence des arrivantes  leur céder leurs chambres avant de se regrouper au mieux dans un local annexe inconfortable, avec les quelques élèves  pensionnaires qui n’avaient pu rejoindre leurs familles retenues dans une autre ville.
Bientôt notre chère école, où j’avais été élève pendant quatre ans, se transforma en une véritable cité populaire qui n’avait plus rien de commun avec ce que nous avions connu ; les femmes accaparèrent les corridors pour installer leur cuisine à même le sol  sur des fourneaux malgaches, pendant que des guirlandes de linge séchaient au vent, accrochées un peu au hasard dans les chambres et dans les corridors.
Les braves Pères furent rapidement débordés par ces nouvelles pensionnaires, auxquelles ils n’étaient pas accoutumés  n’ayant eu à faire  jusque là  qu’à des garçons ; ils  eurent parfois beaucoup de mal à imposer un minimum de discipline à ces femmes perturbées par la situation ;  certaines étaient sans nouvelles de leurs époux,  et, sans le moindre revenu, se trouvaient pour le moment confrontées, dans l’angoisse, à de graves problèmes matériels.
Il fallut aussi rapidement récupérer une cinquantaine de blessés des derniers combats, qui intégrèrent dans un premier temps l’hôpital central où œuvraient encore des Médecins Militaires français qui n’avaient pas encore été emprisonnés. Ils devaient  subir le comportement inamical  de leurs propres infirmiers vietnamiens qui  ne firent preuve d’aucune humanité pour nos blessés.
Afin de faire face à la pénurie d’infirmières et au comportement des infirmiers annamites, plusieurs jeunes filles de nos amis se portèrent volontaires avec générosité et courage, pour aider aux soins et au service de nos blessés : travail particulièrement difficile vues les circonstances et le manque cruel de médicaments. Notre mère ressortit son uniforme de la croix rouge et  enfourchant vaillamment sa bicyclette – au mépris des sentinelles japonaises qui lui barraient parfois la route – allait porter assistance aux malades et aux nécessiteux bloqués chez eux.
Un bureau de liaison franco-japonais fut rapidement mis en place pour permettre à notre communauté de dialoguer plus facilement  avec les autorités japonaises et éviter parfois, après de nombreux palabres, l’application de directives insultantes.
Cet organisme s’installa dans une maison proche de la nôtre, primitivement habitée par M. et Mme Truc, conseiller politique du gouverneur, qui en furent expulsés manu-militari et que nous récupérâmes aussitôt chez nous dès les premiers jours.
Notre maison se trouvant dans la zone délimitée par les Japonais nous eûmes la chance de pouvoir rester chez nous mais contraints d’accueillir des réfugiés expulsés de leur domicile.
Vinrent se joindre à nous Mme Destenay, femme de l’administrateur, Résident Maire de Hué, ainsi que leur fille Nadine, leur jeune fils Patrick âgé de neuf ans et leur chien.
Dans la foulée nous récupérâmes également dans les jours suivants Mlle de Rotalier, une vieille fille grincheuse, et son chien. Mme Destenay, ses enfants, Mlle de Rotalier et leurs chiens furent installés dans ma chambre. Simone échoua dans la chambre de nos parents sur un lit de fortune, afin de libérer sa propre  chambre qui fut affectée à la famille Truc.
Le corridor d’entrée et le bureau de papa accueillirent la famille Fafard et leurs cinq enfants.
Jean et moi nous échouâmes pour la nuit sur des matelas volants que nous installions tous les soirs au milieu du salon, nos moustiquaires étant accrochées tant bien que mal à travers la pièce et le tout devant disparaître dès le lever pour laisser place nette afin que les pièces communes conservent un minimum de convivialité.
Pour faire bonne mesure deux autres célibataires M. Lavielle et M. Gillet se joignirent à nous par la suite ;  la maison était grande et nos parents toujours prêts à accueillir les moins chanceux se firent un devoir de rendre service aux personnes en difficulté ; la partie principale de la maison étant sursaturée, les deux  derniers arrivants durent se contenter des chambres de boy situées à l’extérieur dans les dépendances, après que ceux-ci nous eurent quittés sur ordre du nouveau gouvernement Viêt-minh qui leur interdit de travailler pour des Français. Ces nouveaux arrivants durent au préalable laver les lieux à grandes eaux puis les repeindre et enfin les aménager au mieux pour les rendre plus habitables.
Maman qui régnait, non sans peine mais  avec doigté sur cette petite communauté, avait dû poser au préalable aux nouveaux arrivants  quelques conditions et quelques règles essentielles afin que l’harmonie règne au mieux parmi les occupants ; nous ne pouvions prévoir la durée de cette situation qui selon toute vraisemblance serait très longue et il était capital que régne entre nous la meilleur entente.
