AP3576-Gueylard

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Titre : Hanoï, 1898 – Rue Paul Bert

Notice : Sur l’ingénieur et le fonds Abel Gueylard, voir 3574. Notule : Hanoï pendant la période « héroïque » On peut suivre l’évolution de la rue Paul Bert, année par année, presque mois par mois, dans les récits de voyage et surtout dans les colonnes et les annonces de l’Avenir du Tonkin, si précieuses pour reconstituer l’histoire du commerce local. « Cloaque infect en 1883, n’ayant pas alors plus de deux à trois mètres de large », la rue des Incrusteurs était, l’année suivante, « une voie neuve très large à laquelle ne manquent que des maisons européennes. Des paillotes la bordent ; deux ou trois boutiques chinoises, très propres et luxueuses presque, y commencent la file des échoppes, coupées tous les dix mètres par le comptoir ignoble d’un de ces « marchands de goutte », mercantis éhontés qui représentent seuls, jusqu’ici, notre commerce ». Dès les premiers mois de 1885, elle était devenue « une rue assez bien macadémisée, large de 16 à 18 mètres, dans laquelle se trouvent presque tous les magasins de détail tenus par les Européens… On trouve déjà dans la rue des Incrusteurs une fabrique d’eau gazeuse, un boulanger, des épiciers, un papetier, des quincailleries, un ou deux bazars, un hôtel, deux ou trois café, le tout tenu par des Français ». Chacune de ces maisons s’ingéniait à joindre à son commerce principal les produits les plus divers. Ainsi le papetier n’annonçait pas seulement « les romans nouveaux par chaque courrier « , mais encore « un rayon de lingerie, conserves, vaisselle, verrerie, articles pour dames ». Malgré ces efforts, on manquait encore de bien des choses à Hanoï en 1885 et l’Avenir du Tonkin du 5 août contient une annonce peu banale et bien significative à cet égard : les habitants français de Hanoï demandent une boucherie, une blanchisserie française, un tailleur, un cordonnier, des billards dans les cafés. Il est vrai que depuis le mois de juillet 1885, Hanoi possédait un « salon parisien » de coiffure et parfumerie. Mais il fallut attendre jusqu’au mois de juin 1886 l’ouverture de la « Pharmacie française et indigène de l’Indochine ». La première grande corporation de commerçants fut naturellement celle des cafés. Ils se multiplièrent dans la rue des Incrusteurs. Citons : le Café du Commerce, le Café de Paris, le Café Albin, le Café de la Place, le Café Block. Mais le premier en date et le plus célèbre est le Café de Beire, lieu de réunion de MM. les officiers, qui occupait l’emplacement des magasins « La Perle ». « Madame de Beire est une institution de Hanoï », note le correspondant du Temps… C’est une vieille bonne femme encapelinée, cantinière en retraite et toussotante, mais ayant encore l’oeil vif et la langue bien pendue, et qui, à l’heure de l’absinthe, double le nombre de ses tables et de ses chaises à sa terrasse.. .De partout, de la Citadelle, de la Concession, du Camp des Lettrés, des groupes d’officiers descendent, ralliant leur caboulot qui est leur seul café et s’attablent dans un incroyable brouhaha… Immobile sur son seuil – vision étrange, en ce cadre chinois, d’une brave Lorraine, surgie là inexplicablement -, la mère de Beire gourmande l’unique garçon, Paul, un jeune Annamite, son fils adoptif. Elle sourit à sa clientèle. Elle s’inquiète de tout et de tous. S’il était facile d’ouvrir un café, aux débuts de l’occupation, il était moins aisé d’aménager un hôtel… Les premiers clients de l’unique hôtel de Hanoï en 1884 n’en font pas un tableau enchanteur : « Des cases en fer à cheval autour d’une cour ouverte sur une mare ; des cloisons en bambou mal calfeutrées de torchis, des fenêtres sans vitres », etc. « Le premier hôtel établi dans une maison en brique construite à l’européenne, s’ouvrit en novembre 1885, rue des Brodeurs (devenue la rue Jules-Ferry). Le « Grand Hôtel » offrait à ses clients une immense salle à manger pouvant contenir cinquante personnes, une salle de billard, le premier billard importé à Hanoï et, suprême raffinement, une salle d’hydrothérapie où les locataires pouvaient à toute heure du jour, prendre des bains et des douches. De l’autre côté de la rue des Brodeurs, entre la rue et le lac, dans l’espace que, depuis, la ville a transformé en jardin public, le Grand Hôtel fit aménager un joli pavillon rustique. Sur le lac, deux canots « coquettement armés permettaient aux habitués de se promener ou de se livrer au salutaire exercice de canotage. Quelques