AP0276-Despierres

AP0276-Despierres

Titre : Annam, Quang Nam, Tuy Coan, 1908 – Exécution capitale en Annam (1)

Notice : Arrivée du condamné à mort. Carte postale de la première série de la collection Morin frères portant le numéro 130. Sur cette collection, voir AP 0028. Cette série de cartes postales représente l’exécution d’un certain Ong Ich Duong, dit « Can Ca », accusé d’avoir participé au meurtre d’un chef de canton au cours de manifestations dans la province de Quang Nam, pour protester contre les réformes fiscales. Cette exécution eut lieu à Tuy Coan, le 11 mai 1908, à 4 heures de l’après-midi. Ces photos ont été reproduites dans « L’Illustration  » de juillet 1908 avec la mention : « Photographies de M. Auguste Thiriat ». Toutes ces cartes postales étaient adressées à : « Monsieur Edmond Sogny, 4ème Artillerie coloniale, 3ème Batterie à Tourane ». Edmond Sogny était le frère de Léon Sogny. Notules : les exécutions capitales La littérature coloniale des dernières décennies du 19ème et des premières du 20ème abonde en textes décrivant des exécutions capitales par décapitation au sabre. L’aspect spectaculaire du déroulement de cette cérémonie, le rituel dont elle était entourée, son caractère un peu « barbare « , étaient bien faits pour frapper l’imagination des journalistes et des écrivains de l’époque. Les éditeurs de cartes postales ont publié plusieurs séries de cartes sur ce thème, comme celles de Morin frères relatives à une exécution dans le Quang Nam en 1918 (voir de AP1276 à AP0279). La décapitation pour les hommes et la strangulation pour les femmes étaient la peine suprême prévue par le code pénal annamite (code Gia Long). L’administration coloniale n’a théoriquement jamais pratiqué cette méthode. Mais, aussi longtemps que la justice indigène a continué à fonctionner parallèlement à la justice coloniale, des exécutions de cette sorte ont eu lieu. La rébellion contre le pouvoir central était évidemment passible de la peine de mort. Tous les « pirates » capturés étaient donc livrés à la justice indigène pour être exécutés. Si des fonctionnaires et des militaires français assistaient à la cérémonie, ils n’étaient que spectateurs et le juge et le bourreau appartenaient à la justice indigène. La guillotine, jugée beaucoup plus « humaine » et plus « civilisée » a remplacé la décapitation au sabre vers 1910. Albert de Pouvourville, bon connaisseur de l’Indochine à l’époque de la conquête, qui avait lui-même participé pendant des années à la poursuite des « pirates » au Tonkin, nous a laissé quelques belles descriptions d’exécutions capitales, dans son livre « Chasseur de pirates ». Nous en extrayons le passage suivant :  » …C’était le bourreau de Son Tay. Je n’ai pas de fausse honte, et je le répète que c’était un homme discret et délicat. C’était rare dans la fonction. Il m’apprit à couper les têtes. En effigie, comme de juste. Il suffit de prendre adroitement le sabre à deux mains, de lui faire exécuter un moulinet rapide et élégant et, à la dernière volte, de pouvoir, d’un seul coup de droit fil, couper sans bavure le tronc d’un bananier moyen. Le bourreau de Son Tay était un artiste. J’allais parfois le voir manœuvrer, et son amitié me valait, dans la foule une place réservée. Quand il me savait là, il « fignolait » son condamné et ajoutait mille grâces à sa parade. Il faut avoir vu cela ; le condamné, ligoté et agenouillé, les mains au dos et ficelé à son poteau, la tête penchée sur la poitrine ; un valet qui chique le bétel, passe son doigt, mouillé de salive rougeâtre sur le cou du patient, à l’endroit précis où il doit être frappé. Le Quan An, de sa plus belle voix de tête, lit l’arrêté de mort ; des Linh Co, plus ou moins dépenaillés, tapent sur des gongs à intervalles mesurés ; d’autres beuglent dans de grands porte-voix ; tout à l’entour, il y a grand concours de populace, boys, petits marchands, badauds et paysans. Tour ce monde est muet. Dans un coin, tout enrubannée de blanc, la famille du condamné, portant déjà le deuil et poussant des sanglots étouffés ; sanglots réglementaires. Sur un signe imperceptible, le bourreau s’écarte de sa victime et revient à lui, le bras haut, puis il tourne, fait des pointes, des jetés-battus, plie des jointures et arrondit le jarret. C’est le moment de la mort. Au quatrième pas de la danse, le sabre s’abat et la tête s’envole. Quand le bourreau est