AP2378-Brochard-René

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Titre : Phnom Penh, 1928 – Cérémonies du Couronnement de S.M. Monivong (1)

Notice : « Dans la Salle du Trône, pour la cérémonie du bain rituel ». Notule : Les fêtes du couronnement de Sa Majesté Monivong, Roi du Cambodge (20-25 juillet 1928) Fils aîné de Sisovath, S. M. le roi Monivong est âgé de 53 ans lors de son couronnement. Il a fait en France ses études militaires et a servi dans notre armée dans laquelle il porte toujours avec fierté le grade de chef de bataillon. Il parle notre langue ; il aime et il admire tout ce qui est Français. Mais, s’il se montre disposé à gouverner avec un esprit moderne ; à suivre l’impulsion de la collaboration française avec l’entière et affectueuse confiance qu’a su lui inspirer M. le Fol, son coeur reste profondément attaché à l’héritage de sa race…/… Au milieu du parvis du palais s’élève le pavillon à neuf étages, dans lequel le Roi viendra recevoir le Bain lustral. Enfin, dans l’enceinte du Palais, sont installés des Toc, dans lesquels les chefs religieux, les Ministres, les fonctionnaires, les délégués des provinces et de riches particuliers ont placé des offrandes objets d’art, peintures, livres, aliments. Dans quatre chapelles brahmaniques, les Bakous (brahmanes attachés au service du roi) réciteront nuit et jour des prières à l’intention de celui-ci. Longuement, par les vibrations des formules, par l’imposition des mains, ils consacrent l’eau lustrale, que des vierges ont puisée à une source lointaine. Et les bonzes bouddhistes, dans toutes les pagodes, psalmodient leurs litanies. Ainsi, par une antinomie devenue traditionnelle, se placeront côte à côte, durant toutes les cérémonies du couronnement, deux doctrines adverses. Bien que toute trace d’hindouisme ait disparu de la religion cambodgienne, la cour de Phnom-Penh a conservé le souvenir de ses origines et les Brahmanes chevelus, aux visages sombres et durs, évoquent, à côté des douces images bouddhiques, la force spirituelle de l’Inde…. De l’Inde aussi vient le rituel de l’initiation et de l’investiture royales. Si les Bonzes y participent, ce n’est qu’à titre accessoire ; l’efficacité magique des formules et des gestes est conférée par les seuls Brahmanes. Elle est consacrée maintenant par les hauts mandataires du gouvernement français, qui, ici, font presque figure de pontifes. Cette joie du peuple, sonore, colorée et tranquille est le décor derrière lequel, dans le Palais secret, se poursuit le cérémonial. Plusieurs phases composent celui-ci : l’installation du nouveau roi dans la demeure de son prédécesseur ; l’ondoiement et le sacre ; la prise de possession du royaume figurée par la procession du cortège royal autour de la capitale. Entre temps le roi assiste aux récitations religieuses des Bonzes à qui il remet les offrandes. Le premier jour, le roi entre dans sa demeure traditionnelle, dans le lieu « que les yeux du commun ne doivent pas voir ». Il s’avance sur un chemin tapissé d’étoffes blanches, précédé par le ministre du Palais et par les chefs de pandits qui, sous un parasol blanc, portent des statuettes du Bouddha. Des Brahmanes escortent l’image du Parfait et les gardiens du trésor royal tiennent en mains des objets d’ivoire et des cornes de rhinocéros, talismans de bonheur…/… La cérémonie majeure se déroule le quatrième jour. Dès sept heures du matin, le Roi, vêtu de blanc, comme les récipiendaires prêts pour l’initiation, entre dans la salle du Trône, accompagné du même cortège que les jours précédents. Les Bonzes le reçoivent pendant que les Brahmanes le saluent en soufflant dans leurs conques marines. Il s’avance vers l’image du Bouddha et trois fois s’agenouille devant elle les mains croisées à la hauteur du front. Puis il invite les chefs des Bonzes à réciter les stances de « l’aphisek » ou ondoiement royal. Devant l’entrée de la salle du Trône, un pavillon de brocart or et rouge, exhaussé sur un piédestal à neuf étages, a été édifié pour la cérémonie du Bain lustral. Dans une grande urne d’argent on a versé l’eau lustrale dans un réservoir qui s’écoulera sur la tête du Roi. La place qu’il occupera est marquée par une plaque d’argent surmontée d’une plaque d’or pur, isolée toutes deux du sol par une couche de feuilles de figuier sacré. Les chefs religieux du Cambodge ne sont plus aujourd’hui les seuls consécrateurs de la royauté. A côté d’eux et dans les mêmes formes les représentants de la France confèrent au Roi la véritable investiture. C’est pourquoi, avant de se diriger vers le pavillon du Bain, le Roi qui s’est retiré un moment, s’avance jusque sur le parvis pour recevoir M. Monguillot, Gouverneur général le l’lndochine, et M. le Fol, Résident supérieur au Cambodge. Seize jeunes filles, portant dans la main droite un lotus non épanoui, lui font cortège. Les deux hauts fonctionnaires français, les Chefs religieux et les ministres le conduisent au Pavillon Sacré. Ayant reçu des mains d’un Brahmane une branche de l’arbre Chey Pruc, symbole du pouvoir et du bonheur, le roi invoque avec lui les Devas des six régions. Puis il est dépouillé de sa