petites maisons en brique furent construites dès 1884, mais la plupart des Français durent se contenter au début de simples paillotes, de maisons chinoises dans la ville marchande, ou d’anciennes pagodes aménagées tant bien que mal… Ainsi les correspondants du Temps et de l’Agence Havas en 1884, s’étaient installés dans une pagode des bords du Petit Lac, et le correspondant du Figaro, sur la rive opposée. Pour se rendre visite, les journalistes traversaient le lac en barque. Dans le nouveau quartier, la première voie aménagée, fut, nous l’avons vu, la rue des Incrusteurs. On s’occupa ensuite de la rue des Brodeurs (rue Jules-Ferry) et de la rue des Cartes (boulevard Dông Khanh), en même temps que les rues de la ville marchande étaient améliorées. Bientôt, il devint possible de circuler autrement qu’à pied ou à cheval. Les routes étant devenues carrossables, le Résident Bonnal eut l’idée de faire venir du Japon deux « rickshaws » et de les faire copier par des ouvriers du pays. Ces premiers pousses remplissaient les Annamites de stupéfaction, presque de terreur: « La foule ne sait plus quoi faire quand elle en voit un arriver, raconte un journaliste, chacun se sauve en courant alors qu’il suffirait d’un pas pour se garer… «  La surprise fut encore plus forte lors de la création du premier tramway de Hanoï en 1885. C’était tout simplement un petit tramway à chevaux qui reliait la Concession à la Citadelle, en passant par la rue des Incrusteurs et la rue de la Mission. Cette dernière était si étroite, qu’une ordonnance recommande aux cavaliers et aux voitures de s’abstenir d’y passer aux mêmes heures que le tramway. Les deux étapes les plus marquantes de l’évolution du quartier français furent le dégagement du Petit Lac et la construction sur sa rive orientale des premiers bâtiments administratifs. Dès 1884, on avait conçu le projet d’un boulevard-promenade autour du Petit Lac. Son exécution demanda plusieurs années, car il fallut procéder à d’importants remblais et à de nombreuses expropriations. La décision de porter en pleine ville, dans le nouveau quartier français, le siège des administrations civiles, jusque-là cantonnées derrière les palanques de la Concession, date de l’arrivée de Paul Bert au Tonkin. Les bâtiments furent achevés à la fin de 1887 et l’année suivante, le terrain marécageux qui les séparait fut remblayé pour former le square Paul Bert. Des quatre bâtiments, deux subsistent encore : la Mairie et le Trésor, les deux autres, la Poste et la Résidence supérieure ont été construits sur un plan plus vaste. En même temps que le nouveau quartier devenait le centre de la vie administrative et commerciale, il se développait vers le Nord par l’assèchement des mares qui s’étendaient entre le Petit Lac et le Fleuve Rouge et la construction sur leur emplacement, de maisons destinées à loger les fonctionnaires. On admire aujourd’hui que l’on ait vu grand de si bonne heure, alors qu’en 1888, on ironisait sur « ce fameux boulevard qui ne sert à personne et n’aboutit à rien… «  Si l’on veut se représenter la vie que l’on menait alors à Hanoï, il faut lire les souvenirs d’un des survivants de la période héroïque M. Piglowski « La plus grand simplicité régnait. Toute complication vestimentaire était rigoureusement bannie. Les femmes elles-mêmes – d’ailleurs très rares – allaient volontiers au café en peignoir et les hommes en tunique chinoise. Un jour, raconte M. Piglowski, des jeunes attachés au cabinet de Paul Bert s’étaient rendus au café de Beire en chemise empesée et cravate de soie. Ils furent accueillis par de telles huées qu’ils durent aller changer de tenue et revenir en pyjama. «  Le cercle des promenades était extrêmement restreint car des bandes de pirates parcouraient les environs immédiats de la ville, mais on avait la ressource du canotage qui était pratiqué aussi bien sur le Petit que sur le Grand Lac. Le Commissaire général Harmand avait inauguré les promenades sur le Petit Lac dans une longue pirogue à dix rameurs avec des sièges confortables protégés par une toiture légère. Chaque année, le 14 juillet, des courses en pirogues et paniers étaient disputées par les indigènes alignés en équipes vêtues de couleurs différentes. Le point de départ était l’île de Jade. Chaque embarcation emmenait un joueur de tam-tam. «  (A. Masson – Hanoï pendant la période héroïque 1873-88, Librairie orientaliste P. Geuthner 1929) Sur le site de la ville de Hanoï – Historique, voir AP0042.

Mots Clefs : Hanoï 1898 Histoire Pousse-pousse