AP2104-Despierres

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Titre : Hanoï, 1930 – Le théâtre municipal

Notice : Photo sans nom d’auteur. Format 16×11. Notule : Le théâtre municipal Les premières représentations théâtrales à Hanoi eurent lieu en 1884, dès le début de l’occupation française. Elles se déroulèrent sous une paillote attenant à la pagode du Pinceau, sur le Petit lac, organisées par l’armée. La même année, deux artistes dramatiques professionnels, les époux Deschamps, dont le talent avait déjà été apprécié à Saïgon et à Haiphong, donnèrent plusieurs soirées dans un café de la ville puis installèrent un hôtel-restaurant-café-théâtre qui dut malheureusement fermer ses portes l’année suivante après la banqueroute de ses organisateurs. En 1887, à l’occasion de l’exposition organisée par Paul Bert (qui mourut avant son inauguration) un chinois construisit un théâtre, rue des Nattes, qui pouvait être utilisé par les troupes françaises de passage dans les intervalles de séances de théâtre chinois. Il fut inauguré le 24 décembre. C’est en 1889 que se constitua la Société Philharmonique, sous la présidence du directeur des Postes, M. Brou, réunissant un certain nombre d’amateurs pour faire de la musique en commun, chanter des chœurs, organiser des fêtes et des concerts. Cette société s’installe en 1892 dans une ancienne pagode, au bord du Petit lac et, en 1895 elle pouvait se faire construire son théâtre, la « Philharmonique », par l’architecte François Lagisquet, au même emplacement. Mais cette salle est bientôt trop petite pour accueillir spectacles et spectateurs et la construction d’un grand théâtre municipal est décidée en 1900. Les Français de Haiphong, de leur côté, avaient déjà inauguré leur théâtre municipal en octobre 1900. Le chantier du théâtre de Hanoï, émaillé de scandales financiers, ne s’achèvera qu’en 1914. L’emplacement choisi était prestigieux. Au bout de la rue Paul-Bert, dont il arrête la perspective, cet imposant édifice est visible depuis les bords du Petit lac, tout comme l’Opéra de Paris, fermant la perspective de l’avenue de l’Opéra est visible depuis la place du Palais Royal. Mais cet emplacement, un terrain détrempé, non loin du fleuve et à l’extrémité de l’ancienne concession, nécessita d’enfoncer dans le sol trente-cinq mille piliers de bois, recouverts par une dalle en béton de quatre-vingt dix centimètres. La ressemblance avec l’Opéra de Paris ne s’arrête pas à sa seule implantation et le chef-d’œuvre de Garnier a manifestement inspiré l’architecte Lagisquet, qui avait déjà conçu la salle de la philharmonique. En particulier la façade reprend les dispositions de celle de Garnier, avec un grand escalier occupant toute la largeur du bâtiment, un rez-de-chaussée correspondant à la galerie d’entrée et dominé par les hautes ouvertures de l’étage, formant une loggia ornée de balcons qui s’ouvre sur la rue Paul-Bert, dans le prolongement du foyer. De puissantes colonnes ioniques unissent ces deux niveaux. La salle fut inaugurée en 1911, avant la fin des travaux. Claude Bourrin, qui fut le principal animateur des manifestations théâtrales en Indochine avant guerre, raconte dans son « Choses et gens en Indochine », cette séance inaugurale : « Bien qu’il ne fut pas achevé entièrement faute de crédits (les peintures de la salle et des couloirs n’ont du reste jamais été exécutées et il convient de s’en féliciter), le bâtiment était enfin utilisable. Il avait grande allure avec ses faux airs de Palais Garnier et les promeneurs de la rue Paul-Bert se demandaient quand on inaugurerait le nouveau monument. Notre groupe de la Philharmonique eut l’ambition d’attacher son nom à la solennité d’ouverture, mais dans cet immense cadre qu’allait-on monter ? Emile Rosier proposa « Le voyage de M. Perrichon »… On mit la soirée sous l’égide des Enfants métis abandonnés et