AP0392-Sallet

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Titre : Annam, Phan Thiet, 1922 – La rivière – Sallet et les Cham (3)

Notice : Notule : Albert Sallet et l’identité cham (2) Pour la première partie, voir AP0391. 2e partie : Les deux périodes de l’histoire cham. L’histoire d’autrefois et les Cham de nos jours. « Autrefois, l’Annamite n’apportait qu’une attention sans recherche aux ruines chames qu’il rencontrait : il ignorait le sens de l’histoire à laquelle elles se rattachaient. Il désignait les emplacements reconnus des noms de Chô Hoi ou de Thâp Hoi « emplacements » ou « tours des barbares », et de Lô Gach, c’est-à-dire « fours à briques » à cause de l’abondance de ces matériaux dans les masses écroulées. Mais l’Annamite qui traite le Cham avec mépris, a toujours considéré en méfiance ces lieux ruinés, hantés par les innombrables fantômes de la nation morte. Comme il le fait encore, il s’est efforcé d’apaiser par des offrandes les âmes des anciens maîtres du sol afin de pouvoir sans dommage piller les briques et desceller les pierres. Notre occupation est venue et aussitôt nos savants s’attachèrent à ce passé subitement découvert : on rechercha les origines de ce peuple réduit et l’on consulta son histoire. C’est l’Ecole Française qui a conduit un tel travail. Car on ne connaît aucun manuscrit cham de la première époque, et il dut pourtant en exister, nous en avons des témoignages. La carence des livres fut en partie comblée par l’apport documentaire des inscriptions des stèles et des édifices commémorant la raison d’un monument, la valeur d’un personnage ou le fait d’un événement. La mise au net d’une semblable matière, aux chapitres décousus, souvent inachevés, a demandé un travail énorme, mais les épigraphies déchiffrées ont pu éclairer avec une précision, parfois inattendue, l’histoire de siècles perdus malgré le bruit de leurs agitations violentes et en dépit de leur gloire et de leurs utiles travaux. Je ne veux nullement m’étendre sur les nomenclatures des rois et les faits politiques connus par ce travail que je rappelle ; l’aperçu que je donne ici veut simplement opposer le royaume d’autrefois très riche et très fort, à ce qui en subsiste à l’heure actuelle : des débris dispersés et misérables. Qu’importe-t-il de savoir ? Que les frontières du Champa, vers le sud atteignaient les régions orientales de notre Cochinchine actuelle, tandis qu’au nord elle se fixaient au Hoânh Son, expansion orientale de la grande Chaîne, qui sépare le Quang Binh du pays du Nord-Annam. A l’ouest, des limites imprécises se perdaient dans les montagnes, chez les Moi, ces « sauvages », frères d’origine, avec lesquels le Cham traitait par droits de suzerain ou par relation d’amitié. L’étendue du royaume était protégée par des citadelles qui garantissaient la paix et la sécurité au peuple agriculteur dont l’effort dirigé peut nous confondre. Car, la fertilité des campagnes et l’entretien des terres reposaient sur un système géant, remarquablement compris, de canaux d’irrigation dont les réseaux s’appuyaient pour la garantie de leur débit sur d’immenses bassins de retenue ingénieusement disposés. Les groupes religieux les plus importants tels que Mi Son, Dông Duong, et encore Pô Nagar de Nha Trang, nous ont éclairés en de nombreux points sur la vie morale du royaume. Leurs inscriptions nous ont fixés sur le sentiment religieux régnant, d’une forme exaltée sans cesse par la gratitude des rois. Toute une galerie iconographique admirable, dont le Musée de Tourane, à la conservation duquel je fus appelé pendant plusieurs années, a su grouper une magnifique part, nous montre les divers dieux vénérés et leur importance. Çiva dominait dans le culte avec les divinités de son accord son épouse, la çakti Uma, et ses fils, Ganeça, à tête d’éléphant, et Skanda, dieu de la guerre ayant un paon pour monture. Vishnu eut un culte plus ancien, devenu plus discret. il s’accompagnait d’un monstre ailé Garuda, de Laks’mi, son épouse. Plus discret encore s’est manifesté le culte adressé à Brahma, premier des dieux, flanqué du hamsâ qui est l’oie sacrée. Sa çakti-épouse est la Saràsvati. La splendeur du culte brahmanique retint durant longtemps l’adoration exclusive ou combinée envers des dieux que la doctrine du Bouddha, apparue en des temps plus évolués, ne put jamais éclipser. Les rois et les seigneurs dotaient les temples de statues, qui furent parfois d’or massif, ils donnaient des esclaves et des villages entiers, terres et gens. La lecture des pierres révèle cela, mais encore, les phrases gravées nous ont fait connaître l’organisation sacerdotale et les hiérarchies sociales copiant l’Inde, les détails de la vie de la nation, les gestes de la cour et ceux du peuple. Et sur de nombreux