AP0638-Sogny-Marien

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Titre : Hué, 1933 – Cérémonies du Nam Giao (6) – Arrivée de S.M. au palais du jeûne

Notice : SM. Bao Dai est descendue de sa chaise à porteurs et se dirige à pied vers le palais du jeûne, Des mandarins de la cour lui rendent les honneurs. Notule : Nam Giao, sacrifice au Ciel et à la Terre – La cérémonie  » L’office qui se déroule dans ces différentes enceintes, la nuit, à l’heure où la lune brille de son plus grand éclat et laisse couler son froid rayon argenté par l’ouverture du dôme, est extrêmement complexe ; aussi pendant que l’Empereur se recueille, est-il nécessaire de procéder à une répétition générale, qui satisfera en partie un public attiré par l’intérêt que présentent toujours les symboles oubliés ou ensevelis, appel d’un passé qui ressuscite de loin en loin ; mais si l’attrait du décor et des costumes est réel, cette parade diurne, scène mimée que la lumière du jour offusque, est sans âme ; les mandarins sont des figurants qui remplissent machinalement leurs rôles et il faudra l’ombre propice et son mystère pour ressusciter une pensée collective, pour rendre à chaque élément la réalité magique que l’homme a voulu leur attacher ; c’est la nuit seulement que la fête prend tout son sens à la lueur des astres, des grandes torchères et des lampadaires figurant les constellations zodiacales. Mais si tout est recueillement dans les lieux sacrés, dès la tombée du jour, autour de l’esplanade, sous les pins, des feux de bivouac ont été allumés auprès desquels se pressent les soldats et le personnel qui fut nécessaire ; c est ripaille et causeries profanes tandis que la cloche sonne à l’heure où S. M. Bao Dai se rend au Nam Giao. Il est en tenue d’apparat, vêtu d’une tunique à larges manches de soie violette sur laquelle s’étalent, en broché d’or, dragons, soleil, lune, constellations ; il porte une jupe de satin jaune, un fémoral composé de plusieurs bandes de soie de couleurs diverses terminées par des franges, une étroite écharpe autour du cou, croisée sur la poitrine et terminée par des brins de soie mêlés de pierreries, un bonnet retenu par une jugulaire et surélevé en arrière pour supporter la plaque brodée horizontale d’où tombent devant et derrière douze chaînettes de perles de couleur ; enfin, l’Empereur tient entre ses mains la tablette de contenance en jade, qu’il mettra dans une pochette de son vêtement chaque fois qu’il sera appelé à agir, pour la reprendre aussitôt après (voir AP2946). L’Empereur devant le seuil à triple portes de la troisième enceinte (voir AP0639), pénètre par l’entrée de gauche, réservant celle du milieu aux Génies, et procède au lavement des mains, purification solennelle de l’officiant qu’il devient ; et dans la nuit ceux qui auraient pu se glisser assez près auraient entendu alors des indications de ce genre « A Sa Majesté, qu’Elle s’avance devant la tablette à encens. A Sa Majesté, qu’Elle passe la tablette de jade dans sa manche,… qu’Elle offre l’encens…, qu’Elle se redresse…etc. C’est que, dès l’instant que l’Empereur a franchi la troisième enceinte, toute la cérémonie se déroule selon un rituel empreint de la plus rigoureuse liturgie chinoise, et chaque acte s’ordonne à haute voix par deux hérauts. Un des buffles de sacrifice est brûlé, holocauste dont les fumées iront rappeler aux Génies célestes qu’ils sont invités tandis qu’un peu des poils et du sang de la victime sont enfouis en terre pour inciter les Puissances terrestres à venir. L’Empereur, qui a franchi le deuxième tertre, brûle de l’encens en leur honneur, tandis que retentit le « chant de la Paix » accompagné de danses rituelles. Sa Majesté atteint maintenant le temple du Ciel : les Génies arrivent, les Génies sont là, les voiles de leurs tablettes sont retirés pendant le chant du commencement « O immensité sans bornes du Ciel ! O calme profond de la Terre ! Vos bienfaits sont grands comme le Ciel et la Terre. Votre grâce de génération et de production est au-dessus de tous les éloges. Nous vous offrons ces précieux objets avec une vénération sincère bien que vous ne parliez pas… «  Offrandes des objets de jade, des pièces de soie, des victimes, des fruits et du vin ayant satisfait les Esprits, un mandarin lit la Prière ou Invocation par laquelle, en une saison particulièrement propice aux êtres animés, l’Empereur a le bonheur d’offrir un brillant sacrifice aux génies dont il espère l’appui bienveillant. Cet appel, le plus solennel, est suivi du partage des offrandes, c’est-à-dire leur répartition entre tous les génies, qu’ils soient honorés dans la Maison azurée ou sur le Tertre carré. Et l’Empereur fait le simulacre de goûter à la viande du Bonheur, morceau découpé dans le buffle de l’autel du Ciel et au Vin sacré qui seront transportés le lendemain au Palais impérial. La fin de la cérémonie est proche; après le chant de 1’ »Approbation », sorte d’humble action de grâces aux Esprits invisibles qui ont bien voulu participer à cette fête, leur départ est accompagné du chant de la « Prospérité » : « Les grands actes sont accomplis ; la joie n’est pas loin de nous ; les génies s’élèvent ; cent êtres spirituels les accompagnent respectueusement. Qu’ils nous laissent la joie et le bonheur, avec leur puissante protection et toutes sortes de constante prospérité. » Et la cérémonie se termine vers l’aube ; l’Empereur rentre alors à la Maison du Jeûne d’où, avec le même cérémonial, il regagnera son Palais, abandonnant pour trois ans ces vieux rites qui ont perdu leur signification précise du temps où l’homme, ému par les grands phénomènes cosmiques, cherchait à participer à la Nature, à puiser en elle une force bénéfique. La foi primitive a disparu, les rites représentent aujourd’hui un ensemble de symboles et de gestes mystérieux, mais la grandeur de la cérémonie subsiste car elle réside dans ce recueillement où l’âme, repliée sur elle-même derrière une paroi impénétrable de lumières, de sons, de parfums, qui la ferme à tous les appels extérieurs des sens, cherche à se concentrer dans la nature pour redevenir simple atome du Grand Cosmos. «  (Paul Boudet – in revue « Indochine » n°83 – avril 1942) Sur le sacrifice du Nam Giao voir aussi : Les généralités, AP2877 – Le cortège, AP2884 – L’esplanade du sacrifice, AP2977.

Mots Clefs : Annam Thua Thien Hué 1933 Cérémonie religieuse Nam Giao