tunique blanche et l’eau lustrale est successivement versée sur sa tête par le Gouverneur général, le Résident supérieur, les Chefs des Bonzes et des Bakous. L’orchestre cambodgien, sur lequel plane le vent rauque des conques, se fait entendre et le Roi, après qu’on lui a lavé les pieds avec l’eau de coco et des essences contenues dans des vases d’or et d’argent, redescend les degrés et rentre dans la Salle du Trône pour revêtir le costume d’apparat. Les femmes ornent ses membres de lourds bijoux d’or et de pierreries, posent sur sa tête le mokhot d’or, coiffure des dévas et des rois : le voici transformé en idole, prêt à recevoir les hommages de ses nouveaux sujets. Ayant fait à l’autel qui est à la droite du Trône ses offrandes aux Dieux ; distribué aux bonzes les aumônes d’aliments et mêlé sa voix à l’unisson de leurs litanies, le roi s’assoit sur un siège drapé de blanc, le visage tourné vers l’Est. Autour de lui les huit chefs des Bakous sont assis à terre, dans la direction des huit points cardinaux, frappant sur leurs tambourins et soufflant dans leurs conques. L’un d’eux met dans la main droite du Roi une statuette de Civa et dans la gauche une de Vichnou. Puis chacun se tourne vers lui, récite la formule dite de « Préservation » qui est censée émaner de toutes les parties du Royaume des Khmers. Le roi y répond en buvant dans un bol d’or gorgée d’eau lustrale, dont il se baigne ensuite le visage et la main droite. C’est le signe par lequel il s’engage à rester fidèle et juste envers son peuple. L’instant est solennel et il est choisi pour la lecture des titres royaux. Ceux-ci sont gravés sur une feuille d’or pur, qui est remise au Roi, devenu « maître des existences par-dessus toutes les têtes ». Sont aussi déposés à ses pieds les attributs visibles de sa nouvelle puissance : l’Epée sacrée, le Sceau, le Mokhot, couronne royale, et ce chapeau à larges bords qui rappelle les origines de la dynastie, dont le fondateur fut un jardinier. Tous les fonctionnaires du royaume font le geste de restituer au Roi leurs cachets, symbole de leurs fonctions, dont celui-ci leur confirme la possession. C’est alors que le Gouverneur général de I’lndochine et le Résident supérieur invitent S. M. Monivong à monter sur le Trône : le premier pose la couronne sur se tête et le second place l’Epée dans sa main droite. Après que la Cour et les Dignitaires ont salué le Roi pour la troisième et dernière fois et que le Gouverneur général ait répondu aux remerciements qu’il lui a exprimés pour la bienveillante protection accordée par la France au Cambodge, le cortège se reforme pour se diriger vers la Salle du Trône intérieure où les Dames du Palais viennent présenter leurs hommages, par l’intermédiaire de la plus âgée d’entre elles. Celle-ci offre au Roi, comme servantes, les princesses et les femmes de tous rangs. Le soir, la grande Salle d’honneur au Palais s’ouvre aux invités européens et cambodgiens, pour le spectacle des Danses Royales. Le Roi a voulu inaugurer, pour son couronnement, un nouveau corps de ballet, pour lequel les costumes traditionnels ont été confectionnés dans les matières les plus belles. Seules demeurent, des danseuses du précédent règne, les deux premières ballerines, souveraines de grâce et de science. Leurs jambes souples et lentes tracent sur le sol un poème aux étroites mesures: elles dansent, et les figures de pierre qui veillent aux temples d’Angkor sont ici venues s’animer. L’expression de leur danse n’est pas dans le corps qui, massif, en compose le paysage immobile et coloré ; elle n’est pas dans le visage qui en est le hautain spectateur. Mais les bras en sculptent le dessin et comparses infatigables, les pieds que nul ne regarde ont le rôle le plus éloquent. Leur grâce changeante déroule l’action. Comme des méduses adhérant à l’eau qui les balance, ils se collent au marbre froid pour en refleurir en pétales vivantes. Que les yeux se fixent sur eux seuls et leur jeu multiple et savant exprimera la valeur de la danse tout entière, la plénitude des membres et les courbes de leurs mouvements. A les voir agir comme deux êtres indépendants de la vie dont ils sont l’appui, délier les doigts, cambrer la plante en arc délicat ou ramper comme des serpents jumeaux et toujours mettre dans leur allure la somme de la cadence, ces membres frêles qui n’ont de gloire que dans la nudité, décélent leur secrète, leur intelligente perfection… Toute la danse se concentre en eux, comme le ballet se résume dans l’onduleuse et juvénile majesté de la première danseuse. Le sixième jour, l’éclat des cérémonies s’est apaisé ; le palais est redevenu silencieux. En petit appareil, le roi, au coucher du soleil, se rend dans la salle du Trône pour y présider au rite final des cérémonies…/… (Extrait de l’article d’Alfred Meynard – Revue Extrême-Asie, Hanoï – MCMXXVIII, 1928) Sur la procession royale de S.M. Monivong autour de sa capitale (25 Juillet 1928) voir AP2412. Sur le Cambodge (Raccourci historique), voir AP2379. Sur l’album de René Brochard, voir AP2162.

Mots Clefs : Cambodge Phnom Penh 1928 Fêtes et cérémonies Manifestaton officielle Couronnement – Palais