points, la sculpture des personnages et des décors est venue appuyer l’importance documentaire de la phrase inscrite. A côté des renseignements apportés par les épigraphies découvertes datant de l’ancien royaume, une autre source importante d’indications précieuses s’est rencontrée dans les annales des diverses nations avec lesquelles le royaume cham avait vécu en conflit, plus rarement en amitié. Dans les périodes plus anciennes, la part la plus abondante sera fournie par la Chine ; plus tard, elle sera annamite et d’ailleurs. Et c’est ainsi qu’en associant les données des épigraphies locales aux détails relevés dans les annales étrangères, il a été possible de restaurer toute une histoire, d’en apprécier et d’en souder les épisodes intéressants. Les stèles qui situent les fastes locaux, sont muettes sur le fait des désastres intérieurs, mais l’histoire étrangère nous renseigne : temples profanés, ruinés, statues, tablettes, trésors emportés en Chine ou vers d’autres pays victorieux ; dévastation des villes, sac des palais dont on entraîne captifs les gardiens de la cour, les bonzes officiels et le harem du roi. Les aventures sont mobiles et se répètent ; à chaque infortune, le Champa répare, rétablit ses frontières et opère à son tour des sorties profitables au détriment des voisins. Le Champa a ses figures et des épisodes curieux. Il faudrait dire au long la légende qui tient lieu d’histoire de l’un des premiers chefs cham connus. Un aventurier, Fan Wen, forgea deux sabres avec deux poissons dérobés qui furent mystérieusement transformés en pierres. Il devint rapidement influent, brouilla avec leur père les fils du roi, son maître. A la mort de ce dernier, il les fit rappeler, les reçut avec cérémonie et leur offrit en bienvenue de l’eau de coco empoisonnée. Alors, il devint roi. En 1044, le roi Jayà Simhavarman II fut vaincu par Ly Thai Tôn qui régnait sur l’Annam. Le palais fut pillé, la reine, le sérail, les danseuses tombèrent entre les mains du vainqueur. Mais quand ce dernier voulut appeler à son bord Mi E, la reine captive, celle-ci préférant la mort à son déshonneur, enroula son corps dans des étoffes et se précipita dans le fleuve. Le roi d’Annam, pour rendre hommage à une telle fidélité lui décerna par brevet le titre de « femme très chaste et très douce ». Jaya Simhavarman III, après avoir épousé plusieurs princesses de son pays et l’une des filles du Roi de Java, vint à prétendre à la main de l’une des soeurs du roi d’Annam : il cédait à cette occasion à son royal beau-frère, deux provinces sur ses territoires du nord. Au bout de peu de mois, Jaya Simbavarman III mourut. Alors, à l’imitation des sutties de l’Inde, toujours en usage en pays cham, « Perle de jais », la jeune reine venue d’Annam, fut appelée avec ses compagnes à monter sur le bûcher de l’époux. Le frère de la malheureuse envoya à son appel un jeune mandataire fort habile qui fit autoriser par la cour la jeune veuve à venir prier au bord de la mer ; une barque attendait. Mais Trân khac Chung, ambassadeur averti et homme heureux plus que navigateur estimable, mit 18 mois pour effectuer son voyagé de retour. Le fait de la disgrâce qui l’attendait n’a rien de surprenant. Et de même en tout pays, surtout en Orient, les annales dynastiques nous montrent le grand nombre des rois et des règnes évoluant à travers des trahisons et des meurtres plus nombreux que les générosités. Ainsi l’histoire cham nous apparaît semée de perfidies. Or cette histoire classée sur documents, est celle d’une première époque : les Cham actuels l’ignorent. Durant les années que j’ai passées au service de l’assistance médicale du Binh Thuan, j’ai entretenu les rapports les plus confiants avec mes Cham : je leur ai montré les grands ensembles religieux dispersés, ruines encore merveilleuses, là-bas, plus au nord, vers Qui Nhôn et au Quang Nam. J’ai expliqué le sens de ces choses et mes gens en ont su mesurer l’intérêt. Mais que n’ignorent-ils pas ? Des luttes anciennes, ils ne conservent qu’un sentiment de crainte mêlé de haine, mais sans élan, vague et très profond, contre l’homme d’Annam, l’ancien vainqueur, sans qu’ils puissent apporter une précision d’histoire, simplement parce qu’ils reconnaissaient en lui le rude oppresseur des récentes époques. «  (Extrait d’une conférence d’Albert Sallet, ex-conservateur des Antiquités cham de Tourane, « Un peuple qui disparaît – Les Cham du Sud-Annam », parue dans les bulletins de la Société de Géographie de Toulouse, N° 118/120 de 1936) Voir la suite en AP0470. Sur la biographie de Sallet, voir AP0340. Sur l’histoire du Champa, voir AP2133. Sur les rapports du Dr Sallet avec les Cham, voir AP4995.

Mots Clefs : Annam Binh Thuan Phan Thiet 1922 Rivière – Sampan Champa Sallet, Albert