AP0273-Sallet

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Titre : Hué, 1906 – Portrait d’Alphonse Guérin

Notice : « M. Bogaert vend son affaire à Alphonse Aldéric Guérin, sans doute à la suite du typhon de l’année 1904. Alphonse Guérin fait de ce bâtiment le  » Grand Hôtel de Hué « , premier hôtel susceptible d’accueillir les Européens de passage à Hué. Parallèlement, Alphonse Guérin aménage à l’intérieur de l’hôtel un Comptoir Général des Articles de Consommation où « on trouvait tout, comme à Paris au Bazar de l’Hôtel de Ville » (Notice de cette photo réalisée pour l’exposition de l’hôtel Saïgon Morin en juin 2004, en accord avec M. Fournol et Edmond Morin) Notule : Alphonse Guérin, directeur du Grand Hôtel de Hué Alphonse Guérin est né le 16 octobre 1872. Il est décédé à 71 ans début février 1943, deux mois après le décès de Wladimir Morin. « …/…En commençant par les certitudes, Alphonse, Aldéric Guérin est né le 16 octobre 1872 à Saint Sauveur (Jersey). Son père Aldéric Guérin était rentier. Il était l’époux d’Eugénie, Constance Clément. Alphonse avait une soeur, Anna…/…. Leur enfance a certainement été très douce et je me souviens qu’Alphonse parlait parfois de ses gouvernantes allemande et anglaise. Il semble qu’il ait acquis dans les deux langues une aisance suffisante pour que, en 1940, lorsque des officiers allemands sont venus pour loger chez nous, il puisse soutenir une conversation en allemand et les éconduire poliment mais fermement. Je n’ai aucune idée des études qu’Alphonse a pu faire, mais il a dû fréquenter quelques bons collèges avant de partir nez au vent et sac au dos pour l’Indochine. Quel âge avait-il ? Comment a-t-il acquitté son passage ? Sur quel cargo? Avait-il été embauché par H. Bogaert pour l’aider à faire fonctionner son comptoir et son hôtel ? Toutes les hypothèses restent plausibles. Après vingt-quatre ans d’incertitudes une date précise, celle de son mariage avec Maria Lebrun à Tourane (actuellement Da Nang). Comment se sont-ils connus ? Alphonse Guérin était commerçant et Michel Lebrun était négociant. Dans les colonies lointaines …/… les relations d’affaires devenaient, par la force des choses, des relations amicales. Ensuite le veuvage étant difficile à supporter longtemps sous un tel climat, tout s’enclenche jusqu’à une discrète cérémonie à la Résidence de France à Tourane…./… C’est sans doute au lendemain de leur mariage que les jeunes époux sont remontés un peu vers le nord pour s’installer à Hué puisque ses deux filles Marcelle et Simone y naquirent en 1901 et 1905. Pendant une grande décennie, quelle fut la vie d’Alphonse, honorable négociant de Hué qui dirige un grand hôtel-restaurant et un comptoir qui, selon ses propres paroles, « peut fournir n’importe quoi, comme le Bazar de l’Hôtel de Ville ». Il suffit de feuilleter le dernier catalogue qu’il a édité et rapporté en métropole pour s’en persuader : cela va des liquides et spiritueux à la quincaillerie la plus variée, des articles de bonneterie à la lampisterie, des huiles, essences, peintures aux armes et munitions de chasse. Ce catalogue a été corrigé et complété par Alphonse, sans doute en vue d’un bon à tirer et annoté sur la première page (à l’attention d’un correspondant inconnu) « Faites pas (sic) attention aux fautes, le livre a été imprimé par des annamites » (re-sic pour a minuscule). Comment était organisé ce comptoir ? Rien ne permet de l’imaginer…./… Les bribes que j’ai recueillies au hasard des anecdotes et surtout des noms de villes que j’ai entendu répéter pendant toute mon enfance, permettent de reconstruire un semblant de tableau cohérent et d’expliquer comment à 30 ans, avant la Première Guerre, il était