En priorité elle décida, après avoir distribué à chacun sa chambre, de conserver intacts le salon et la salle à manger et donner à la popote pour le temps qu’elle durerait, un maximum de tenue, permettant  à chacun de se retrouver dans un cadre le plus agréable possible, au moins dans la journée. Ces dispositions permirent de maintenir parmi les membres de notre petite communauté et en dépit des circonstances, une harmonie et une ambiance que ne connurent pas toujours d’autres popotes.
En l’absence du personnel qui avait dû nous quitter fin avril, il fallut bien s’organiser pour le fonctionnement de notre petite communauté, qui atteignit bientôt une vingtaine de personnes, et nous répartir les tâches ménagères  essentielles. Cela ne se fit pas toujours sans tiraillements car ces femmes d’Administrateurs des Colonies, à l’inverse de notre mère, n’avaient aucune compétence particulière en matière de cuisine, ayant toujours eu l’habitude d’être servies par une multitude de domestiques, et n’étaient pas toujours aptes à se plier aux tâches ménagères.
Maman, aidée par notre sœur Simone et par Monsieur Gilet, dut assurer l’essentiel de la cuisine ; nous avions  heureusement des réserves importantes de riz, de café et de sucre, destinées à l’origine au personnel du chantier, et qui furent mises à la disposition de la communauté ; pour le courant nous devions à tour de rôle aller à pied  sur le marché indigène qui avait été ouvert à notre intention en périphérie de la zone de détention et se trouvait donc  sous le contrôle des autorités vietnamiennes. Ces approvisionnements n’étaient pas sans danger car il fallait sortir de la zone autorisée et nous nous trouvions souvent confrontés à des agressions menées par des groupes de jeunes Vietnamiens toujours prêts à nous chercher querelle.
En ce qui concerne l’organisation de la maison chacun avait la charge de son linge et du  ménage de sa chambre ; nous devions en outre assurer à tour de rôle le ménage des deux pièces principales réservées à la communauté et la mise en place du service de la salle à manger où nous prenions tous ensemble nos repas ; la table n’étant pas suffisamment grande, nous, les jeunes, étions regroupés sur une table de bridge dressée dans le salon, ce qui nous laissait une plus grande liberté.
Une dizaine de jours après  les événements du 9 mars un ultime locataire vint se joindre à nous en provenance d’Hanoï où il poursuivait ses études de médecine : il s’agissait de Pierre Jean Truc âgé de 20 ans qui rejoignait ses parents à la suite de la fermeture de la Fac de médecine.
Bien évidemment il s’installa à la maison puisque nous n’étions plus à un partenaire près. P. J., comme nous l’appelions, était un garçon assez exceptionnel pour son âge sur bien des rapports.
Grand sportif, champion d’Indochine du lancer du disque, il attirait immédiatement la sympathie par une joie de vivre très communicative et un dynamisme entraînant ; cultivé et doté d’une voix exceptionnelle il eut tôt fait de rassembler autour de lui un groupe de jeunes, garçons et filles, qui, désœuvrés par les événements, tournaient en rond dans notre petit périmètre et n’attendaient qu’une occasion pour se ranger derrière un leader.
Nous sympathisâmes dès son arrivée et nous fûmes bientôt inséparables, partageant toutes nos activités du matin au soir, tant sportives que services à la communauté,  installant chaque soir pour la nuit nos matelas côte à côte à même le sol  au milieu du salon.
Épris de culturisme qu’il nous communiqua dès son arrivée, nous eûmes tôt fait d’installer au fond du jardin, sous des arbres propices et à l’abri des regards de la rue, un emplacement qui devint notre aire de musculation après que nous ayons confectionné une barre fixe et quelques agrées rudimentaires ; en l’absence de tout autre point de rencontre l’endroit devint bientôt  le point de rendez-vous d’une dizaine de jeunes venus partager avec nous nos séances de culture physique.
Attirées par les charmes de P. J. quelques jeunes filles se joignirent à nous, et pour passer le mieux possible ces heures de liberté forcées  nous décidâmes de monter une pièce de théâtre ! Le but n’était évidemment pas de nous produire un jour sur des planches mais plutôt de nous occuper et de nous distraire.
Malheureusement après un certain nombre de répétitions, parfois interrompues par des événements fortuits et la défaillance de certains, nos répétitions cessèrent peu à peu, faute aussi sans doute d’une conviction suffisante des comédiens en herbe !
Pour agrémenter nos réunions et mettre un peu de gaieté j’avais remis en service notre vieux phonographe à manivelle et nous repassions en boucle les quelques disques échappés aux événements, que PJ accompagnait de sa voix profonde ! Pour éviter l’attention de la rue et ne pas importuner les parents qui se reposaient aux heures chaudes nous avions bourré le pavillon du phonographe avec de vieilles chaussettes ! Si cela amortissait le bruit c’était hélas au détriment de la musicalité, mais qu’importe, ces vieux airs du passé nous aidaient à supporter notre isolement !
Bientôt un noyau plus étroit s’était formé au sein de notre petite bande, comprenant en plus de moi-même,  PJ, Robert et Jean Claude Fiard : cette nouvelle bande des quatre devint inséparable !