l’inauguration du théâtre fut annoncée. La ville nous avait livré la scène toute nue, sans rideau et sans équipement de décors. Le vétérinaire Pradet pourvut à ces lacunes avec une grande habileté ; il peignit lui-même un rideau qui reproduisait assez naïvement le Petit-Lac et son pagodon ; modernisé en 1927, ce chef-d’œuvre est resté très longtemps en service et c’est seulement en 1932 qu’il fut remplacé par un somptueux rideau de velours se manœuvrant à l’italienne. Avant la grande pièce, on avait inscrit au programme notre lever de rideau préféré, « Les deux réservistes » d’Ernest Vois ; j’y jouais le rôle de l’adjudant ; le premier mot de cette pochade est « Caporal ! » ; c’est par ce mot donc que, le 9 décembre 1911, j’inaugurais avec quelques amis le nouvel opéra municipal de Hanoï ». Mais le chantier ne fut réellement terminé qu’en 1914, sous la direction d’Adolphe Bussy, chef du service des Bâtiments civils du Tonkin, qui avait pris le relais de Lagisquet. La salle pouvait accueillir huit cent soixante-dix personnes, sous un vaste dôme supporté – comme à l’opéra de Paris – par un système de colonnes doubles. La superficie de cette salle est de 25 m sur 19 et l’étendue de la scène de 21 m sur 16. La décoration porte la griffe d’Adolphe Bussy, à qui l’on doit aussi les bâtiments de la Résidence supérieure, l’agrandissement du lycée Albert Sarraut et l’hôtel des Postes de Haiphong. Des griffons ornent les angles du couronnement de la façade, le foyer est décoré de boiseries curvilignes et de lustres et d’appliques se reflétant dans des miroirs La construction de cet édifice et son coût élevé (que l’on estima à 800.000 piastres) souleva de nombreuses critiques. Brieux, académicien qui visita le Tonkin en 1908, en a laissé la description suivante : « La ville de Hanoï me réservait une autre surprise, et plus grande encore. Au bout de la rue principale, on aperçoit de très loin un monument important, placé là avec ostentation. Avant de l’avoir vu de près on sent que ceux qui l’ont construit l’ont élevé avec orgueil à la plus belle place de la ville. En s’approchant, on constate, en se refusant d’abord à y croire, une certaine ressemblance avec l’Opéra de Paris. Mais une ressemblance qui est celle d’une caricature prétentieuse qui s’ignorerait. C’est le théâtre. Et lorsqu’on est tout près, on voit qu’il n’est pas achevé, et lorsqu’on en fait le tour, on se frotte les yeux, en s’apercevant qu’on commence à le démolir. Ce théâtre, on ne l’achève pas parce que maintenant, revenu de la folie des grandeurs, on sait que tout ce qu’on pourra faire, si on l’achève, ne fera que souligner l’erreur première. Pour remplir la scène, il faudrait un peuple de choriste et de figurants ; pour peindre chaque décor, des centaines de mètres carrés de toile ; pour y faire entendre une partition, un orchestre nombreux. Et si l’on parvenait à s’assurer tout cela, il manquerait encore des spectateurs car toute la population européenne d’Hanoi ne remplirait pas la salle. On en démolit les deux ailes qu’on vient de trouver décidément trop laides. C’est plus de courage encore qu’il faudrait. Que doivent penser les Annamites devant cette construction énorme, élevée avec leur argent, dans laquelle ils ne seraient jamais entrés, et qui nous est inutile à nous-mêmes ? C’est d’ailleurs un symbole attristant par sa vérité, ce Temple du plaisir, ce monument au semblant, à la fiction, au mensonge théâtral, élevé au plus bel endroit de la ville, et abandonné avant d’être achevé. Tous nos défauts s’y résument : amour du plaisir, de l’artifice, de l’artificiel, enthousiasme irréfléchi, imprévoyance et légèreté. Frappons nous la poitrine et passons « . (Brieux, de l’Académie française, Voyage aux Indes et en Indo-Chine ; Simples notes d’un touriste. Paris Delagrave. 1910)

Mots Clefs : Hanoï 1930 Théâtre Architecture coloniale Bâtiment civil