AP0573-Sallet

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Titre : Hué, 1927 – Annamite aux dents noires

Notice : Extraits de la lettre de Léon Sogny à Sallet du 22/01/29, accompagnant cette photo : « …/… ai fait convoquer le vieux Thai Thuoc aux dents noires, ancien Bat Pham (Mandarin du 8° grade) pour lui remettre les deux photos promises. J’en profiterai pour lui demander les tuyaux que vous réclamez (NDLR : sur le bétel) » . La jolie femme dont je vous avais parlé – les plus belles dents noires de la capitale ! – a consenti avec l’autorisation du mari que j’avais sollicité à cet effet, à se laisser photographier. Malheureusement, elle n’a pas assez ouvert la bouche et elle avait mis trop de rouge à lèvre. J’ai renvoyé l’opérateur pour prendre le buste seulement. Mais la coquette n’a rien voulu savoir et c’est un peu légitime. A bientôt vieux galonnier, mes amitiés autour de vous et bien affectueusement. Votre Sogny. PS : Le « Con The » dont je vous envoie 4 photos n’est pas mal non plus. J’espère que vous serez satisfait. » Notule : Le noircissement des dents chez les Annamites « …/… Il est impossible de dresser d’une façon précise la date du noircissement des dents en Indochine. Très schématiquement, ont eu les dents noircies : les Annamites, les Thaï, les Muong, les Man, les Khmer, les Moï et certains Kha. Ne se noircissent pas les dents : les Sinoïdes de la haute région, les Chinois, les Cham et certains Moï « chamisés ». Même chez les Annamites, cette coutume tombe de plus en plus en désuétude. Ce courant s’est d’abord manifesté en Cochinchine, sous la double influence de la nombreuse colonie chinoise qui s’y trouve et d’une évolution plus rapide vers la civilisation occidentale. Au Tonkin, le noircissement des dents, de plus en plus abandonné dans les grandes agglomérations, est toujours en faveur dans la campagne annamite. Sur 1.430 tirailleurs du recrutement rural examinés il y a quelques années, à notre demande, 1.037 avaient les dents noircies et 393 seulement les dents blanches. 80 % des paysans tonkinois ont donc les dents noircies. Sur cette masse, 60 % des individus sont âgés de 22 à 26 ans. C’est dire que dans les environs de Hanoï, on noircit encore les dents, Comme nous avons pu le constater, on voit même dans les marchés ruraux des « bécon », aux dents totalement noircies qui servent de réclame à la méthode employée. Sur cette méthode, bien des erreurs ont été écrites. Le bétel qui donne aux lèvres une coloration pourpre, brunit les dents et leur donne, selon l’expression des Annamites, l’aspect d’os déterrés. De là à dire que les dents Annamites étaient noircies par le bétel, il n’y avait qu’un pas, vite franchi par une série d’auteurs que je ne nommerai pas. D’autres, à la suite de Pierre Loti, dans « Propos d’exils », se sont figurés que le noircissement des dents était obtenu par l’action d’une couche de laque. La réalité est toute autre ainsi que l’ont montré Mondière, dès 1873, puis Girard, Crévost, Bonifacy, Holbé et Sallet. Les dents ne sont pas laquées en noir mais teintes en noir. Sans vouloir insister sur la technique que nous avons étudiée en détail, signalons qu’on applique d’abord sur la dent un mordant rouge à base de stick-lack ou gomme-laque. Cette gomme laque n’a rien de commun avec le vernis végétal noir et non rouge, retiré de certaines euphorbiacées. Le terme de laquage consacre donc une erreur formelle. Il faut le remplacer par celui de « noircissement des dents » ou « teinture des dents » qui est, d’ailleurs, la traduction exacte du terme en usage dans langue annamite (Rang Ruom Den). Une fois les dents teintes en rouge, on applique sur elles un mélange ferro-tannique (Thuoc Ruom Rang Den) qui donne la coloration noire définitive. Telle est la technique annamite. Mais, il en existe une infinité, permettant, tant bien mal, d’arriver au même résultat. Pourquoi les Annamites se noircissent les dents ? Quelle est la signification anthropologique de cette coutume ? Comme bien des usages annamites, l’explication est attachée à une légende, celle du mari d’une fée des mers. La fée mit au monde 100 oeufs qui donnèrent, en éclosant, 100 garçons. Bientôt, la mésentente sépara les époux, mais la fée voulut ramener ses 100 fils en son royaume des mers. Le roi réussit à cacher à sa femme la moitié de sa progéniture. Et pour dérouter la mère qui persistait à y retrouver ses enfants, il les rendit méconnaissable, en leur tatouant la peau, et en leur noircissant les dents. Il est difficile de donner une date à cette coutume…/… » (Pierre Huard – Extrait de la revue Indochine N°134, 25 mars 1943)

Mots Clefs : Annam Thua Thien – Hué 1927 Noircissement des dents Mandarin