très habile – et celui de Son Tay l’était -, la tête détachée suit le mouvement de la lame ; elle repose sur le plat du sabre, sans tomber ni vaciller, et le bourreau la promène ainsi sous les yeux de l’assistance. C’est l’effet rare et délicieux. » « Bien entendu ce sont là des exécutions raffinées pour condamnés de luxe. Souvent la peine capitale précise par combien de coups la morte doit être donnée, et la tête ne doit tomber qu’au dernier. Dans les jours de presse, quand il y a plusieurs exécutions – j’ai vu quatorze condamnés exécutés à la file – le bourreau brise la colonne, tranche le col, et passe au suivant ; si la tête tient encore au tronc par les chairs de la gorge, c’est un valet qui les taille avec un petit couteau. C’est moins élégant, mais on n’y regarde pas de si près dans les campagnes. J’ai vu aussi le bourreau fausser son arme sur les vertèbres du premier condamne ; et j’ai vu les autres attendre paisiblement pendant qu’il redressait sa lame entre deux pierres. Du reste, le regret de la dépouille est inexistant. Quand la famille n’a pas le droit de réclamer le cadavre, on le met au hasard, tête et tronc, dans une espèce de bourriche, et deux coolies, à bout de perche et cahin-caha, portent le tout à la rivière prochaine. Quand le condamné est de marque, ou si c’est un pirate dont il faut que le peuple connaisse la disparition, on met la tête dans un panier à claire-voie et on le hisse au bout d’un immense mât de cocagne, sur la place du marché urbain. C’est le pilori asiatique. La tête des chefs de bande se cloue à la porte de la Citadelle, dans le chef-lieu où ils accomplirent leurs exploits et demeure exposés aux passants, jusqu’à la pourriture ; telle est la hiérarchie des supplices ; ainsi le veulent les convenances et les usages de la mort. «  « …/…Partout où j’ai vu des exécutions, j’ai, quelque soit le patient, remarqué la même paisible froideur en face de la mort. Faut-il en faire honneur au caractère de la race ou au tempérament spécial de chaque condamné ? J’ai vu mourir, dans des conditions singulièrement plus terribles que celles où a succombé Doi Van, des criminels, des innocents, des condamnés politiques, des marchands, des mandarins, des coolies. Leur attitude à tous a été la même…Certains disent que, dans les prisons, avant le départ pour l’exécution, on fait prendre au condamné une quantité d’opium qui le rend insensible. Mais l’opium, quand il fait l’esprit inerte, fait aussi le corps impuissant. Or les condamnés, une lourde cangue au cou, font, au trot du cheval du mandarin de justice, la course de la prison au poteau. Il semble impossible, après ce développement de force physique, qu’ils n’aient pas conscience de la situation « .  » Dans les hautes classes, le froid courage et la résignation indifférente sont des traits de caractère enseignés comme de hautes vertus, auxquelles l’annamite s’entraîne dès le plus bas âge. Mais cette culture n’existe que pour le petit nombre, et pour un niveau social qui a rarement affaire au bourreau. La vie des pauvres gens est si misérable, que la conserver pour souffrir, ou la perdre sans souffrance – ou à peu près – leur paraît indifférent, convaincus que l’inconnu dans lequel ils sont précipités ne peut être plus mauvais que le présent qu’ils connaissent. Ils sont assez sceptiques : la religion étant plutôt une superstition ou une distraction luxueuse, le populaire a des notions fort vagues sur les doctrines élevées du bouddhisme, et n’a guère de soucis des sanctions futures. D’ailleurs une tradition fortement ancrée dans l’esprit du peuple est celle-ci, qu’il ne peut arriver aucun malheur à un Annamite qui meurt dans son pays, et y est enterré, quelqu’ ait été son genre de mort. Jeté à l’eau, le corps du supplicié le couvre d’une infamie que ne lui avaient donné ni ses crimes, ni le supplice. Et l’exil perpétuel est considéré comme une peine bien plus grave que la mort. J’ajoute que, au premier choc de la lourde lame sur les vertèbres du cou, le patient perd toute sensibilité et même le sentiment de ce qui se passe. Et je crois que c’est à la réunion de tous ces motifs, puissants dans leur total, qu’il faut attribuer le courage, réel ou apparent, avec lequel l’Annamite fait bonne figure à la mort. «  (A. de Pouvourville : Extrait de « Chasseur de pirates »)

Mots Clefs : Annam Quang Nam Tuy Coan 1908 Carte postale Exécution capitale