AP3586-Gueylard

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Titre : Saïgon, 1898-1900 – Le Théâtre

Notice : Façade et côté nord-ouest, vus de la place du théâtre Notule : Le théâtre de Saïgon Les premières représentations théâtrales françaises eurent lieu dans l’hôtel en bois des Amiraux, sur la place de l’horloge. L’Illustration du 13 juin 1863 évoque ainsi une de ces soirées : « La salle est un magnifique hangar qui sert de principale pièce au Gouvernement. Elle était décorée à merveille de faisceaux de drapeaux des principales nations ; tout le long, dans les entre-colonnement, de belles lanternes chinoises, un mode d’éclairage extrêmement original et varié, puis, au bout, des portraits de l’Empereur et de l’Impératrice, du prince héritier tout récemment envoyés par le Ministère de la Marine. C’était d’un aspect tout à fait satisfaisant… «  Puis, il y eut le théâtre chinois, car le riche Wang Tai obtint la permission d’installer un théâtre permanent auprès du mât des Signaux, au coin du quai Napoléon et de l’Arroyo (boulevard de la Somme). Enfin les Français ne tardèrent pas à avoir aussi leur théâtre, un immeuble situé à l’emplacement des établissements Boy-Landry. Il appartenait à un particulier qui le louait. En 1883, on envisage la construction d’un édifice digne de la ville de Saïgon. Après avoir discuté sur le choix du terrain, on attend… 10 ans. Après quoi, on décide que « le théâtre sera édifié sur la pelouse du boulevard Bonard compris entre la Mairie et le théâtre actuellement existant ». C’est à cet endroit même qu’il fut construit, le projet étant mis au concours en 1894. L’architecte Ferret commence les travaux. Un ou deux ans plus tard, les sculptures et les peintures sont commandées à des artistes de Paris. L’ouverture du théâtre eut lieu le 17 janvier 1900 ; puis en 1902, une soirée de gala est donnée « à l’occasion des fêtes d’inauguration des divers monuments publics ». Dans ses débuts, il fut très apprécié et « de 1900 à 1914 ne chôma pas une seule année, avec plusieurs directeurs successifs. L’arrivée de la troupe théâtrale faisait la joie du public saigonnais…  » conte Lamagat, dans ses « Souvenirs d’un vieux journaliste indochinois », mais il fait probablement une petite erreur quand il parle de décorations par Ruffier et d’inauguration en 1903. En ces temps là où les femmes françaises étaient rares, quel événement de voir débarquer de gentilles artistes, toujours parisiennes, bien sûr ! Toutes n’étaient pas des prima donna mais leur jeunesse, leur fraîcheur et leur entrain assurait le succès. On prétend même (on le raconte aussi pour le Tonkin) que des riches célibataires allaient jusqu’à Singapore, au devant du bateau des artistes afin de s’assurer, avant tous les autres, les faveurs de ces charmantes personnes. Il est un fait que, plus d’une fois, soit pour se marier, soit pour s’établir d’autre façon, de gracieuses artistes abandonnèrent la troupe, au grand désespoir du Directeur. Puis l’enthousiasme se ralentit. Au fur et à mesure que Saïgon s’agrandissait, que les communications devenaient plus faciles, que les cinémas, dancings se multipliaient, le vieux Théâtre et l’arrivée des artistes perdaient de leur importance. Il ne servit bientôt plus, comme à Hanoï d’ailleurs, qu’occasionnellement pour des représentations de gala, des concerts ou du théâtre annamite. En 1943, quand on voulut le rajeunir, les Saigonnais, qui l’avaient négligé s’avisèrent qu’il avait une signification. Avec mélancolie, ils voyaient disparaître ces souvenirs du « bon vieux temps » dont la suppression marquait une évolution, toujours pénible pour ceux qui se sentent vieillir. Deux écoles s’affrontèrent, les uns désirant conserver cet aimable témoin, les autres protestant que son genre ne convenait plus à la ville moderne qu’était devenue Saïgon. La réfection eut lieu en 1943. A ce moment d’ailleurs une vague d’urbanisme passait sur l’Indochine. D’après des plans établis en 1942, une nouvelle gare monumentale devait fermer le boulevard Bonnard, faisant vis-à-vis au théâtre et certains estimaient qu’on ne pouvait, pour l’harmonie du coup d’œil, lui laisser son élégance démodée. Refaire du neuf avec du vieux est une tâche ingrate, mais les proportions du vieux théâtre étaient bonnes ; elles se sont trouvées misées en évidence par la simplification. L’entrée en voûte a beaucoup d’allure, et toutes les transformations ont été si habilement réalisées, qu’on ne sent pas le « retapage ». Quelqu’un qui n’aurait pas connu l’ancien théâtre ne se douterait de rien. C’est à la même époque que le vieux kiosque à musique qui avait donné lieu, lui aussi, à tant de polémiques fut remplacé par une fontaine versant généreusement son eau au nez des Saigonnais qui en étaient si souvent privés chez eux. En 1944, une bombe acheva d’ébranler les vieux murs. Coiffé de latanier, avec ses trous hâtivement bouchés, il abrita deux ans après dans ses loges croulantes, des réfugiés du Tonkin. Enfin, dans l’ancien foyer, le salon de lecture franco-britannique installait ses tables et ses magazines. Sur les murs délabrés subsistent encore quelques décorations, des lyres, des rosaces des frises dorées et au plafond mâchuré par d’indispensables replâtrages, se fanent des bouquets de roses. A l’emplacement de ce qui fut la salle et la scène, tout est effondré ; ce ne sont que gravats, poutres brisées. Un coin du plafond montre encore un somptueux enduit pourpre mais seul le premier rang de balcon a gardé ses guirlandes dorées, mélancolique souvenir des soirées de gala. Une odeur de moisi et de plâtras flotte entre les murs tendus de toiles d’araignées. Au coin d’une loge, la tête et les bras d’une cariatide suspendus dans le vide, découpent à contre-jour une silhouette mutilée. Tout est mort et muet, comme si le bruit de l’explosion avait étouffé pour toujours l’écho des derniers flonflons. De l’extérieur, on devine mal cette misère, la façade à peu prés restaurée et le devant du toit faisant illusion. Mais sur les côtés, peu visibles d’ailleurs parce que les rues sont étroites, les décorations qui avaient subsisté s’effritent lamentablement. Parmi les fruits de plâtre et les corbeilles qui ornent les corniches, des fougères sauvages ont jailli. Et l’on rêve à l’époque heureuse dont les vieilles photos ont conservé le souvenir : deux muses ailées tenaient une lyre au fronton du vieux théâtre, et sur la place, plantée de lanternes, deux kiosque à dôme « comme à Paris » offraient la bigarrure de leurs réclames : AMER PICON, EVIAN, CACHAT, CINZANO…. Plus loin, au milieu du square bien entretenu, un Francis Garnier (réplique de la statue de St. Etienne, inaugurée en 1887) en redingote de bronze arrachée par le Viet Minh en 1945 Evoquait l’un des plus douloureux épisodes de la guerre au Tonkin. (D’après « Promenades dans Saïgon » de Hilda Arnold et René Despierres. S.I.L.I. Saïgon – 1948)

Mots Clefs : Hanoï 1898-1901 Auteur : L. Rodet