possible de se retirer des affaires pour vivre de ses rentes. J’ai pu essayer le scénario qui va suivre sur un vieux monsieur de 90 ans rencontré à un mariage l’été dernier. Il était né en Indochine au début du XXème siècle et y avait vécu jusqu’à l’âge de 12 ans. Il y était revenu dans les années vingt accompagné de sa femme et il y a fait carrière pendant 25 ans. Il m’a confirmé que les magasins Morin étaient florissants à cette époque là, que l’Indochine était la terre de tous les trafics et que l’administration coloniale en était largement complice. Ce scénario comporte un sorte de colonne vertébrale qui s’appelle le Mékong et des mots-clés tels que Louang Prabang, Hauts Plateaux, Angkor Vat, Saïgon, Cholon, sampans, etc, qui finissaient par aboutir à un point de convergence qui portait le nom de Comptoir de l’Opium. Alphonse avait une activité de négociant avec un catalogue disons « grand-public » et une activité de trafiquant sans catalogue réservée à quelques initiés. Ses honorables correspondants européens qui lui vendaient, par exemple, des armes et munitions pour la chasse tous gibiers recevaient volontiers des commandes pour des armes et munitions de guerre. Les livraisons s effectuaient à Hué dans les entrepôts du comptoir et de là étaient acheminées à leurs destinataires qui se terraient sur les Hauts Plateaux. Il semble que le convoi qui se formait à Hué était dirigé par Alphonse lui-même accompagné d’une garde armée chargée d’en assurer la sécurité. Ce convoi traversait les forêts qui allaient jusqu’au Mékong où l’attendaient des sampans susceptibles de remonter le cours du fleuve et de franchir les rapides. Une fois arrivés à destination, les coolies faisaient simplement un échange de fardeaux et le convoi repartait avec un chargement d’opium. Le paiement de la marchandise, en effet, n’avait pas lieu au moyen de billets mais en équivalent de marchandises. Quand je dis équivalent c’est évidemment une équivalence unilatérale : les armes, livraison comprise, étant cotées au prix du kilo d’opium à la production et l’opium livré à Saïgon étant au tarif officiel connu. Alphonse ayant toujours été très fort en calcul mental j’ai tout lieu de croire que son retour à Hué le trouvait alourdi d’un joli pactole à chaque fois. Il ne faut toutefois pas oublier qu’une telle expédition ne pouvait pas se renouveler souvent. Au moins 300 km à pied pour rejoindre le cours du Mékong à travers jungle et montagnes à partir de Hué puis un bon millier de kilomètres à contre-courant du fleuve pour arriver vers Louang-Prabang ou au-delà, devaient déjà demander deux petits mois. Le temps de décharger et de recharger les sampans puis de rejoindre Cholon et de retourner à Hué par la route, pour le chef de l’expédition qui abandonne ses porteurs, et ce sont près de six mois qui se sont écoulés. Que dire de plus qui ne devienne roman ? Une décennie d’aventures de ce type a vite fait de transformer un négociant doué en aventurier. Et je pense qu’il a fallu un événement important pour que cet aventurier devienne, presque du jour au lendemain, un rentier en métropole. En famille, on chuchotait que la première fille d’Alphonse et Maria, Marcelle née en 1901 serait morte à deux ans au cours d’une épidémie comme il y en avait à l’époque dans les colonies. Aussi, lorsqu’en 1905 il y eut une petite Simone, il fut décidé qu’elle était de santé trop fragile pour survivre là-bas et tout le monde retourna en métropole. Ce retour se situe entre 1906 et 1910…/… » (Témoignage de Jacques Fournol, petit-fils d’Alphonse Guérin pour l’AAVH -14 mai 2001) Sur l’hôtel Morin de Hué, voir AP3561.

Mots Clefs : Annam Thua Thien – Hué 1906 Portrait Hôtel Guérin – Hôtel Morin