Indépendamment de ces moments de loisirs nous faisions équipe  pour participer aux travaux de la communauté et de ce fait  nous ne nous quittions pratiquement plus du matin au soir.
Pour ces travaux notre équipe, considérée comme la plus active, se renforçait à l’occasion  de deux ou trois autres garçons.
Parmi les nombreux travaux d’intérêt général qui  nous étaient confiés : corvée de ravitaillement au marché pour la communauté, déménagements divers pour les personnes en difficulté, transport des repas aux blessés installés dans un hôpital de fortune ; certaines activités qui nous furent également confiées étaient particulièrement pénibles, celles des enterrements des membres de notre communauté ; nous utilisions pour ce faire une charrette à bras montée sur pneumatique que notre père avait mise à notre disposition (elle avait servi précédemment à des travaux de chantier).
Le service des pompes funèbres officielles étant interdit aux Européens, nous devions assurer nous-mêmes les enterrements de nos morts ; évidemment il y en eut un certain nombre tout au long de cette année de concentration, soit par maladie, soit par accident ou  parfois suite à des meurtres perpétrés par des Vietnamiens.
Ce pénible travail nous incombait et nous mîmes toutes nos énergies et notre dévouement pour l’assurer dignement et honorer au mieux les familles éplorées.
À plusieurs reprises pour respecter l’usage et en l’absence de cercueil, mon frère Jean, redoutable bricoleur, les confectionnait à la maison en utilisant un stock de planches inutilisées après la fermeture du chantier. Une fois, s’agissant du décès d’un  enfant de cinq ou six ans nous n’eûmes d’autre alternative que d’utiliser comme cercueil une ancienne boîte à croquet.
Ne pouvant utiliser le cimetière central qui se trouvait hors de la zone d’internement nous enterrions nos morts dans un jardin contigu à l’église paroissiale. Ces cérémonies étaient  des plus pénibles, particulièrement quand nous eûmes  à procéder à celles d’amis connus, d’enfants, ou lors d’une épidémie de choléra qui s’était abattue dans le camp, par une chaleur  accablante qui rendait encore plus pénible notre travail.
À part ces moments très difficiles, notre jeunesse et notre insouciance aidant, nous nous efforcions de maintenir dans notre groupe une certaine gaieté pour éviter de nous laisser gagner par l’angoisse de l’avenir.
Par ailleurs et afin d’occuper ces jeunes collégiens  en manque de scolarité, des cours officieux furent organisés  pour les plus courageux d’entre nous qui cherchaient à combler le retard que leur imposaient les circonstances. Ces cours dirigés par des bénévoles, professeurs  ou élèves volontaires d’un niveau plus élevé, se tenaient un peu au hasard des locaux disponibles mais malgré ces bonnes volontés ils ne duraient en général que quelques semaines, étant souvent brusquement interrompus par des incidents fomentés par les Vietnamiens et qui rendaient dangereux tout déplacement à travers la ville.
Bientôt quelques nouvelles rassurantes filtrèrent sur le déroulement de la guerre dans le Pacifique qui nous laissèrent entrevoir, enfin, une issue favorable à nos misères.
Nous avions évidemment appris depuis peu que la guerre avait cessé en Europe en mai 1945 à la suite de la défaite de l’Allemagne, mais le comportement des Japonais dans le Pacifique restait  une énigme et connaissant leur esprit guerrier et leur cruauté naturelle nous avions tout lieu de craindre de leur part une réaction dramatique.
C’est dans ces circonstances que survint un épisode qui eut pu être tragique ; un soir, courant avril, alors que nous étions à table notre boy, qui ne nous avait pas encore quittés vint nous prévenir en tremblant que deux indigènes demandaient à parler à monsieur Truc ; renseignements pris il s’agissait de deux tirailleurs indigènes qui, libérés par les Japonais après les combats sanglants qui s’étaient déroulés à Lang Son, regagnaient à pied leur pays dans le sud de l’Indochine.
Dès le 7 août des informations, qui nous parurent d’abord extravagantes, circulèrent faisant état du lancement par les américains le 5,  d’une bombe atomique aux effets dévastateurs qui aurait  rasé toute une ville japonaise !
C’était tellement gros et inattendu que dans un premier temps nous eûmes beaucoup de mal à le croire ; était-ce la fin de la guerre et étions nous enfin au terme de nos angoisses ?
Il nous fallut encore attendre quelques jours et le lancement de la deuxième bombe sur Nagasaki pour y croire enfin ! Ce n’était pas un bobard et  en effet dès le 15 août le gouvernement japonais capitulait sans condition.
Heureusement pour nous et quoi qu’il en déplaise aux pacifistes, nous  fûmes sauvés in extremis par les deux bombes atomiques que les Américains lancèrent sur le Japon et qui contraignirent enfin, après plusieurs ultimatums restés sans réponse, le gouvernement japonais à mettre fin aux hostilités.
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