AP4975-Sallet

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Titre : Tourane, 1926 – Un ananas anthropomorphe

Notice : Albert Sallet, féru de botanique (il avait découvert quelques plantes dans la région de Tourane, dont la « Salletii », et avait une correspondance suivie avec le Prince Bonaparte, auteur d’ouvrages reconnus en botanique) a photographié cet étrange ananas sur le marché de Tourane, durant l’été de 1926. Quelques années plus tard, en 1934, réinstallé à Toulouse, il reprit ce cliché pour proposer aux Toulousains une conférence sur les superstitions des Annamites liées aux anomalies végétales. Notule : Superstitions liées aux anomalies végétales « L’exemple tout particulier, que reproduit la photographie ci-jointe, n’est autre que la transformation anormale de ce que nous sommes convenus d’appeler un fruit d’ananas. Ce fruit singulier fut rencontré en Annam sur le marché de Tourane, durant l’été de 1926. Le paysan annamite qui l’y avait porté avait dû le présenter comme élément de curiosité destiné à favoriser un achalandage…/… Il serait facile de délimiter la région qui a pu produire un tel fruit. On pourrait alors en tirer un élément d’explication sur la cause de ce développement exceptionnel. La province de Quang Nam, sur la côte Nord de laquelle s’enclave la concession française de Tourane, fournit à la culture de l’ananas des terres généralement situées dans les premières collines occidentales du pays ou sur leur voisinage. Le sol en est généralement ingrat et semblerait mieux répondre à la poussée libre de quelques plantes rudes dont nous désignons l’ensemble par le mot brousse. L’une des préfectures méridionales de la province, celle de Thang Binh (Km 970 de la Route Mandarine – NDLR), est renommée pour ses plantations d’ananas installées dans un pays à humus pauvre dont le fond est constitué de sables et d’argiles mêlés et qui est parcouru de bandes de latérite et de dunes anciennes. De rares alluvions sont plaquées çà et là. Ces plantations sont très productives, les fruits qu’elles donnent sont petits, mais abondants et leur qualité est appréciée. Les marchés voisins, exclusivement indigènes (Hà, Là, Ké Xuyên, Viêt An, Tam Ky), en absorbent la plus grande partie car l’époque est toute proche, à peine cinq années, où le transport des produits provenant de la campagne s’opérait assez mal dans certaines provinces. …/… Les formes atypiques des fruits d’ananas sont loin d’être exceptionnelles ; cependant celle-ci dépasse par son exubérance les manifestations que l’on découvre généralement. Il est bon de reconnaître qu’il est rarement donné de rencontrer sur les étalages des marchés d’Indochine les fruits que modifie plus ou moins étrangement une tare de développement alors que l’on pourrait les observer en plus belle fréquence sur place, dans les champs. Ceci tient au préjugé traditionnellement admis que de semblables fruits apportent un danger précis, une menace grave et ceci les fait écarter des ventes, puisqu’ils ne sauraient trouver acquéreur. Afin d’expliquer la valeur populaire de cette prohibition, il me faut interpréter ici toute une part de ces croyances dont l’Annamite est si imprégné qu’on en retrouve plusieurs, gravement inscrites et commentées, dans des livres traitant des matières médicales du pays. L’un des traités des Médecines d’Annam que je possède, le « Trung Viêt Duoc », ouvrage manuscrit en seize livres, officiellement composé à la demande de la cour de Hué, donne dans son septième recueil les appréciations suivantes sur les fruits qui deviennent dangereux du fait de circonstances spéciales qui les ont touchés. Je traduis : 1/ Les fruits dont le noyau n’est pas encore formé déterminent chez ceux qui les consomment une éruption miliaire analogue aux bourbouilles et accompagnée de fièvre. 2/ Les fruits tombés à terre, du fait qu’ils ont pu subir le contact de bêtes malsaines, peuvent provoquer l’apparition d’ulcères. 3/ Les fruits dont les noyaux portent deux amandes (philippines) sont indiscutablement vénéneux. 4/ Certains ananas présentent deux oreilles (oreille est la traduction exacte du mot annamite Tai qui désigne le bouquet foliacé couronnant la masse charnue) ; ces ananas sont de consommation dangereuse. Les fruits qui ont séjourné dans l’eau présentent également un inconvénient mortel. 5/ Enfin, il faut admettre que l’on doit en général considérer tout fruit possédant une particularité extraordinaire, apparue sans cause définie, comme offrant l’indication précise de la présence d’un serpent à venir caché parmi les racines. Il y aurait péril grave à consommer ce fruit. Tout ce qui apparaît anormal à l’Annamite serait marqué providentiellement, afin de s’en garantir. Dans le monde des êtres vivants, bêtes et plantes, les particularités qui atteignent les espèces sont des plus nombreuses et souvent des plus inattendues. Cependant parmi les nombreuses remarques inscrites dans les livres doctes les plus sérieux, il en est qui nous accablent de leur naïveté. Ainsi se trouve expliquée la prohibition qui intervient dans la vente des fruits aux formes irrégulières. Je ne veux pas chercher le fond des raisons populaires qui ont pu jeter le discrédit sur le cas particulier des ananas anormaux, et pourtant, dans l’ensemble des clauses qui limitent la valeur des fruits selon les thèses de l’école médicale sino-annamite, le quatrième article est directement formel…/… (Albert Sallet – Conférence sur un « Exemple curieux d’anomalie végétale observé en Annam » – Toulouse, 1934)

Mots Clefs : Tourane 1926 Flore Curiosité – Superstitions Ananas