Lefas, Georges (1906-2002)

Lefas, Georges (1906-2002)
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Témoignage du R. P. Lefas sur Léopold Cadière

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Le 28 octobre 1993
Procure de Notre Dame de Toutes Grâces
60 128 Mortefontaine
 Si j’avais été « sous la coupe » du bon père Cadière, à mon arrivé à Huê (en avril 1937), j’aurais trouvé en lui un « initiateur » de première valeur pour mon apprentissage de la langue et des coutumes vietnamiennes.
Hélas, il n’en fut rien et mes premiers pas ont été imprudemment limités à quelques mois, juste le temps de commencer à bafouiller, à la manière des débutants avant d’être « happé » par l’activité professorale, à laquelle j’avais été invité à me préparer ( licence d’enseignement à la Sorbonne », en entrant à l’Institut de la Providence (établissement secondaire, fondé par le diocèse en 1930, avec l’agrément des autorités administratives qui avaient fait une «promesse de Gascon», en  assurant qu’il n’y aurait pas la concurrence d’un lycée, à Hué), établissement qui avait alors quand besoin de personnel enseignant.
J’ai su par la suite, que le père Cadière avait déploré -à juste titre- ces circonstances, à mon sujet. De fait, personnellement, je ne m’en suis jamais bien remis, du point  de vue des maniements de la langue.
Je n’avais guère d’occasion de me rendre à Di Loan et  – à vrai dire – je ne sortais presque pas de la Providence où je logeais et où j’étais rivé à mon travail.
Mes rencontres avec le père Cadière furent donc insignifiantes, à cette époque.
En revanche, il s’est trouvé que mon père ( alors Sénateur d’Ille et Vilaine), accompagné de ma mère, est venue en Indochine, au début de 1939, mon père étant, alors, chargé d’une mission parlementaire, comportant l’inspection des établissements de l’enseignement public, en Indochine (mon père, ancien chargé de cours à la Faculté de Droit d’Aix en Provence, avait dés son entrée au Parlement, en 1902, fait partie de la Commission de l’Enseignement. Dès son entrée au Parlement, il avait fondé avec Louis Marin, Député de Meurthe et Moselle, le « Groupe de Défense de l’Enseignement Libre »).
Très bien reçu  par les autorités administratives ( le Gouverneur Général Bréviè et les Résidents supérieurs locaux, ainsi que pour les responsable de l’Enseignement Publique) mon père ne se privait pas d’ajouter à la liste des établissements officiels celle des Etablissements Privés, fondés par les congrégations religieuses ( Frère  des écoles chrétiennes – religieuses de St Paul de Chartres, Chanoinesses de St Augustin, etc.)
C’est ainsi qu’il arriva, toujours accompagné de ma mère – à Hué, au début de Février 1939. Il  y rencontra les hautes personnalités de la Ville Impériale, y compris leurs majestés l’empereur Ba Dai et l’impératrice Nam Phuong ( qui était catholique).
A cette occasion, l’Institution de le Providence reçut sa visite qui fit sensation – notamment auprès de mes élèves de la classe de première A auxquels mon père improvisa une leçon sur la poésie contemporaine et notamment sur son ami Adrien Hiphonard dont il cita de mémoire un poème. Bien entendu, le Résident Supérieur M. Graffeuil fit conduire mes parents à Di Loan, pour rendre visite au R.P Cadière. Ce fut le 10 février 1939 (comme en fait foi le carnet de notes de voyage, rédigé succinctement par mon père). Je n’avais pas pu accompagner mes parents, de sorte que ne puis pas témoigner de la conversation des plus intéressantes qu’ils ont eue ensemble. Voici, pourtant, un certains nombre de sujets qui ont du être abordés au cours de cette visite mémorable.
Le R.P de Cadière était natif d’Aix-en-Provence (1869) et il y avait fait de brillantes études secondaires (dans les Ecoles Catholiques, ou au Lycée où il avait été le condisciple de plusieurs personnalités futures du monde intellectuel avant d’entrer au Grand Séminaire d’Aix, puis au séminaire des Missions Etrangère de Paris (1889).
Du fait que mon père allait, lui-même, dix ans plus tard ( 1899-1901 ), séjourner à Aix en Provence pour y enseigner l’histoire du droit à la Faculté de Droit de cette ville, il lui était facile d’évoquer, lors de sa visite à Di Loan, bien des souvenirs communs –ô combien agréables ! – sur cette cité, métropole intellectuelle de la Provence. Et, cela, d’autant plus que le P.Cadière avait eu l’occasion de revoir sa ville natale, au cours de son unique séjour de congé en France (1911-1912) ; séjour au cour duquel, en dehors de quelques soins médicaux indispensables, il avait pu renouer des liens avec sa petite patrie et, notamment, prendre contact avec «  l’Académie d’Aix » en vue d’échanges scientifiques importants.
A ce propos, j’ai personnellement entendu le P.Cadière me confier que son idée de fonder, à Hué (en 1913, à sont retour de congé)  «  l’Association des Amis du Vieux Hué » lui était venue, en partie, de l’exemple qu’il avait trouvé à Aix, d’une Association de Recherches Historiques, avec laquelle il établit des relations……
Pour en revenir à la visite de mon père, je pense qu’il y a dû y avoir, par ailleurs, des allusions au problème de l’Instruction Publique en Indochine, ainsi qu’à l’effort fourni par l’Enseignement Catholique dont il était utile de reconnaître l’apport considérable à l’égard de la culture française, et qui entraînait le respect et l’encouragement de la part des autorités officielles dans une idée de tolérance, d’ailleurs largement observée.
Ajouterai-je (confidentiellement) que la venue de mon père en Indochine lui a permis de consolider les bon rapports de l’administration de l’Enseignement Publique avec les Etablissements Privés, relevant des congrégations religieuse ou des diocèses.
Un dernier sujet vraisemblable de conversation avec le Père Cadière, lors de la visite de mes parents, fut l’expression de leurs admirations pour le Jardin Botanique amoureusement soigné par le père, avec sa collection d’innombrables fougères, ses orchidées etc…. oasis de verdure qui abritait sa réserve d’oiseaux rares et de poissons des tropiques….un petit paradis. Tout en recevant avec modestie ces compliments mérités, le père Cadière a certainement laissé paraître, dans ses paroles, l’amour de la nature du bon dieu, qu’il allait exprimer plus tard dans sont «  Elévation » aux accents digne d’un Teilhard de Chardin.
Oserai-je dire, à ce propos, qu’il n’est pas impossible de retrouver un écho de ce genre de propos du P.Cadière et de son témoignage à ce sujet, dans les notes de voyages hâtivement couchées sur le papier par mon père, dont je relève ce passage :
« L’observateur, le géologue, le naturaliste, ne peuvent qu’admirer la puissance formidable de ce bouillonnement de la vie et la simplicité, la merveilleuse harmonie de ses moyens et de son organisation tant individuelle que générale. Le plan nous apparaît, nous le constatons « de visu », il nous dépasse trop pour être pleinement compris par nous. Nous ne pouvons que nous y soumettre. C’est le devoir, l’adhésion confiante que nous demande le Créateur et qu’Il sait récompenser au centuple. À quoi nous conduirait la révolte ? Que pourrait-elle changer aux lois de l’Univers ? ».
Si, de cette année 1939, je fais un saut jusqu’à celle du cinquantième anniversaire de l’ordination sacerdotale du R.P. Cadiere, je retrouve la fête si touchante dont  le curé de Di Loan, chef du district de la Dât Do et  l’éliminent rédacteur en chef du Bulletin des Amis du Vieux Hué fut l’objet, en cette année 1942.
Ce fut une apothéose pour le bon père dont tout le monde admirait la carrière de missionnaire et de savant, tant du côté des autorités civiles que de celles du Vicariat Apostolique ( Mgr Lemasle) et de la délégation apostolique ( Mgr Drapier O. P. )
Le discoure du Père Cadière toucha le cœur de beaucoup d’auditeurs et fit réfléchir les jeunes missionnaires que nous étions, en face d’une telle expérience…
Hélas ! Des épreuves bien peu communes allaient fondre sur le père Cadière – comme sur nous tous – sous la forme du  « coup d force » et de l’occupation des Japonais, le 9 mars 1945. Cela se traduisit par un départ forcé de Di Loan, suivi d’une résidence assignée à Hué ( à la Procure de la Mission, jouxtant l’Evêché ).
La défaite japonaise, au lieu de libérer définitivement le père Cadière, fut l’occasion, pour les forces communistes du Viet Minh, de faire main basse sur un certain nombre de missionnaires français (ceux du Grand Séminaire de Huè à Phu Xuân et plusieurs autres, au Nord de la capitale, dont le père Cadière, revenu à Diloan). Ils furent tous déportés et internés à Vinh. Cela allait durer six ans et demie (1946-1953).
Qu’en fut-il pour le père Cadière ?
Tous les témoignages s’accordent à reconnaître sa sérénité. Le bon père réussissait toujours à trouver un coin de table, pour rédiger quelque « article savant »et surtout, ses «  Souvenirs d’un vieil annamitisant » qui allaient être publiés plus tard.
Il ne s’ennuyait jamais ni  ne s’énervait. Il priait beaucoup. Il n’empêche que cet internement altéra singulièrement la santé du père Cadière, déjà âgé de 77 ans en 1946.
Un évènement sur lequel je n’ai eu que peu d’informations ( par le Père Audigou, compagnon d’internement) a été la démarche spontanée du P. Cadière d’adresser au Président Hô Chi Minh une lettre, attirant son attention sur ce qu’avait d’anormal la détention de si nombreux missionnaires qui n’avaient jamais rien fait d’autre que se dévouer à la population du Viêtnam .
La réponse ne vint sans doute que bien tardivement sous la forme de la libération des missionnaires en 1953 (un an avant la bataille de Dien Bien Phu et les Accords de Genève de 1954) …
De retour à Hué le P Cadière – qui avait refusé de se laisser rapatrier en France – s’installa avec quelques confrères d’internement, dont le R.P.Roux originaire d’Aix en Provence comme lui, à la Procure de Hué.
Là, je lui ai fait quelques courtes visites qui m’ont permis d’admirer la sérénité de sa préparation à paraître devant le Seigneur. Il restait des heures sous la véranda à contempler la nature, attentif au chant des oiseaux et aux jeux de lumière et de coloris du paysage. Ses souvenirs devenaient prière d’action de grâce et de supplications, en faveur de cette population, tant aimée de lui, dont il devinait les souffrances futures.
C’est au cours de l’une de ses dernières visites que, l’ayant questionné un peu indiscrètement sur la façon dont il passait sont temps, je l’entendis me répondre : « je savoure la vie. »
Cette vie, il n’a pas fait que la savourer, la chanter, il l’a glorifiée par ses recherches de savant et il a aidé ses chers Vietnamiens à en rendre grâce au ciel. »
Père Georges Lefas